dimanche 1 septembre 2013

Candlelight in Algeria (1943)



1942. La sculptrice américaine Susan Foster (Carla Lehmann) en villégiature en Tunisie dissimule l'espion anglais Alan Thurston (James Mason) à ses poursuivants nazis. Elle décide d'assister  Thurston dans sa mission, retrouver un appareil photo contenant les plans exacts du futur débarquement des Alliés en Afrique du Nord. Le Docteur Müller (Walter Rilla) est, quant à lui, sur les traces de la jeune femme, espérant qu'elle va le mener à l'espion et aux documents.




Film de propagande britannique, ce « quota quickie » (terme qualifiant les films à budgets réduits, tournés rapidement, afin de remplir le quota de films britanniques projetés dans les salles, selon le Cinematograph Films Act de 1927) bien sympathique serait sans doute totalement oublié si ce n’était la participation de James Mason dans le rôle de l’astucieux espion. Il n’en est pas moins non dépourvu d’intérêt, par sa thématique plutôt originale dans la production du temps et une parenté intrigante avec un chef d’œuvre du 7e art, Casablanca (1942).




En effet, l'intrigue se fonde sur la réelle Opération Torch, qui fut organisée par le Général américain Clark -alors Major Mark Clark, envoyé d’Eisenhower- qui se rendit à un rendez-vous secret sur la côte algérienne via sous-marin, afin de planifier le débarquement des Alliés en Afrique du Nord.
L'alliance des deux héros (le britannique et l'américaine) est d'ailleurs un clin d’œil politique volontaire à cette union militaire et politique. Les Français ne sont pour autant pas oubliés, tant les tenants de Vichy que les résistants, mais ils ne sont présentés que comme des caricatures, tout comme les Nazis qui sont exactement ce que le public d’alors aimait haïr au cinéma (et dans la réalité). Il est vrai que les bigarrures exotiques de la situation algérienne ne sont qu’effleurées, n’étant là que pour faire « couleur locale » dans un récit qui s’articule autour des deux héros.





Tourné dans les studios anglais en 1944 dans des circonstances difficiles, cet exemple typique de la propagande fait néanmoins agréablement illusion. Certains passages se déroulant dans la Casbah d'Alger sont d'ailleurs savoureusement mis en scène, s'ils ne peuvent pallier totalement pour le spectateur averti aux contraintes du tournage en studio, ils parviennent à transcender le carton pâte par l’enthousiasme et la bousculade des figurants…




Sur fonds d'intrigue d'espionnage, la réalisation parvient à lorgner du côté du film noir, en en utilisant certains des procédés : flash-back géant narré par l'héroïne (à l’hôpital, elle se demande si Thurston s’en est sorti vivant), éclairages et montage rapide. Il est vrai qu’on retrouve tous les ingrédients habituels de certains films noirs américains : suspense, couple qui se dispute avant la romance annoncée (on est en pleine « screwball comedy »), ingrédients politiques, atmosphère exotique (on pense parfois à Salonique Nid d’espions), courses-poursuites (à pied et en voiture), etc… Le tout pimenté d’un grain d’humour pince-sans-rire britannique, qui ne laisse jamais oublier qu’on est dans un divertissement calibré comme tel et qu’on en est pleinement conscient (le dialogue final ne laisse aucun doute là-dessus.)




La réussite du film doit beaucoup à l’image soignée d’Otto Heller (il réalisera en 1960 le fameux Peeping Tom (Le Voyeur) qui vaudra l’ostracisme à Michael Powell pour l’audace de sa thématique. En creusant les ombres et en suggérant tout un monde inquiétant, au-delà des contraintes matérielles et budgétaires du tournage, il outrepasse les limites contraignantes du « quota quickie ». L’intensité des acteurs fait le reste.

Une des scènes les plus étonnantes dans la réalisation solide (mais finalement peu imaginative) de George King (surnommé le « roi des Quickies ») est une séquence assez drôle sur fond de passage d’aspirateur dans un palace d’Alger où les fugitifs et leurs poursuivants se retrouvent. Dans les bonnes surprises du film comptons également la grande scène de confrontation entre Mason et un Walter Rilla hargneux et suave à souhait, ainsi qu’une scène finale en abîme assez réjouissante. 




Ce qui est le plus étonnant pour le cinéphile actuel, ce sont les parentés évidentes entre ce petit film et Casablanca (1942). Le Docteur Müller, ennemi acharné de Thurston est un autre Strasser, tandis que la jeune Française éprise de Thurston (et qui se sacrifie pour lui) est prénommée Yvette, décalque évident de l'Yvonne incarnée par Madeleine Lebeau.

La canadienne Carla Lehmann, malgré un accent « américain » peu convainquant, fait preuve d'une pugnacité et d'une énergie réjouissante, très en place dans son rôle d’ingénue piquante prise peu à peu au jeu, qui se mêle à l’intrigue plus par esprit d’aventure que par réelle conscience politique. Sa carrière d’actrice fut brève, et on ne peut que le regretter.




Quant à James Mason, sur le point de commencer une carrière de star en Angleterre (à la suite de la sortie du mélodrame Gainsborough The Man in Grey), il se prête avec beaucoup d’énergie et un petit sourire en coin à son rôle d’espion taciturne.
Ce ne sera pas la dernière fois qu’il se prêtera à l’effort de guerre. Cet objecteur de conscience résolu avait déjà incarné un résistant français dans Secret Mission (1942) ; on le retrouvera dans un rôle d’officier de marine aux prises avec les ennemis de l’intérieur dans They Met in the Dark (1943), puis en étudiant démasquant des espions nazis dans le sud de la France dans Hotel Reserve (1944). Il accédera à une célébrité méritée avec sa composition remarquable dans The Seventh Veil en 1945. Dans Candlelight in Algeria, le New York Times le compara alors  à une « version de Cambridge de 1935 de Clark Gable » mais l’acteur joue ici plus sur l’ironie et l’« understatement » avec son habituelle retenue que son soit-disant modèle américain. S’il illumine ce film de série de sa présence énigmatique, ses collègues ne déméritent pas et tiennent tous très bien leurs emplois.

Une curiosité qui réserve de bonnes surprises.





Film britannique en NB (1943)
Dirigé par George King
Production : John Stafford
Scénario de Brock Williams et Katherine Strueby (d’après une histoire de Dorothy Hope)
Directeur de la photographie : Otto Heller
Musique : Roy Douglas et James Turner (« Flamme d’Amour » par Hans May, chanté par Christiane de Murin)
85 minutes.

DVD VCI « Best of British Classics) 2011
Uniquement V.O. non sous-titrée

Illustrations : captures d'écran du DVD.



Extrait (confrontation Thurston – Müeller)
avant et après restauration de l’édition VCI

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