mardi 25 mars 2014

Rameau - Platée (Opéra Comique, mars 2014)


Rameau : Platée

Comédie lyrique en un prologue et trois actes, livret de Le Valois d’Orville

Créé à Versailles le 31 mars 1745



Platée: Marcel Beekman

La Folie: Simone Kermes

Thespis / Mercure: Cyril Auvity

Clarine / Amour: Emmanuelle de Negri

Jupiter: Edwin Crossley-Mercer

Momus (Prologue) / Cithéron: Marc Mauillon

Satyre / Momus: João Fernandes

Junon: Emilie Renard

Thalie: Virginie Thomas



Mise en scène: Robert Carsen

Décors et costumes: Gideon Davey

Chorégraphie: Nicolas Paul

Lumières: Robert Carsen et Peter van Praet

Dramaturgie: Ian Burton



Chœur et orchestre des Arts Florissants

Direction musicale: Paul Agnew



Théâtre national de l’Opéra-Comique, 20 mars 2014




Platée ou la défaite de la « ménagère de moins de 50 ans »

Les mésaventures de Platée, nymphe des « marais superbes », sont un prétexte à un « ballet bouffon en trois actes et un prologue » créé durant les festivités célébrant le mariage du Dauphin avec l'Infante d'Espagne en 1745. Œuvre programmatique, elle devient un manifeste esthétique de Rameau, célébrant le pouvoir de la musique et moquant les poncifs de la tragédie lyrique, qui sont systématiquement détournés et maltraités, sous l'égide d'une Folie digne fille de Destouches (Le Carnaval et la Folie, 1703) et de Campra (Les Fêtes Vénitiennes, 1710)...
La bouffonnerie du propos se trouve dans ce désossement musical organisé, tout autant qu'en une intrigue cruelle dans son déterminisme social. Certes, les noces fallacieuses entre Platée et Jupiter peuvent paraître aujourd'hui d'un goût douteux pour un mariage royal, mais l'attention du public se portait sans doute plus sur l'impertinence de la cloaqueuse Platée aspirant à se surhausser au niveau de l'Olympe, que sur les infidélités répétées du roi des dieux. Après tout, comme le Tout-Versailles le savait bien, un mariage royal était ce qu'il était...
Les crimes ultimes de Platée, qui la relègueront définitivement dans sa médiocrité sociale, ce sont sa mauvaise éducation et son mauvais entendement : dans sa bête outrecuidance, elle contrefait la Précieuse ; dans son incongruité, elle parle mal et comprend tout aussi faux. Pas d'indulgence, donc, pour la « naïade ridicule » qui entraîne tout son monde dans un pêle-mêle de péripéties chaotiques (ouverture naufragée, chaconne égarée, apparitions erratiques des divinités, structure de tragédie lyrique chamboulée...)

Cette joyeuse (et plus sérieuse qu'on ne le croit) satire est pourtant devenue lettre morte pour le spectateur contemporain. Car cet humour est du genre savant ; il demande qu'on possède les codes à fond pour pouvoir s'en moquer (Rameau n'est pas un franc rigolo comme Hervé ou Offenbach), ce qui pourrait être rébarbatif, si ce n'était quelques clins d'oeils plus appuyés (rimes en « croâ » ou musique animalière imitative). Néanmoins l'intrigue prend dorénavant une résonance que n'avaient sans doute pas prévu les créateurs, puisqu'on se prend souvent d'une tendresse exaspérée pour l'héroïne de la fable. Platée est mal embouchée, irritante, vulgaire, mais elle est également touchante dans son aspiration à l'amour et dans sa quête (réactualisée ici) de ses quelques minutes de célébrités Warholiennes. Elle n'est finalement que la victime de ces images de papier glacé qu'elle n'arrive pas à décrypter et qu'elle prend au pied de la lettre, preuve de l'efficacité redoutable d'une imagerie omniprésente, triomphante, quasiment inaccessible à la commune des mortelles, et tout aussi impossibles de mettre à distance...



