vendredi 31 janvier 2014

Duni et Laruette - Le Docteur Sangrado (Les Monts du Reuil) (Reims, Paris, 2014)




Egidio Duni, Jean-Louis Laruette - Le Docteur Sangrado
Livret de Louis Anseaume (1758)

Le docteur Sangrado - Julien Fanthou
Jacqueline/La femme du vieillard - Anne-Marie Beaudette
Un vieillard/Blaise - Cécil Gallois
La tante de Jacqueline/Lolotte - Hadhoum Tunc
Deux témoins, Un notaire - Les musiciens

Direction musicale – Les Monts du Reuil

Restitution - Hélène Clerc-Murgier, Pauline Warnier
Mise en scène - Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaola
Harmonisation vaudevilles - Emmanuel Clerc
Scénographie - Garance Coquart / Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaola
Costumes - Valia Sanz
Décorateur - Alain Le Mée
Création lumières - Pierre Daubigny

Opéra de Reims – 24 janvier 2014


Bénéfique hydrothérapie !

« Buvez de l’eau ! » Cette injonction martelée avec conviction, c’est le superbe Docteur Sangrando qui l’assène. Ce médecin « espagnol », maître de Gil Blas (celui de Lesage, dont s’inspire le personnage) a tout d’un charlatan magnifiquement piteux, tel que les dépeignait si malicieusement Molière… Il est vrai que depuis l’Antiquité, la médecine été si souvent brocardée sur les scènes de théâtre qu’on ne peut ici en compter les avatars – dont l’un des derniers est sans doute d’ailleurs le Docteur Knock de Jules Romains, auquel ce médecin de théâtre de la foire fait si irrésistiblement penser…

Comme son lointain épigone, le Docteur Sangrando (« saignée » en espagnol…) ne jure que par le placebo. Les siens passent par les fluides : ce médicastre ne jure que par les saignées et l’administration d’eau chaude, panacée universelle, comme chacun sait (surtout avec un petit nuage de lait, comme le découvrait Astérix avec stupéfaction…)

Créé le 13 février 1758, à la Foire Saint-Germain, cette comédie en un acte et en vaudevilles, « eut du succès », comme le souligne Léris de manière fort laconique.

L’intrigue est réduite quasiment à rien, mais un rien pétillant comme de l’eau de Seltz. Elle tire ses topoï attendus de toute une longue tradition de comedia dell’arte mâtinée de Molière (Sangrado est médecin tout aussi habile que Sganarelle.)
Le Docteur Sangrado, après avoir guéri l’infertilité d’un couple composé d’un vieillard et de sa jeune femme, et conseillé à Blaise, paysan un peu benêt, de boire de l’eau au lieu de vin, s’occupe enfin de ses propres affaires. Il s’apprête à épouser Jacqueline, nièce de sa gouvernante, mais la jeune fille est bien réticente. Il la quitte pour aller quérir le notaire, lui confiant le secret de sa médecine et lui demandant de s’occuper des patients qui viendraient. Se présente d’abord Lolotte, « petite fille » qui veut grandir pour avoir des galants comme sa sœur Angélique, puis Blaise, déjà dégoûté de son régime aqueux. Jacqueline découvre le véritable remède à appliquer ; c’est le mariage qu’il lui faut ! Elle accepte de l’épouser, convainc sa tante d’acquiescer à l’alliance et la comédie se termine par un mariage et la déconfiture du Docteur.

La comédie mêlée d'ariettes, genre hélas bien oublié des mélomanes, mêlait le vaudeville (qui adapte de nouvelles paroles aux airs connus, indiqués sur le livret, ce qui peut donner lieu à des clin d’œil (par exemple, ici, Sangrado rebondit sur les paroles originales de l’air chanté par Blaise dans la scène IV, « Je suis, je suis malade d’amour », effet comique par sa redondance) et de petites arias originales (dont la ligne de chant était notée dans le fascicule du livret imprimé). Ces formes musicales nouvelles pouvaient aller jusqu'à des formes bien plus élaborées, duos et ensembles.

La possibilité de parodies d'airs célèbres, les sous-entendus parfois grivois ou politiques (qu'on reconnaissait par l'assonance des rimes, les auteurs jouant sur les double sens), ainsi que la popularité de cet art des tréteaux éminemment populaire issu de la Foire, en firent un concurrent redoutable et redouté des théâtres détenteurs d'un privilège royal : Comédie Française, Opéra et Comédie Italienne. Après l’incendie de la Foire Saint Germain en mars 1762 et l’incorporation de l’Opéra-Comique dans la troupe de la Comédie Italienne, les créations les plus éminentes de ce théâtre de foire furent reprises avec le même succès par l'Opéra-Comique.

Jean-Louis Laruette (ou La Ruette) (1731 - 1792), interprète et compositeur, et Louis Anseaume (v. 1721 - 1784 ?), le librettiste, n’en étaient pas à leur premier triomphe commun. Toutefois, avec Le Docteur Sangrado, c’est la première fois que Laruette est pleinement cosignataire à part entière d’un ouvrage. Il poursuivra dans cette voie à de nombreuses reprises. Sa pratique des planches dut lui faciliter la tâche : il semble avoir su bien jauger les attentes de son public, et avoir compris comment lier avec adresse des bribes musicales venues d’horizons bien divers.

