dimanche 17 novembre 2013

Cavalli : Elena (Alarcon, Opéra nat. de Montpellier, nov. 2013)

Cavalli - Elena
Dramma per musica en un prologue et trois actes
Livret de Giovanni Faustini et Nicolò Minato
Créé le 26 décembre 1659 au Teatro San Cassiano de Venise
(Réalisation de la partition : Leonardo García Alarcón, d’après l’édition de Kristin Kane)

Emöke Barath - Elena, Venere
Kangmin Justin Kim - Menelao
Fernando Guimarães - Teseo
Kitty Whately - Ippolita, Pallade
Rodrigo Ferreira - Peritoo
Zachary Wilder - Iro
Anna Reinhold - Menesto, La Pace
Krzysztof Baczyk - Tindaro, Nettuno
Francesca Aspromonte - Erginda, Giunone, Castore
Majdouline Zerari - Eurite, La Verita
Brendan Tuohy - Diomede, Creonte
Christopher Lowrey - Euripilo, La Discordia, Polluce
Job Tomé – Antiloco

Solistes de l’Académie européenne de musique du Festival d’Aix-en-Provence

Jean-Yves Ruf - mise en scène
Laure Pichat - décors
Claudia Jenatsch - costumes
Christian Dubet - lumières
Thomas Dunford – chef de chant et théorbe

Cappella Mediterranea
Leonardo García Alarcón - direction musicale

Opéra national de Montpellier – 12 novembre 2013

Recréé scéniquement lors de la dernière édition du Festival d'Aix-en-Provence (une version de concert avait été préalablement donnée aux Etats-Unis en 2006), cette Elena de Cavalli arrivait à Montpellier déjà auréolée d’une flatteuse réputation, avec une distribution légèrement différente. L'édition de cette rareté a été recomposée à partir d’« un manuscrit de la partition recopié à la fin de la vie de Cavalli, le livret imprimé dont la partition a coïncidé avec la première de l’opéra et un supplément au livret publié peu après » (Kristin Kane). Cette Elena fut accueillie avec le même enthousiasme qu’à Aix.

Ce n'est que justice ! Cavalli, qui pâtit, bien plus que son prédécesseur immédiat à la Basilique Saint-Marc, de partitions éparses souvent difficilement reconstituées, n'a peut-être pas toujours la profondeur métaphysique des partitions de Monteverdi, mais il sait jouer à loisir des métamorphoses, travestissements, échanges d'identité et divers lazzi dont le public vénitien était si friand.
Il s'en est donné à cœur joie pour illustrer les premières (més)aventures d'Hélène de Sparte, qui précèdent son mariage avec Ménélas... C'est que la demie mortelle a un palmarès amoureux suffisamment fourni pour servir de prétexte à une intrigue bondissante, où les coups de théâtres (même improbables) ne manquent pas. Se fondant sur les récits mythologiques, il n’est pas forcément nécessaire pour le librettiste d’insister davantage pour tirer le suc d'intrigues dont l'empilement confine parfois à l'outrance. La rapidité du trait musical (qui ne se met en suspension que durant les nombreux lamenti qui scandent la partition) sert ces embrouillaminis réjouissants pour le spectateur, qui n'a guère de mal à dénouer des fils que les protagonistes emmêlent à plaisir.

Collaborateur de Cavalli pour une dizaine d'opéra, Giovanni Faustini mourut en 1651, en laissant de nombreux synopsis et textes inachevés. Son frère Marco, impresario du Teatro San Cassiano, premier théâtre public de Venise, tira parti des nombreuses ébauches laissées. C'est finalement Nicolò Minato qui se chargea de compléter ce texte d'une grande efficacité, qui a de nombreux points communs avec la grande réussite du duo Faustini-Cavalli, La Callisto.

La soirée commence par un crêpage de chignons : Junon, Vénus et Pallas Athéna se disputent la fameuse pomme, que leur a mis sous le nez la Discorde (déguisée en Paix). Le temps que le malentendu soit levé, Junon et Pallas dépitées ont toutes deux promis les pires avanies à Hélène, protégée de Vénus... En voilà la conséquence immédiate : Ménélas (Menelao), épris d'Hélène de Sparte, fille putative de Tyndare (mais fille de Zeus et de Leda), décide de se faire passer pour une Amazone captive offerte à la princesse pour lui enseigner la lutte (!!) afin de gagner son cœur. C'est que la très belle ne manque pas de soupirants… L'un d'eux, Thésée (aidé par son ami Pirithoüs), décide d'enlever la jeune femme. Pirithoüs s'y oppose d'autant moins qu'il s'est épris d'Elisa (Ménélas travesti.) Tout comme Tyndare, d’ailleurs, au grand amusement de son bouffon Iro. Les ravisseurs se réfugient chez le roi Créon, dont le fils Ménestée tombe également amoureux d'Hélène... laquelle n'est pas insensible à Thésée, au grand désespoir de Ménélas. Tout à ses nouvelles amours, Thésée a abandonné Hippolyté, princesse des Amazones, qui se met en chasse de l'infidèle. Elle finit par lui sauver la vie, déjouant la tentative d'assassinat du jaloux Ménestée, mais Thésée est persuadé qu'elle est l'auteur de l'attentat. Ménélas, pour sa part, a trouvé un stratagème pour dévoiler son amour à Hélène : feignant de dormir, il lui dévoile tout. La belle, touchée par sa modestie et sa fidélité lui tombera dans les bras... C'est le roi Créon qui dénouera les fils de l’imbroglio, blâmant son fils et soutenant la vertu d’Hippolyté. Vaincu par sa générosité, Thésée a un retour de flammes. Cela tombe bien, les Dioscures (tout juste débarqués dans le coin, fort opportunément) acceptent de passer l'éponge sur le rapt, d'autant plus qu'Hélène annonce à tous sa décision d'épouser Ménélas... Joie générale (sauf pour Pirithoüs, et sans doute pour Tyndare.)