Robert Carsen a ainsi choisi de décaler l'intrigue en pleine Fashion Week, dans un univers grouillant et factice de « fashion victims » hystérisés et hystériques pour lesquels Platée ne sera que la victime de ces « beautiful people » moralement très laids. Si l'on s'amuse tout d'abord des clins d’œils plus ou moins appuyés (tels la pantomime outrée d'une Anna Wintour furieuse de voir cette parvenue obèse enroulée dans une serviette s'attabler près d'elle en plein bar de palace pour se faire faire une manucure ; l'arrivée d'un Jupiter-Karl Lagerfeld tenant avec morgue sa chatte Choupette (toute aussi célèbre que son maître !) environné d'éclairs de flash qui miment les éclairs environnant le roi des Dieux, ou encore d'une Junon grimée en Coco Chanel – la griffe de Jupiter n'étant d'ailleurs qu'un double J entrelacé, à la façon de celle de la célèbre maison parisienne), ce système de références contemporaines finit par tourner à vide, et la supposée dénonciation de cette vacuité tapageuse n'est in fine qu'une accumulation de gags un peu attendus, bien qu'ils  soient parfaitement réglés et très en situation.
Ainsi, le défilé de mode qui scande les apparitions de Jupiter (hommes-nuages façon Pierre et Gilles revus par Jean Paul Gaultier ; hiboux réellement emplumés ou encore ânes SM musclés façon porno chic) et qui s'achève (forcément) par la présentation de la robe de mariée de Platée... Ou le prologue en forme de « Toge Party » qui met à distance tous les référents mythologiques et dévoile petit à petit cet univers très conformiste enserré dans des parois réfléchissantes où l'on se regarde agir et penser conformément avec le groupe, ivre d'évasions artificielles pour tromper un ennui de plus en plus pesant... et adeptes de la maxime de la Duchesse de Windsor (« jamais assez riche, jamais assez maigre »!) Le lieu unique (tous les lieux ne se valent-ils pas quand on s’ennuie ?) se métamorphose comme Jupiter, pour glisser du plus public au plus intime (la suite du Palace où Platée doit consommer son mariage. Puisqu’on est bien dans la consommation à outrance…)
C'est que dans cet univers, l'apparence est tout et l'être n'est plus que paraître... Cette constatation devenue tarte à la crème s'incarne en une Folie (assez sage) qui décline tous les avatars de l'artiste branchouille pseudo-provoc du moment, que ce soit Lady Gaga, Madonna ou son prochain avatar... (Regrettons néanmoins le manque d'audace de Carsen qui aurait été bien inspiré de nous montrer la fameuse robe-bidoche de la diva...)



Au milieu de tout ce salmigondis de signes de modernité très hiérarchisé (les Dieux en sont au smartphone, la pauvre parvenue encore au filaire), Platée laisse une trace littéralement dégoulinante de suffisance et d'incongruité, matérialisée par les efforts frénétiques faits pour eradiquer-essuyer systématiquement tout souvenir de son passage... En porte à faux systématique, cette Deschienne qui s'ignore frétille de joie et de plaisir tout du long de son périple initiatique (et bien cruel) dans un monde qui n'est pas le sien et qui ne fait mine de l'intégrer que pour mieux s'en moquer. Son grand tort est d'essayer de devenir une image, aussi creuse et plate que celles qu'elle a l'habitude de feuilleter dans des magazines féminins. Mais même le noir et blanc d'une photographie léchée ne peut embellir ce beau modèle Rubens-ien, trop réelle pour se glisser dans ces simulacres, et qui déborde du cadre qu'on lui assigne (bourrelets en sus.)

William Christie, qui rêvait depuis longtemps de diriger l'oeuvre, a dû laisser la place à son fidèle Paul Agnew, qui fut une Platée mémorable sous la direction de Minkowski. C'est dire si la partition lui est familière... Il livre néanmoins un Rameau un peu trop lisse, s’il reste toujours très élégant, et qui ne trouve une force satirique enlevée que dans les nombreux ballets (très ingénieux et plaisants, malgré une scène orgiaque à la chair bien triste assez ratée) et lors des chœurs toujours jubilatoires des Arts Florissants.


  
Mercure (en gérant de bar de palace) et Cithéron (en chef de rang harcelé par cette encombrante et insupportable cliente) sortent leur épingle du jeu: il est vrai qu'ils sont respectivement incarnés par Cyril Auvity et Marc Mauillon, très en voix et en style, qui font surgir un vent frais de subtilité dans cette satire people tracée à gros traits. L'Amour-Clarine d'Emmanuelle de Négri, vocalement lustrée, se rachète par une forte présence scénique tant en manucure débordée qu'en fêtarde de plus en plus brinquebalante. Edwin Crossley-Mercer s'affirme par sa prestance (avouons que vocalement, « Jupin » n'est pas à la noce dans l'ouvrage !) Hélas, la Folie (toujours très attendue) de  Simone Kermes manque et de chien et d'aigus... Suivant en cela les préceptes du personnage, elle change ce monument de drôlerie un long tunnel d'ennui, d'ailleurs empêtré par une prononciation aléatoire.



Marcel Beekman, en Zazà Napoli clownesque à la jovialité enfantine trop appuyée pour n'être pas foncièrement tragique, ports de voix outranciers et piaillements surjoués alternant avec des instants purement lyriques, campe un personnage excessif et boursouflé de vanité qui laisse assez peu de prise à la compassion, si ce n'est dans une scène finale que Carsen distord hors de son contexte... Le suicide annoncé de Platée – qui n'est qu'une vaine et grotesque menace – est ici pris au pied de la lettre...
Si Carsen semble en vouloir avec obstination aux enchanteresses (Alcina, Armide), il semblerait qu'il s'en prenne désormais aux désenchantées... Changement de registre ou principe de réalité plus conforme à 2014 ?



Retransmissions sur Mezzo & Mezzo Live HD en direct le 27 mars à 20h et sur France Musique le 12 avril 2014 à 19h08 

Photographies (c) E.Carecchio (Opéra Comique, avant dernière photographie) et Monika Rittershaus (Vienne)

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