dimanche 10 novembre 2013

Mozart - Don Giovanni (Opéra de Reims, novembre 2013)



Wolfgang Amadeus Mozart : Don Giovanni (1787)
Livret de Lorenzo da Ponte.

Tassis Christoyannis - Don Giovanni
Tomislav Lavoie - Leporello
Omo Bello - Donna Anna
Marianne Fiset - Donna Elvira
Yves Saelens - Don Ottavio
Albane Carrère - Zerlina
Nicolas Certenais - Masetto
Nika Guliashvili - Il Commendatore

Chœurs de l’Ensemble Lyrique Champagne Ardenne
Orchestre de l’Opéra de Reims
Jean-Yves Ossonce, direction musicale.

Oriol Thomas - mise en scène
Laurence Mongeau - décors et costumes
Marc Delamézière - lumières

Grand Théâtre de Reims – 8 novembre 2013

Ce Don Giovanni frais et plein d’énergie nous vient de Tours. L’action se déroule dans un cadre unique, une architecture de marbre gris, tout en escaliers, passerelle et degrés divers, ponctué de plan de parquets géant, dont le point donne à cette architecture très années 70, une respiration façon Vasarely. Aux entrelacs de cette marquèterie, qui illustre ces destins entrecroisés par la faute du « menteur de Séville », répond, en une métaphore visuelle, le passage rapide des nuages amoncelés, projetés en fond de scène, qui « pèsent comme un couvercle », au-delà-de l’arche créée par la passerelle enjambant la scène et creusant les plans de l’action. Ce décor carré mais séduisant, est intelligemment utilisé durant le premier acte, mais s’avère néanmoins moins convainquant au second. Est-ce la faute de ces degrés un peu hauts qui finissent par entraver les évolutions des solistes ? N’étaient les lumières distillées avec sagacité et un impact esthétique immédiat, les différents lieux de l’action seraient moins modulés dans cet espace générique…

Le dramma giocoso se déroule à la fois dans ce lieu miroitant de lumières et dans un espace mental « sans historicité » particulière, comme le souligne le metteur en scène dans sa note d’intention. Les très jolis costumes de Laurence Mongeau déploient des dégradés, gris, bleus et ocre du plus bel effet, couleur qui prend tout son sens au gré des tromperies successives du séducteur. En effet, ses victimes portent sur elles la marque des changements qu’il leur inflige : rouge sang chez les femmes (Zerlina perd sa jupe beige après la tentative de viol de Don Giovanni pour arborer durant le reste du spectacle une mini-jupe rouge) ou encore, cette veste que maître et valet s’échangent au gré des substitutions d’identité. Rouge éclatant encore, la pomme que Don Giovanni ne cesse de croquer, et faire passer de main en main, allusion au fruit de la « connaissance du bien et du mal », savoir dédaigné qui causera la chute de l’aristocrate.

Ce que ce programme iconographique pourrait avoir d’un peu sommaire est enlevé par une pertinente direction d’acteur, d’un réjouissant naturel, qui s’insère dans une tradition librement embrassée. En témoigne un chœur très présent (et très enthousiaste), merveilleusement individualisé (les figures féminines en ombre chinoise, assises sur le parapet, sont tout aussi présentes que les paysannes de la noce de Zerlina ou les servantes émoustillées lutinées par Don Giovanni lors de son ultime repas) ; ainsi que la justesse d’interprétation des protagonistes bien caractérisés, d’une jeunesse alerte qui emporte l’adhésion.

Personnage souvent sacrifié, le Masetto de Nicolas Certenais est d’une virulence réjouissante et d’une présence rustique bien campée. Le paysan trouve ici des accents d’une lucidité déprimante et d’une violence à fleur de peau, grâce à un chant plein d’autorité. Sa Zerlina, Albane Carrère, est une fine mouche trop naïve, qui fait l’essai de sa séduction mais en craint les conséquences. Cette très jolie mezzo charme également par des échappées pleines de hardiesse dans les aigus et par sa malice ingénue.

La Donna Elvira de Marianne Fiset fait irruption comme un coup de tonnerre dans un ciel d’été. Son soprano à la fois clair et charnu est un instrument idéal pour la virulence acharnée de l’épouse abandonnée. Très belle entrée dans « Ah chi mi dice mai… » mais son « Mi tradi… » est moins convaincant, par la faute d’un orchestre qui peine à relancer le discours.

