mardi 13 août 2013

L'Ile aux trente cercueils… entre Nostradamus et Lupin (roman, 1919 et série TV, 1979)

1917. Véronique d'Hergemont (Claude Jade), infirmière à l'hôpital militaire de Besançon, a autrefois épousé sans l’aval de son père, le professeur Antoine d'Hergemont (Georges Marchal), le comte Alexis Vorski (Jean-Paul Zehnacker). Elle en a eu un fils, François (Pascal Sellier). Mais ce dernier a été enlevé par son grand-père. L’enfant et Antoine d’Hergemont ont tous deux disparus en mer peu après… Véronique a quitté son mari qui s’est révélé être un mythomane exalté, persuadé d’être promis à un destin grandiose. Elle apprend qu’il est en fait considéré comme mort, et de surcroît un espion allemand.
Véronique se rend en Bretagne, après avoir vu dans un film sa signature de jeune fille (« V d’H ») griffonnée sur une porte de cabane. La piste des graffiti l’emmène jusqu’à la côte où elle rencontre la vieille Honorine (Marie Mergey) qui lui apprend que son père et son fils sont vivants et l’attendent sur l’île de Sarek surnommée l’Ile aux trente cercueils.
Dès qu’elle met le pied sur l’île, le cauchemar commence : la révélation d’une prophétie millénaire et la superstition épouvantée des habitants de l’île n’est rien face à la scène d’horreur dont Véronique est témoin en approchant de la demeure de son père. Ce dernier est assassiné par François, aidé de son précepteur Philippe Marroux (Yves Beneyton), ancien assistant de son père, anciennement épris d’elle. Elle se retrouve rapidement isolée sur l’île…


Maurice Leblanc commence la rédaction de L’Ile aux trente cercueils durant l’été 1917. En 1918, une annonce paraîtra même dans la presse cauchoise demandant à celui qui aurait trouvé la valise de l’écrivain de bien vouloir déposer le manuscrit du roman qui s’y trouvait, à l’Hôtel de Ville du Havre ! Maurice Leblanc a été victime d’un vol dans le train qui l’amenait en Normandie…

Malgré ce contretemps, Le Journal publie en feuilleton L’Ile aux trente cercueils à partir du 6 juin 1919.



Ce roman quasi « gothique » est une exception dans l’œuvre lupinienne. Tout d’abord, Arsène Lupin n’y apparaît que très peu, ne surgissant qu’à la toute fin, en deus ex machina ludique (déguisé en vieux druide, puis sous son alias du moment, Don Luis Perenna). Cette rupture de ton a également été reprochée à Leblanc (Lupin est gratifié d’un monologue étendu, où sa gouaille emprunte à tous les genres, du style épique à la vantardise du titi parisien, couvrant ainsi toutes les classes sociales, car Lupin « est » l’incarnation d’une « France éternelle » selon l’optique de son créateur.)

Il est vrai qu’après la série d’évènements traumatiques que subit l’héroïne durant tout l’ouvrage, l’arrivée de ce surhomme narquois qui démonte toute la machination dans ses ressorts absurdes, a de quoi surprendre. On peut rapprocher cette présence ténue des deux romans L’Eclat d’obus (1916, remanié par la suite pour y intégrer le personnage de Lupin) et Le Triangle d’Or (1918), dont on retrouve d’ailleurs le personnage de Patrice Belval, ami et obligé de Lupin. Les apostrophes de Lupin au méchant de service (« Superboche ») sonnent désormais malaisément à nos oreilles, mais sont encore tout à fait légitimes en 1919…

Il s’agit également d’un « récit de guerre » qui vise à colmater le traumatisme de la défaite de 1870 et de montrer quelle est la force de l’esprit français, c’est-à-dire une apparente légèreté qui fonde son héroïsme, opposé à la lourdeur et à l’esprit de sérieux « teuton ». Malgré le plaisir qu’on peut prendre aux intrigues, on ne peut dissocier ces romans -qui dégoulinent d’esprit de revanche- de leur contexte d’élaboration. Lupin est bien le porte-parole d’une attitude alors très répandue, et qui irrigue le roman populaire de ces années 1914-1920.


En vieillissant, Maurice Leblanc n’est souvent plus très loin de certains milieux conservateurs et son héros s’en ressent (hélas). Du joyeux anarchiste presque libertaire des débuts de sa saga, son gentleman-cambrioleur va peu à peu se muter en une espèce de bourgeois rigoriste qui évolue certes en dehors des cadres établis, mais qui en épouse profondément les valeurs… (Dans Les Dents du Tigre, Don Luis Perenna sera même un féroce défenseur de la France colonialiste…)

Tout le récit s’articule autour d’une parodie de prophétie à la Nostradamus, troussée en vers de mirliton :
« Dans l’île de Sarek, en l’an quatorze et trois,
Il y aura naufrages, deuils et crimes,
Flèches, poison, gémissements, effrois,
Chambre de mort, quatre femmes en croix,
Pour les trente cercueils, trente victimes.
Devant sa mère, Abel tuera Caïn,
Le père alors, issus d’Alamanis,
Prince cruel aux ordres du destin,
Par mille morts et par lente agonie,
Ayant occis l’épouse, un soir de juin,
Flammes et fracas jailliront de la terre,
Au lieu secret où gît le grand trésor,
Et l’homme enfin retrouvera la pierre,
Jadis volée aux barbares du Nord,
La Pierre-Dieu qui donne vie ou mort. »

S’il a écrit un réjouissant pastiche de prophéties abracadabrantesques (dont Lupin se moque, d’ailleurs), Maurice Leblanc s’est également inspiré de lieux authentiques pour brosser le portrait de son île maudite…

On retrouve dans ce roman un des motifs récurrents de l’œuvre de Maurice Leblanc, une double temporalité, où le passé (appartenant souvent aux « grandes pages de l’Histoire de France ») pèse sur le présent, l’embrouille et n’est explicité que par la figure de Lupin, démiurge et « héritier » de ce passé glorieux. 

Cet effacement amnésique puis le recouvrement de la mémoire sont d’ailleurs les deux thèmes jumeaux récurrents de la série des Arsène Lupin. Ce dernier est ainsi un révélateur, fonction quasiment chimique (qui s’incarne d’ailleurs quasiment littéralement dans la nouvelle « Le Film révélateur » -dans le recueil Les huit coups de l’horloge- dont l’héroïne actrice de cinéma, prend d’ailleurs les traits de Georgette Leblanc…) qui va de pair avec des intrigues aux (faux) relents ésotériques. La science et le cartésianisme ne sont jamais loin. Lupin peut accomplir des tours de passe-passe (escamotant et se jouant des espaces clos) mais il n’en demeure pas moins l’incarnation d’une époque où la science n’avait pas encore perdu de son crédit. (Ceci dit, la famille Curie a dû être bien surprise si elle a lu le roman…)

Le passé qui demande à être éclairé est ainsi un palimpseste que seul Lupin parvient à résoudre. Le roman présente d’ailleurs l’une des quatre énigmes qui sont exposées dans la première aventure de Lupin, narrée dans La Comtesse de Cagliostro :
Le chandelier à sept branches (La Comtesse de Cagliostro)
La fortune des rois de France (L'Aiguille creuse)
La dalle des rois de Bohème (L'Ile aux trente cercueils)
Et la dernière –qui sera résolue par l’héroïne éponyme de Dorothée danseuse de corde-, « In robore fortuna. »

Autre thématique récurrente avec celle du passé recouvré dans l’œuvre de Maurice Leblanc, celle du double, du miroir inversée. Toute l’intrigue est ici bâtie sur ces effets de contrastes, qui servent ici à souligner la « pureté » de l’âme française face à la noirceur de la perversité germanique. On est bien en plein roman de propagande, avec ses (très) grosses ficelles et la flatterie des sentiments cocardiers des lecteurs. (Par ailleurs, il circulait tellement de récits sur les exactions des troupes allemandes que les sentiments de Maurice Leblanc trouvèrent là un exutoire littéraire.)
 

