jeudi 24 avril 2014

Haendel : The Messiah (Theater an der Wien, avril 2014)

Georg Friedrich Hændel : The Messiah
Oratorio en trois parties (HWV 56), créé le 13 avril 1742 à Dublin.
Livret de Charles Jennens d'après les Ecritures.

Ingela Bohlin – sopranos
Maria Bengtsson – soprano
Bejun Mehta - contre-ténor
Charles Workman – ténor
Edwin Crossley Mercer – basse (avec Florian Boesch sur scène)

Paul Lorenger - danseur (Frère 1)
Nadia Kichler -

Arnold Schoenberg Chor (Erwin Ortner)

Les Talens Lyriques
Christophe Rousset – direction musicale et clavecin

Claus Guth – mise en scène
Christian Schmidt – décors et costumes
Jürgen Hoffmann - lumières
Konrad Kuhn - dramaturgie
Ramses Sigl - chorégraphie

Theater an der Wien, 17 avril 2014




Une famille dont le prince est un enfant…


Cette période pascale était propice à la reprise de la mise en scène de Claus Guth qui avait suscité un vif intérêt ; c'était cette fois-ci Christophe Rousset et ses Talens Lyriques qui étaient dans la fosse, avec une partie de la distribution de la création – Florian Boesch excepté, car souffrant, il se contenta de mimer son rôle, Edwin Crosley-Mercer lui prêtant sa voix.

Le texte du Messiah d'Handel, créé à Dublin en 1742, est une curieuse juxtaposition d'extraits de la Bible, compilée et architecturée par Charles Jennens. Tous les passages extraits de l’Ancien Testament sont réinterprétés à la lumière de l’espérance de la venue du Messie, de Sa naissance, de Sa Passion, et l'espérance – bien que difficile – qu'Il fait naître pour les croyants. Cet égrenage de textes hétéroclites n'a qu'un fil conducteur et qu'un but : l'exaltation de la réalité du Sauveur espéré, dans une évocation qui ne fait que s'approcher d'un mystère irreprésentable. Il ne s'agit donc pas d'un récit à proprement parler, mais d'un portrait formé de petites touches, brossé par les chœurs et les solistes.

Sur cette trame qui n'en est une que pour le chrétien, Claus Guth a inséré un drame bien contemporain, banal et sordide dans sa trivialité : un cadre qui reçoit une très mauvaise nouvelle le jour du baptême de son enfant ; le double adultère de son épouse avec son frère cadet ; un troisième frère à la dérive... Un violent camouflet professionnel poussera le cadre au suicide, son épouse infidèle au désespoir et au remords, et provoquera le départ de l'autre épouse trompée accompagnée par son garçonnet (qu’on voit parfois pédaler le long de ces couloirs sans fenêtres, le front ceint d’une couronne d’Epiphanie), la dislocation de l'autre couple. Tandis que le dernier frère, pasteur, qui n'a pu empêcher le geste fatal, se met à douter de la destinée et se tourne vers la boisson... Débutant avec les funérailles du suicidé, puis se poursuivant dans un flash-back qui prend presque toute la première et la seconde partie (il débute avec « For unto us… »), ce déroulé familial raccroche le fil de la narration avec l'après funérailles et ses conséquences. 



L'une des grandes forces du travail de Guth est d'avoir confié le rôle de cet homme anéanti à un danseur, seul costume clair au milieu de ces vêtures de deuil, Paul Lorenger. Sa présence pâle, torturée et énigmatique (présence incertaine de revenant – hallucination ou espérance des protagonistes ? – ne se différencie d'ailleurs pas vraiment de son incarnation charnelle, signe de sa déréliction, comme une perte d'adhésion lente et débilitante à sa propre vie) fait pour beaucoup dans la fascination qu’exerce la proposition narrative du metteur en scène. Ce « Messie » laïque, s'il reprend à son compte certains codes iconographiques chrétiens (par exemple, lors du repas funéraire, le fantomatique simulacre se positionne en milieu de table comme un Christ en gloire, bénissant les « bons » et rejetant à senestre les « mauvais », soit les deux adultères) n'en dévoie pas moins le message initial de l'oratorio, qui retrace pour les croyants le Mystère d'un Dieu devenu homme. Ici, cet homme faillible et désemparé (le suicide n'a-t-il pas été longtemps considéré par l'Eglise comme un pêché mortel ?) n'a en commun avec le Christ que sa douleur morale et physique et son mutisme obstiné au sein du discours musical.

