jeudi 19 septembre 2013

Jon Fosse - Et jamais nous ne serons séparés (Théâtre de l’Oeuvre, septembre 2013)



Jon Fosse - Et jamais nous ne serons séparés
                                                                                                                
avec Ludmila Mikaël, Patrick Catalifo et Agathe Dronne

Mise en scène : Marc Paquien - mise en scène
Pénélope Biessy - assistante à la mise en scène
Gérard Didier – décors
Claire Risterucci – costumes
Roberto Venturi – lumières
Xavier Jacquot - son
Texte français de Camilla Bouchet et Marc Paquien

Théâtre de l'Oeuvre – 11 septembre 2013




« Je ne suis pas seule. Je n'ai jamais été seule. J'ai toujours été seule. Je n'ai jamais été pas seule. »

Une femme seule dans un appartement. Elle est seule. Elle attend. Ou toutefois elle n'attend pas. Ou plus. Puisqu'il a « disparu comme dans la mort ». Pourtant elle attend quand même qu'il vienne.
Parfois elle rit. Mais son rire est un rire de larmes. Tout comme ses étreintes qui n'empoignent que du vide. N'est-ce d'ailleurs que du vide qu'elle saisit si convulsivement ? L'homme qu'elle espère est là, sans y être, mystérieux fantôme dont on ne sait s'il habite un espace-temps différent, surgit des souvenirs de l'abandonnée, comme un autre de ses objets dont elle est le lien, ou s'il lance simplement un autre contrepoint de la litanie de l’abandon. Pour sa part, il attend une autre femme, plus jeune, qui est partie sans lui, mais qui est pourtant là et qui a faim.
Ces trois solitudes vont se croiser autour d'une bouteille de vin ouverte pour un repas qui ne sera pas consommé, malgré la disposition des « très beaux verres » et les assiettes qu'il aimait tant.







Donc, elle attend, là, assise sur son canapé, « au milieu de ses objets », ces objets dont elle est le lien. Puisque la vie se passe à attendre. Attendre quelque chose qu'on ignore. Même si elle est « forte, grande et superbe », et intelligente, « très intelligente », elle parle pour repousser la solitude, pour l’apprivoiser, pour la nier et l’embrasser encore, dans la seconde qui suit. Elle rapsodie donc cette absence entre murmure et feulement, chatterie et chant. Reprenant sans cesse les mêmes leitmotivs qui s’entrecroisent petit à petit dans les discours des autres protagoniste, répons sans réelle présence, réponse qui n’est que monologue écrasé de solitude, malgré les tentatives d’échanges. Refrain sans musique, si ce n’est celle du vertige du vide.




Ce mélange lancinant de La Voix humaine et d'En attendant Godot, qui combine l'élégance d’un Cocteau superposée à l'angoisse larvée d’un Beckett trouve sa force d'incarnation dans la palette de l'immense Ludmila Mikaël, soliste de ces Variations Goldberg virtuoses et énigmatiques. Elle y module, de sa voix envoûtante et de sa présence fragile et flexible, forte et chatoyante, toutes les variantes possibles de l’attente et du regret, de l’espoir et de son déni. Du refus et de l’acceptation. Mais n’est-elle pas elle-même le songe de cet homme qu’elle attend si fiévreusement ?




Patrick Catalifo donne une rugosité éloquente à ce bloc buté et inflexible sur lequel se brise peu à peu « sa chérie ». De lui, on ne saura rien. Ou si peu. Rien de la raison de son absence. Rien de son sort. Est-il mort ? Disparu avec une autre ? En attente d’une autre ? A sa recherche ? Cette ombre issue des pensées de l’amante se fait paradoxalement encore plus lointaine dans ses dialogues avec Agathe Dronne, qui confère sa force de vie terrienne et pulpeuse à un dialogue où l’incommunicabilité domine. (« Tu viens ? »)




Dans un décor gris qui fait penser au tremblement de certaines toiles de de Staël, revues ici dans un arrêt sur images vermeerien (la fenêtre latérale !!), cette attente devient celle du spectateur, pris dans les rets de cette toile d’araignée. Un spectateur qui insuffle sa propre part de mystère à celui qui ne sera pas levé pour lui.

Absolument superbe.

Théâtre de l’Œuvre
À partir du 10 Septembre 2013 du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 15h

Une interview de Ludmila Mikaël est disponible sur le site de France Inter.
On peut trouver la bande annonce sur YouTube.

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