samedi 26 avril 2014

Possessed (Fascination) (1932)



Marian Martin (Joan Crawford), ouvrière dans une usine de boites en carton, est décidée d’échapper à sa condition. A la suite d’une rencontre fortuite avec Wallace Stuart, un fêtard New-Yorkais  (Skeets Gallagher), elle décide de se rendre en ville pour changer de vie. Elle rencontre le riche avocat Mark Whitney (Clark Gable) et devient sa maîtresse. Toutefois, elle passe pour une divorcée, Mrs Moreland aux yeux du monde, afin de sauvegarder ce qu’il lui reste de réputation, car Whitney ne semble pas décidé à l’épouser. Arrive en ville, son ancien fiancé, Al Manning (Wallace Ford), ouvrier devenu entrepreneur, bien décidé à obtenir un gros contrat de construction. Pour l’obtenir, l’appui de Whitney est essentiel…



Troisième collaboration filmique entre Joan Crawford et Clark Gable, le film repose en grande partie sur leur alchimie personnelle. Les deux acteurs avaient en effet une liaison secrète doublement adultère, qui fut mise à profit par le cinéaste Clarence Brown, comme le relate elle-même l’actrice :
« Il ressentait l’attraction volcanique entre ses deux stars et l’utilisait pour intensifier son film. Nos personnages étaient censés être follement amoureux. Quand les scènes étaient finies, l’émotion, elle, continuait. »




Cette irruption de la réalité dans la fiction n’est jamais plus apparente que dans la scène où Marian, hôtesse d’une soirée chez l’avocat, chante en différentes langues tout en s’accompagnant au piano pour un auditoire masculin fasciné. Elle termine en dédiant, les yeux dans les yeux, une chanson d’amour à Whitney, qu’on devine tout aussi séduit que ses invités.



Ce film Pre-code enchevêtre plusieurs thèmes chers au cinéma du temps : celui de la « gold digger » (chercheuse d’or) -- fille de la campagne ou de l’usine qui « monte » à la ville, bien décidée à utiliser ses charmes pour s’enrichir --, celui de la remise en cause du mariage et des convenances sociales, et celui des disparités économiques et sociales accentuées en temps de crise.

Ce gouffre économique et social est résumé en une scène magnifique. Marian, postée sur le bord de la voie ferrée, voit passer lentement un train de luxe, dont les fenêtres éclairées donnent un raccourci saisissant du compartimentage social : aux riches blancs, une vie de loisir. Aux domestiques noirs, les tâches qui permettent aux nantis de mener cette vie sans souci. Marian se verra de plus décerner une leçon de vie et un mode d’emploi cynique par Wallace Stuart qui prend le frais sur la plateforme arrière du wagon. Cet arrêt inopiné du train, qui permet cette improbable rencontre, ouvre de nouveaux horizons à la petite ouvrière désenchantée. En conservant la carte de visite de son « mentor » et en lui rendant visite à New York (à la fureur de son prétendant Al), elle parvient à changer de vie.


 
Néanmoins, cette ascension sociale n’est qu’un leurre. Pour les amis riches et mondains de Whitney, elle n’est qu’une prostituée de luxe. La femme entretenue, quelle que soit la fiction sociale de son indépendance financière, ne vaut pas mieux que la poule de bas étage amenée à la soirée de Whitney par Horace Travers ; ce dernier ne permettrait jamais à son épouse légitime de fréquenter ce type de « poupée ». Le statut social de Marian est bien pire que celui d’une divorcée vivant de la pension de son ex-mari…



Elle s’en rendra compte in fine, quand son prétendant d’autrefois, Al Manning, parvenu à réaliser ses ambitions (ironie cinglante, grâce à l’argent placé dans ses projets de construction par la mère de Marian, argent envoyé par cette dernière…) et toujours décidé à l’épouser (ne comprenant pas tout d’abord quels liens unissent Marian et Whitney), montrera une répulsion spontanée pour ce qu’elle est devenue.




Le titre originel du film dit bien ce qu’il signifie : la « possession » qui compte vraiment est-elle celle de l’argent, celle de l’attirance sexuelle, celle de la respectabilité sociale (perdue par Marian en devenant une femme « entretenue » au passé trouble), ou l’emprise que fait subir l’ambition politique ?



Toutes ces emprises diverses sont résumées et magnifiées par l’emprise sentimentale et sexuelle que récusent verbalement les amants illégitimes.
Whitney refuse d’épouser Marian, non parce qu’il ne lui est pas attaché, mais justement parce qu’il y tient trop : son épouse l’a trompé et quitté, et il ne souhaite pas rééditer l’expérience. (« La prochaine femme qui me quittera n’en fera pas la publicité. Perdre sa bien-aimée est un drame. Perdre sa femme est un scandale. »)

Ce paradoxe (filmé en une scène miroir) sera finalement retourné contre lui par Marian lorsqu’il se décide enfin à la demander en mariage. Elle vient tout juste d’entendu ses conseillers le mettre en garde contre l’utilisation que les adversaires de Whitney peuvent faire de cette longue liaison de quatre ans, alors qu’il se décide de se lancer dans l’arène politique. En un élan sacrificiel (qui rappelle un peu celui de la Traviata), Marian lui fait croire qu’elle était bien cette femme « qui sait ce qu’elle veut » qu’il admirait, qu’elle n’était motivée que par l’appât du gain, et qu’elle le quitte pour convoler avec son ex-fiancé… qui la rejettera peu après en la traitant de « marchandise de seconde main ».



Ce cliché de roman de gare (la prostituée au grand cœur) s’illustre dans la scène finale un peu attendue mais percutante. Aux spectateurs du meeting politique qui se demandent « qui est Mrs Moreland ? », Marian répond publiquement, debout contre les préjugés et la censure : « J’ai fait partie de sa vie, mais je n’en fais plus partie. Il vous appartient, vous qui êtes là ce soir. » Cette femme qui déclarait crânement au début du film, « ma vie m’appartient » est arrivée au bout d’un cycle.


 
Ce « film d’apprentissage » qui ne dit pas son nom, d’une morale très bourgeoise malgré ses transgressions affichées, s’il fait pâle figure en comparaison de certains films aux thèmes très proches portés par la bien plus subtile Barbara Stanwyck, n’en fait pas moins passer une très agréable soirée.

Film en noir et blanc (1931)
Réalisé par Clarence Brown
Scénario de Leonore Coffee (d’après la pièce The Mirage d’Edgar Selwyn)
Photographie d’ Oliver T. Marsh.
Producteur Harry Raft.
Film MGM.

DVD « Forbidden Hollywood » (Les trésors Warner) VOST

Photographies © DR (captures d’écran du DVD)

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