samedi 11 janvier 2014

Mozart - Così fan Tutte (Opéra national de Montpellier, décembre 2013)



Mozart – Così fan Tutte (1790)
Livret de Lorenzo da Ponte

Erika Grimaldi – Fiordiligi
Marianne Crebassa – Dorabella
Wesley Rogers – Ferrando
Andrè Schuen – Guglielmo
Virginie Pochon – Despina
Antonio Abete – Don Alfonso

Jean-Paul Scarpitta – mise en scène, décor et costumes
Urs Schönebaum – lumières
Noëlle Gény – chef de chœur

Orchestre national Montpellier Languedoc Roussillon
Chœurs de l’Opéra national Montpellier Languedoc Roussillon
Alexander Shelley – direction musicale
Yvon Repérant – continuo et chef de chant

Opéra national de Montpellier, 29 décembre 2013



Così fan Tutte, ossia la Scuola degli Amanti est sans doute l'opéra de Mozart le plus compliqué qui soit à monter aujourd'hui. Longtemps considéré comme l'opus « honteux » de Mozart par un XIXème siècle bien plus pudibond que le précédent, le livret de Da Ponte pose désormais de nombreux problèmes qui n'ont plus guère à voir avec son intrigue. C'est que ce texte (que Da Ponte s'obstine d'ailleurs à appeler par son actuel sous-titre dans ses Mémoires) écrit pour Salieri (qui se défaussa, par surcharge de travail sur son jeune collègue, après en avoir composé quelques fragments, toujours inédits) est un palimpseste théâtral, un mélange de topoï livresques drolatiquement détournés de leur contexte, une réflexion sur l'art dramatique, une moquerie bon enfant sur les interprètes de la création et un jeu littéraire bourré de clins d’œil à l’actualité d’alors et à l’alternance des opéras représentés dans le théâtre impérial du Burgtheater...
Que faire désormais de cet empilement stratifié, mélange d'érudition et de blagues désormais aux neuf dixième incompréhensibles ? Patrice Chéreau (auquel ce spectacle est dédié) avait été formel à Aix-en-Provence quand on lui avait posé la question lors d’un débat public : « Rien. »

Mais c'est une chose que de volontairement passer outre ce substrat et d'ancrer l'action dans ses limbes théâtrales revendiquées (ce que Chéreau et Di Fonzo Bo avaient su démontrer superbement, chacun à leur manière). C'en est une autre que de planter l'action dans une abstraction qui nuit finalement à l’impact de l'intrigue.



Avec ce Così, Jean-Paul Scarpitta boucle sa Trilogie Da Ponte. Elle avait superbement débutée avec un extraordinaire Don Giovanni, avant de s’enliser dans des Nozze di Figaro très décevantes. Hélas, ce troisième volet se situe entre ces deux extrêmes...

La faute à un dispositif qui pourrait sembler séduisant de prime abord, mais qui, trop ancré dans une esthétique à la Bob Wilson, peine à se démarquer de la logique intrinsèque de son modèle. Les lumières, superbes par ailleurs, d’Urs Schönebaum, éclairagiste attitré du metteur en scène et plasticien américain, ne font que renforcer cette similitude de façade. C’est que la nudité du plateau incliné, dans ses variations bleutées façon Klein, qui miroitent sur un mur de fond veiné de parements, à peine rompu par quelques accessoires minimalistes à la Brook (bancs, tables, chaises, fauteuils Louis XVI) demande un hiératisme et une lenteur désormais attendus dans un tel cadre après les spectacles de Wilson. L’Américain a tant décliné sa marque de fabrique depuis plus de quatre décennies qu’il est désormais impossible de citer, même involontairement, aucun élément de son système, sans que tout le reste ne bondisse à la mémoire du spectateur… Ces réminiscences sont d’autant plus prégnantes à Montpellier que son Opéra a eu l’insigne honneur de revoir en première européenne le mythique Einstein on the Beach en mars 2012… Il y aurait donc une veine wilsonnienne dans le travail de J-P Scarpitta (par ailleurs émule revendiqué de Strehler) déjà illustrée, avec un tout autre niveau d’inspiration, dans son envoûtant Château de Barbe-Bleue, où les références à ce spectacle emblématique étaient manifestes.




Les couleurs tranchées des costumes (vert amande, jaune canari, orange, gris perlé, etc…) sont d’autres appels aux spectacles wilsoniens (tout comme les gants rouge vif de Despina déguisée), qui n’aident pas à se débarrasser d’une attente inconsciente.

Or la direction d’acteur est ici en complet hiatus avec la scénographie. Elle reste bien traditionnelle et parfois bien triviale (le côté « consommation de chair fraîche » gagnerait à être montré de manière plus subtile, par exemple). Et que dire des passages au sol et autres reptations des personnages ? Seuls quelques détails, ciselés et pertinents, font mouche, et font regretter que ce niveau de lecture soit loin d’être constant, tout comme le côté « swing » des deux jeunes hommes lors de leurs échanges initiaux avec Don Alfonso. Ou lorsque ce dernier rétribue Despina, littéralement par-dessus la jambe.



Ce regret est d’autant plus vif que ce plateau réunit de jeunes chanteurs qui sont déjà bien plus que des espoirs. Hélas, le vétéran Antonio Abete n’est pas à la hauteur de sa réputation, avec un instrument désormais bien fatigué.

Wesley Rogers, que les Montpelliérains avaient entendu en Belmonte en février dernier, a de la vaillance et de la suavité, mais son legato n’est pas à la mesure de son beau style mozartien. Virginie Pochon se taille un beau succès, amplement mérité, par la vivacité espiègle et la pétillance d’un jeu et d’un chant fruité. Andrè Schuen, Don Giovanni troublant en juin dernier sur cette scène, est un Guglielmo délicieusement fruste et portant beau, d’un style et d’une vocalité mozartienne particulièrement brillante. Marianne Crebassa, enfant du pays qui a triomphé l’été dernier à Salzbourg, ne trouve pourtant pas dans ce répertoire de quoi faire réellement faire valoir ses immenses qualités (timbre somptueux, graves superbes, rondeur des sonorités et assurance vocale). Erika Grimaldi, grande habituée des saisons concoctées par Jean-Paul Scarpitta, domine le plateau avec une Fiordiligi de grand brio, mêlant fragilité et virtuosité sans faille.




Le Mozart d’Alexander Shelley, qui mène un Orchestre national Montpellier Languedoc Roussillon au meilleur de sa forme, s’ancre lui aussi dans la grande tradition. Déplorons un choix de tempi pourtant bien trop lent, qui déparent les belles couleurs de la phalange montpelliéraine.

Photographies (c) Opéra national de Montpellier.

Ce texte a été écrit pour odb-opera.com.

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