On l’avait découverte en Barbarina à Montpellier en juin 2012. Omo Bello a fait des progrès foudroyant, et est désormais bien plus qu’une très belle promesse. Par son autorité scénique, sa silhouette élégante, son timbre charnu et ses aigus éclatants, elle domine les ensembles des victimes du séducteur. Tant ses récitatifs (admirablement bien conduits) que l’intériorité de son chant contribuent à camper une Donna Anna fière et brisée, sensible et implacable. On ne l’oubliera pas.

Le Don Ottavio d’Yves Saelens s’illustre par un chant musical et raffiné, aux très belles nuances (les pianissimi !) et couleurs, et aux intentions qui soulignent la droiture et la force du personnage. On regrette que son instrument se montre parfois un peu aigre, ce qui dépare un peu la ferveur de l’interprétation.

Le Commendatore de Nika Guliashvili rachète une scène introductive dans laquelle il se montrait un rien engoncé, par une belle présence vocale lors du finale ; regrettons néanmoins l’affadissement de cette figure surnaturelle, par sa démultiplication en démons masqués de paillettes, qui entrainent Don Giovanni vers sa damnation éternelle.

Le Leporello de Tomislav Lavoie pourrait sembler un rien trop aristocratique pour un valet, mais ce serait alors méconnaître l’effet de fascination et de gémellité qui le lie à son employeur. Peur, flagornerie, fascination et un reste de la « sagesse des nations » s’entremêlent pour créer une figure tout aussi passionnante que celle de son maître, servie par un chant subtil et plein de gouaillerie. Un rigolard « air du catalogue » achève d’emporter le morceau (de faisan).

Parmi toute cette jeunesse, le choix de Tassis Christoyannis infléchit la vision de l’œuvre vers une interprétation très XIXe siècle (le créateur du rôle, Luigi Bassi, avait vingt-deux ans…) Ce que ce Don Giovanni n’a plus en juvénilité suicidaire, il le possède en autorité séductrice, par sa morgue ironique et sa force impérieuse. C’est à une remarquable vision du personnage qu’on est conviés, que ce soit dans des récitatifs torsadés et syncopés avec la hâte conquérante du personnage (qui ne s’arrête jamais) ou les éclats somptueux qui jalonnent la course de l’aristocrate jouisseur : « Air du champagne » brillamment enlevé, sérénade négligemment égrenée (soulignant la mécanique de l’artifice), pantomime cruelle séduisant Donna Elvira, promesses fallacieuses à Zerlina… L’affrontement final, joué quasiment expressionniste, nous dévoile un Don Giovanni littéralement tétanisé, qui grossit le trait façon Raimondi des grandes années, mais impressionne une fois de plus par son sens du défi métaphysique.

La vision mozartienne de Jean-Yves Ossonce s’inscrit dans la « grande tradition ». Elle en a les défauts de ses qualités : un manque flagrant d’urgence et de pathos qui laissent la place à un hédonisme sonore, qui s’attarde sur les couleurs, les atmosphères et le liant de la partition. (Notons un pupitre de vents très impliqué et des cordes chatoyantes.) On aurait aimé un peu plus de scansion dramatique, d’angoisse sourde et de frémissement dans cette lecture symphonique, qui, si elle a comblé l’auditoire (qui comportait de très nombreux jeunes spectateurs), n’était pas toujours du théâtre.

Ce texte a également été publié sur ODB-opera.com.

 

2 commentaires:

  1. Savez-vous ou cette œuvre est rediffusée au cinéma ? Merci

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  2. Bonjour, si vous voulez parler de cette mise en scène en particulier, je ne pense pas qu'elle ait été filmée...
    En ce qui concerne l’œuvre (le Don Giovanni de Mozart, le seul "film" de cinéma est celui de Joseph Losey (1979) qui est parfois reprogrammé en salles, mais qui est également sorti en DVD. Cependant, cette mise en scène dans des superbes villas palladiennes est bien éloigné de la mise en scène donnée à Reims. La discographie et la DVDthèque est désormais bien fournie et vous ne devriez pas avoir de mal à trouver votre bonheur dans les versions disponibles.

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