Le troisième larron, co-auteur de la partition, n’est autre qu’Egidio Duni (ou Duny) (1798-1775), maestro di cappella à la Cour de Parme et professeur de musique de la future épouse de Joseph II d’Autriche. Cette cour francophile lui aurait permis d’écrire ses premiers opéras comiques. Jean Monnet, directeur de l’Opéra-Comique, lui fournit un livret (Le peintre amoureux de son modèle, d’Anseaume) qui fut un succès en 1757 : l’ouvrage permit même de réfuter l’assertion de Rousseau, comme quoi la langue française n’était pas propre à la musique ! Duni s’installa à Paris et continua alors dans la voie de l’opéra-comique…

Le Docteur Sangrado est une petite forme en un acte, dont la modestie ne pouvait se targuer de concurrencer le modèle musical dominant. Toutefois, le plaisir du spectateur n’en est pas moins au rendez-vous, par les nombreux clins d’œil vers un théâtre virevoltant, dont les brocards traditionnels sont repris avec allant et ironie : les vieillards sont encore verts, les épouses jeunes et naïves, les paysans rustauds mais madrés, l’homme « de science » bien escroc, la fillette émoustillée mais naïve… La tante (figure maternelle de remplacement), bien matérialiste, s’oppose évidemment à la mère de Lolotte, une « cougar » du XVIIIe siècle. On est dans un univers de clichés, dont l’accumulation provoque le sourire, car l’originalité des formes n’est pas ce que recherchent les auteurs. C’est justement l’accumulation de ces stéréotypes qui forme le comique de situation.

Les Monts du Reuil, qui depuis 2005, se sont attachés à ressusciter ce genre encore méconnu avec la délicieuse Cendrillon de Laruette, passent de ce conte de fée malicieux au fabliau ironique, fermement ancré dans un inconscient théâtral des tréteaux.

La figure de ce médecin affairiste devient un prétexte à une série de variations toutes aussi amusantes les unes que les autres. Elles sont habilement amenées et malaxées par une mise en scène pleine de finesse et toute en transformations et permutations. Avec quelques rares éléments ( quatre paravents qui deviennent portes, cabine à rayons X, calèche, maison, etc..., des bouteilles d’eau, tuyaux et récipients divers (on ne dévoilera pas ici l’hilarante opération pratiquée par Sangrado au début de la soirée !), quelques changements prestes de costumes (un tour de cou en peau de lapin passant d’une monture piaffant avec arrogance à l’inflexible tante en est un des exemples les plus rigolo) et des postures adroites qui font glisser les quatre chanteurs d’un archétype à l’autre, Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaola fait danser les mots et tournoyer les situations, chasse une scène, en empoigne une autre, avec un respect mâtiné d’une irrévérence salutaire pour ce matériau comique plus que bicentenaire.

C’est dire qu’on s’amuse ferme, petits et grands. Les enfants, de la joyeuseté de la fable, de ses bigarrures réfléchies dans des costumes contemporains plein de malice ; les adultes aux sous-entendus parfois grivois, parfois littéraires, qui les renvoient en souriant aux cours de littérature du lycée. Et si les enfants sortent de la représentation en chantonnant « Buvons de l’eau, buvons de l’eau ! », les adultes ne sont guère loin derrière, jouant quant à eux avec les diverses timbres entendus lors de la soirée.

Le plus évident est évidement le « J’ai du bon tabac », encore bien connu. Il faut sans doute plus de connaissances pour repérer le Marin Marais et la grande chaconne de Lully (Roland) insérée en guise de chœur final. Car le drame du vaudeville est que les airs, autrefois sur toutes les lèvres, se sont parfois perdus dans la nuit des temps, et que les airs indiqués en fin des livrets imprimés sont quelques fois impropres à une exécution qui restitue leur piquant initial. Hélène Clerc-Murgier et Pauline Warnier ont toutefois troussé une partition qui joue encore avec les codes du genre et adapté adroitement mélodies encore familières aux contraintes du texte. On passe donc, sans coup férir d’une fausse complainte à une scène villageoise, d’un lamento ironique à un sautillement roboratif. C’est sans façon et sans prétention.
Regrettons pourtant les coupures pratiquées dans le livret (imprimé) : faute de matériau originel ou faute de moyens ? Regret furtif ; il est déjà bien beau que cette courageuse entreprise continue, à l’heure où le répertoire des théâtre semble se replier frileusement sur le répertoire archi-connu…

Les interprètes s’en donnent à cœur joie et s’ébrouent dans ce concentré de récit faussement agreste qui moque les travers de la ville ; ils sont acteurs tout aussi savoureux que chanteurs. Julien Fanthou, Docteur Sangrado cauteleux et retors, a bien fier ramage. Anne-Marie Beaudette, malgré une diction parfois un peu confuse, est une Jacqueline finaude et enjouée. Cécil Gallois est tout aussi jubilatoire en vieillard tremblotant qu’en paysan qui patoise à qui mieux mieux ; les scènes les plus réjouissantes de la soirée lui doivent d’ailleurs beaucoup. Hadhoum Tunc compose une Lolotte ingénue qui aimerait libertiner, puis une tante carrée et autoritaire qui font autant plaisir à voir qu’à entendre.

L’ensemble des Monts du Reuil, pour être réduit n’en déploie pas moins une palette de couleurs qui fait mentir son effectif. Emportés par le clavecin guilleret et chatoyant d’Hélène Clerc-Murgier, la formation chambriste (un continuo bien étoffé, en fait !) s’esclaffe, caracole, gémit, souligne les retournements de situation, et entraîne ces figures de foire dans une ronde qui ne demande qu’à nous inclure dans leur petit tour, avant de s’en aller.

Buvons de l’eau, oui ! Mais que Blaise s’en dédise ! Il s’agit ici de Châteldon ! (L’eau préférée de Louis XIV, aux fines bulles qui claquent sous la langue.) Espérons que ce breuvage ragaillardissant sera bientôt mis en bouteilles…


Reprise à Paris le 6 février 2014, à l’Auditorium de la BNF, dans le cadre des inédits.

On trouvera le texte d’Anseaume sur Gallica et sur Google Books.


Ce texte a également été publié sur ODB-opera.


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