Ce théâtre drolatique, qui s'appuie sur une mythologie joyeusement azimutée, jouait aussi  des situations réelles. Les spectateurs pouvaient-ils manquer de prendre en compte que le titulaire du rôle de Menelao était un castrat, alors que le rôle-titre, Lucietta Gamba était  connue comme étant « la putain qui chante ». Cette dernière était l'une des courtisanes de haut vol de la Sérénissime… ce qui éclaire d'un jour particulier le rôle d'Hélène, jeune fille encore candide dans le livret, mais qui est ici contaminée par l'opinion générale qu'on avait du personnage : trop belle pour être totalement innocente des rapts qu'elle subit et malheurs qu'elle entraîne...
Ceci donne une tonalité particulière à l’œuvre, qui loin de se confiner dans une dialectique noble, est souvent une attaque en règle contre les personnages dont il faut (aussi) rire, tout en compatissant à leurs émois amoureux.

Hélas, la mise en scène de Jean-Yves Ruf se cantonne dans un seul registre. Ce dernier connaît bien son Shakespeare (témoin son Troïlus et Cressida à la Comédie-Française), mais semble avoir été étonnamment contraint par cette perception : l’arène dans laquelle se déroule l'action rappelle évidemment les salles de théâtre élisabéthaines… Si la sobriété du dispositif permet des changements de lieux adroitement évoqués à l'aide d'une voile carguée, quelques meubles (trône, lits...) ou encore un tombé de franges qui creuse les plans entre les protagonistes et crée le mystère, il ne suscite pas totalement la fantaisie qui devrait irriguer le spectacle. C'est du sérieux, du terriblement sérieux, alors que l'accélération des péripéties, les commentaires déjantés du bouffon de service (un Iro bondissant et caustique, gaillardement campé par Zachary Wilder) auraient mérité un peu plus de second degré... Par contre les très beaux costumes de Claudia Jenatsch jouent sur différents degrés picturaux, des portraits de Cour à la fantaisie exotique, avec une séduisante palette.

L'énergie et le baguenaudage sont néanmoins servis par une troupe homogène de jeunes interprètes. Distinguons les héros principaux de ces amours plus ou moins heureuses... Elena (Emöke Barath), blonde et gironde comme il se doit, enchante par sa malice et sa vivacité ; elle possède également la voix du rôle, trempée de sucre et de miel, distillant des frétillement de fille de bonne famille qui ne rêve que de jeter son bonnet par-dessus les moulins. Kangmin Justin Kim est un Menelao ambigu à souhait, tout aussi touchant dans ses lamentations élégiaques que dans son exultation d’avoir gagné sa belle. Kitty Whately laisse une impression durable par sa noblesse et la beauté de son timbre chaleureux. Les deux kidnappeurs malchanceux, Teseo (un Fernando Guimarães conquérant et impérieux) et Peritoo (Rodrigo Ferreira, dont on admire l’aigu et la conduite du chant) sont idéalement appariés. Anna Reinhold convainc vocalement plus en Paix lénifiante qu’en adolescent à problème (Menesto), mais n’en manque pas moins d’aplomb scénique. Quant à Krzysztof Baczyk, il ne manque pas de l’autorité requise, ni en monarque (quoique cacochyme et ridicule), ni en dieu…

Cet ensemble cohérent et enthousiaste (tous les « petits rôles » sont bien en place) ne serait rien sans le soutien attentif et diapré, robuste et terrien de la Cappella Mediterranea qui accompagne peines de cœur, mélancolie et jubilation, jeux de cache-cache, moralités et danses, d’un continuo festif et souple.

Une bien belle découverte, tant de répertoire que d’interprètes.

Ce texte a également été publié sur ODB-opéra.

La captation réalisée à Aix-en-Provence en juillet 2013, avec une distribution différente a été mise en ligne sur YouTube par la Cappella Mediterranea.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire