mercredi 9 avril 2014

Concert Bach Telemann (Opera Fuoco, Daniel Buren) (Paris, avril 2014)



Johann Sebastian Bach - Cantate « Schauet doch und sehet » BWV 46

Georg Philipp Telemann - Die Donnerode [L’Ode au tonnerre], oratorio en deux parties TWV 6 : 3a-b

Daphné Touchais – soprano
Albane Carrère – mezzo-soprano
François Rougier – ténor
Jean-Gabriel Saint-Martin – baryton
Virgile Ancely – basse

Opera Fuoco
Chœur Arsys Bourgogne (Pierre Cao, chef de chœur )
David Stern – direction

Daniel Buren – création vidéo

Cité de la musique, 1er avril 2014

Répétitions.
Photographie (c) DR. (source : Facebook d'Opera Fuoco)

Le tremblement de terre de Lisbonne de 1755 eut un retentissement considérable en Europe, à la hauteur de la catastrophe qui détruisit la presque totalité de la ville. Ce séisme, d'une magnitude d'au moins 8, 5 sur l'échelle de Richter, fut suivi d'un raz-de-marée qui détruisit ce qu'il restait du port... La date de la catastrophe – celle du 1er novembre, jour de Toussaint – frappa également l'imagination, et enracina l'idée – logique dans la société chrétienne d'alors – d'une punition divine qui placerait Lisbonne aux côtés des cités maudites de Sodome et Gomorrhe.

Le retentissement artistique européen de ce drame équivaut à la secousse psychologique qui fit écho aux interrogations des écrivains et philosophes se heurtant à cet incompréhensible châtiment divin.

La réponse de la municipalité d'Hambourg fut la commande de la Donner-Ode (TWV 6:3), composée par Georg Philipp Telemann sur un texte du prédicateur Andreas Cramer. Le texte, extrêmement allusif sur la catastrophe en elle-même, est inspiré des Psaumes 8 et 29. La première eut lieu en l'église St. Jacques. Sa popularité de cette « Ode au tonnerre » fut telle que Telemann remania par la suite sa partition.

La première partie du concert, bien qu'apparentée thématiquement à la catastrophe de 1755, était totalement exogène à ce contexte historique dont la thématique s’inscrivait dans le cycle « Tempêtes et Tremblements ». Il s'agissait de la cantate BWV 46, qui déplore la chute de la « Cité de Dieu ». Le prêche de ce 1er août 1723, dimanche de sa création, n'était autre que « Jésus promettant la destruction de Jérusalem en chassant les marchands du temple ». Fidèle à la perception horrifiée qui traversa alors l'Europe, le premier récitatif apparente sans ambages, par ce rapprochement, la ville dévastée à celle de Lisbonne : « Lamente-toi, ô ville de Dieu détruite, / Misérable amas de pierres et de cendres que tu es ! / Laisse s’écouler des torrents entiers de larmes, / Toi qu’a touchée La perte irremplaçable / De la faveur suprême, / Dont tu es privée / Par ta faute. » Néanmoins, les habitants de Lisbonne ne bénéficièrent pas de l'apaisement de la colère divine, par l'intercession de Son Fils, promise dans la cantate....

Hélas, cette première partie de soirée s'englua rapidement dans un magma sonore dont les intentions restaient bien floues, car manquant de rythme, de pulsation ; les couleurs grisâtres mettent d'ailleurs mal en valeurs les chanteurs solistes, qui peinaient même à se faire entendre au milieu des instruments concertants qui les noyaient (et une trompette peu convaincante). Seul le chœur, digne et noble, manifestait quelque autorité.

L'impression se renverse dès l'Ode magistrale de Telemann. Le chœur introductif, emporté par la ferveur du chœur Arsys Bourgogne, tonnait et affirmait bien haut la puissance divine. Cet emportement se matérialisa dans la création vidéo conçue par Daniel Buren pour ce concert. Comme l'architecte plasticien le précisait lui-même dans le programme de salle, « Il n’est pas question pour autant [de] tenter l’illustration [du tremblement de terre], bien entendu. Je suis très attaché à cette musique et je la trouve d’autant plus intéressante que pour moi elle est elle-même très abstraite, elle n’est à aucun moment illustrative et ne me suggère aucune illustration. […] Il y a des échos, il y a des rythmes, beaucoup de choses, mais pas d’images. Un tremblement de terre, vous pouvez l’imaginer et c’est surtout le texte qui en parle avec l’idée de cette dramaturgie, de la perte des choses, des gens, des lieux, des villes. Mais la musique est beaucoup plus forte, beaucoup plus abstraite, et c’est principalement dans ce sens-là qu’elle m’intéresse. »

Son entrée en matière visuelle est d'ailleurs surprenante, jouant sur les attendus de son art ; en utilisant une alternance de bandes verticales blanches et rouges qui se mutent, tel un jeu de Mikado, en un jeu de baguettes jetées violemment contre une surface qu'on ne faisait que deviner, mise en perspective cassée d'une désorganisation aléatoire. Cette géométrie du désordre scandera toutes les séquences.
Par la grâce d'un je-ne-sais quoi de touffu dans sa régularité, de chaotique, d'un aléatoire d’où se dégageait une logique ironique (cette bande d'ocre roux, qui battait au rythme des scansions du chœur introductif, alors que se déployaient carrés en progression et bandeaux oscillants, ou encore ce tremblement qui faisait écho au « tonnerre » contenu dans l'intervention de la basse), Daniel Buren évoquait avec efficacité l' « intranquillité » des productions humaines. Il se montrait moins inspiré dans certains autres passages tels celui qui faisait irrésistiblement penser aux économiseurs d'écrans d’ordinateurs des années 2000 (une torsade arc-en-ciel qui se trémoussait), des gratte-ciels succincts qui se disloquaient, des volumes torturés qui se reconfiguraient en une danse en perspective que Maurits Cornelis Escher n'aurait pas reniée, ou encore une course vers un horizon chimérique en forme de points-virgules pourpres.

Cette métaphysique de la ruine très abstraite accompagnait et parfois surlignait une ode vigoureuse et servie par le souffle à la fois épique et ardent d’Opera Fuoco. David Stern imprimait une lente sidération non excepte de compassion à cette commémoration de la destruction de la capitale lusitanienne. L'énergie et les couleurs ne firent pas défaut dans cette vision percutante d'un oratorio ramassé, sans aucun récitatif, mais les accalmies méditatives tranchaient très heureusement sur les remous des affects. Jean-Gabriel Saint-Martin, serein et engagé, et Virgile Ancely, plus en retrait, eurent charge d'incarner la furie de la nature dans l’impérieuse évocation centrale. Daphné Touchais, Albane Carrère et François Rougier, aux chants et timbres bien accordés, complétaient cette prière qui touchait plus à la célébration du Créateur qu'à l’appesantissement sur un destin incompréhensible. Il revenait au Choeur Arsys Bourgogne, pierre angulaire de l'édifice, de clore comme il avait commencé : en beauté.

Ce texte a été également posté sur odb-opera.com.

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