Ce double niveau de narration (textes saints et fait divers familial) enchevêtre et embrouille néanmoins les fils ; il tend à diluer l'attention par une dichotomie trop excessive. L'impact de ces images qui tournoient dans un labyrinthe grisâtre (chambre d'hôtel, bureaux déshumanisés, funérarium, salle de musée, couloirs génériques) et en constante décomposition, puis qui se recompose sous nos yeux par fragments qu'il faut associer – tout comme notre perception parcellaire de la réalité, ne sauraient se substituer aux rares points de contact entre ce qui est chanté et ce qui est montré. En effet, les illustrations directes du texte (« … and I will shake » durant les funérailles, jeu post-coïtal sur « How beautiful are the feet of them » ou apparition de l'enfant sur « For unto us a Child is born »...) ne peuvent cacher une distorsion sémantique qui éloigne paradoxalement le défunt de la figure christique originelle, en luttant contre l’intention de la transcendance musicale.




Faisant irrésistiblement penser au travail de Peter Sellars (Les Perses, notamment) les apparitions poétiques et très fortes de Nadia Kichler, lumineuse actrice sourde-muette, qui ponctue, souligne ou délivre un contrepoint intrigant en langage des signes comme une chorégraphie, allègent cette lourdeur funéraire. Cet annoncier, ange ou conférencier expliquant silencieusement les mirages des images devant un tableau représentant la figure du Christ, (« His yoke is easy »), par sa légèreté d’outre-monde, traverse espace et temps, si présente et si incarnée que la foule ne la voit plus, car cette masse sombre ne sait plus que s’agglomérer en un phénomène grégaire qui ne laisse plus guère la place à l’individualité, prête à se changer en meute pour autant qu’on lui en donne l’opportunité (« Behold the lamb of God… » ou encore un « He trusted in God » proprement terrifiant).
Si ces corridors sont éclairés ostensiblement par des panneaux « Exit », combien d’issues véritables sinon la mort, dans cet univers froid et déstructuré ? La rédemption promise est bien ténue, comme l’épouse coupable s’en aperçoit, allongée dans le lit conjugal, avec le spectre cadavérique de son mari allongé auprès d’elle, figure reflétant la position du Cruxifié…



La chorégraphie qui meut le fantastique Arnold Schoenberg Chor suscite, elle aussi, des images des productions du metteur en scène américain (particulièrement sur « behold your God! », « Lift up your heads »). Mais ce langage scénographique renforce l'incarnation exemplaire du chœur, tant dans sa cohésion que par la beauté des timbres et l’intensité des sentiments. Une époustouflante direction d'acteur emporte d'ailleurs totalement l'adhésion.




Ingela Bohlin et Maria Bengtsson, si gémellaires en apparence, savent jouer de leurs différences pour camper, au delà des épouses bourgeoises impassibles et sensibles aux apparences, deux femmes dont le vernis social se craquelle et laisse paraître un visage dévasté. On aurait souhaité, au delà de présences scéniques magistralement personnifiées, un peu plus d’idiomatisme musical.

Bejun Mehta déçoit durant toute la première partie, par une voix toute aussi grise que les corridors qu'il arpente, d'un métal surprenant par son manque de couleurs. Il endosse finalement sa partie avec un « He was despised » subtilement orné qui rend enfin justice à son art et porte la détresse et les remords de son personnage par une flamme intérieure qui le transporte.

Charles Workman intense dans son jeu, manque parfois d'un peu de justesse, mais compense par un engagement qui bouleverse et amène l’acédie de ce pasteur inefficace vers le drame universel du doute et de la culpabilité.

Edwin Crossley Mercer est la bonne surprise vocale de la soirée. Il crée la sidération avec un flamboyant « The trumpet shall sound... » après avoir porté avec force et conviction un tout aussi percutant « Why do the nations... ». Florian Boesch, qui, aphone, joue son rôle, contribue, par sa rage et sa violence, à porter la figure de la brebis égarée de la fratrie vers un apaisement illusoire.

Christophe Rousset, au sommet de son art handélien, insuffle à cet oratorio une part de transcendance bienvenue ; le naturel et l’énergie avec lesquels il entraîne ses Talens Lyriques dans cette célébration pascale se couronnent d'une allégresse retenue doublée d'une interrogation doloriste. Son approche fluide et avenante dans l’élégie pastorale (avec une gracieuse Pifa) se couvre de moirures en outre-noir avec la seconde partie de l’oratorio : le discours se fait plus âpre et sévère, sans perdre en ductilité, ni en clarté. Cette dernière infuse tout l’ouvrage de sa pulsation scintillante.

Une très belle et intrigante soirée.



 
 





 
 
 


Cette production est parue en DVD chez Unitel. (Création de 2009 au Theater an der Wien, sous la direction musicale de J-C Spinosi.)

Photographies de la production © Armin Bardel.
Photographies des saluts © E. Pesqué.

Ce texte, écrit en collaboration avec Jérôme Pesqué, a été publié sur ODB-opera.com.

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