L’écrivain donne d’ailleurs très vite la tonalité du récit : « La guerre a compliqué l'existence au point que des événements qui se passent en dehors d'elle [...] empruntent au grand drame quelque chose d'anormal, d'illogique et, parfois, de miraculeux. » Cette folie sanguinaire (le premier tiers du livre est un carnage sanguinolent que n’aurait pas renié Fantomas) ne s’explique ainsi que par des circonstances étonnantes et non reproductibles.

Le feuilleton de 1979 a laissé des souvenirs prégnants aux enfants et adolescents qui le suivirent avec jubilation lors de sa première diffusion. Cependant, il faut dès à présent dire à quel point les souvenirs d’enfance sont ici mal revisités. La double temporalité joue ici à plein ! 

La série a vieilli, et pas dans le bon sens.

Cette patine est bien pesante, au lieu de donner lieu à une aimable nostalgie pour une époque où la narration cinématographique pouvait prendre son temps ; finalement, seuls quelques instants fugaces sauvent le tout de la débâcle totale… (Et puis, les dolmens en polystyrène, cela va un moment ! Cela rappelle irrésistiblement les rochers en plastoc de Star Trek, série d’origine…)

Certes, comme indiqué dans le générique (« librement adapté ») la série télé bifurque assez largement du roman. Arsène Lupin a totalement disparu du paysage (ce qui avait d’ailleurs été une déception cuisante pour la téléspectatrice de 1979 que j’étais…) La résolution de l’intrigue n’en est pas plus intéressante pour autant, et elle manque du coup du contrepoint sardonique et ludique qui remettait les choses à leur juste place…

Ce n’est pas là le grief principal. La faute de l’ennui qui pointe souvent son nez est due à une réalisation assez plate et pétrie de longueurs et de tunnels, sans aucun rythme. (Les épisodes sont également présentés sans leurs génériques, collés bout à bout, ce qui est catastrophique pour la scansion du récit, qui file à son train de sénateur et s’encalmine assez vite…) Umberto Ecco avait brocardé en son temps la temporalité des films porno en affirmant que c’était le seul type de film où les héros accomplissaient en « temps réel » toutes leurs actions, mais Maurice Cravenne le fait ici mentir : quand Véronique d’Hergemont traverse l’île de Sarek avec Honorine, elle le fait quasiment en temps réel, tout comme quasiment tous ses faits et gestes lors de son errance solitaire dans cette prison maritime ! Au bout de dix minutes, on a envie de hurler (et pas d’effroi).
Ajoutons à cela des effets spéciaux pas très raccords, des nuits américaines assez, euh… étonnantes, et un découpage pas très rigoureux, et la vétusté de la réalisation se rappelle assez vite à nous. 

Sans compter que le menu présente, sans aucune manière de la sauter, LA scène qui explique tout le mystère de l'île. Dans le genre  « c'est ballot », c'est parfaitement réussi !!!

Les premiers épisodes, qui montrent la quête de Véronique et les flash-backs de sa triste histoire, sont d’ailleurs parmi les plus réussis. (Signalons une petite apparition de Jean-Claude Jay, comme toujours parfait.) Alors que dans le roman (résumé, ici) Véronique se fait aider pour retrouver la trace de son père, dans la série, c’est par une mise en abyme cinématographique que la jeune femme retrouve la trace de sa famille. C’est rigolo et assez réussi dans le genre (la mine horrifiée de l’actrice de muet exprime finalement toute l’horreur qu’un dessinateur de roman populaire aurait pu brosser à l’époque face à l’empilement des péripéties qui attendent l’héroïne sur l’île de Sarek.)

Mais ensuite cela se gâte. Sacrément. A part Georges Marchal (formidable) et Yves Beneyton (crédible et sobre), c’est joué dans une outrance dont on se demande quelle est la part de la parodie ou d’une tentative de style feuilletonesque popularo-délirante. Jean-Paul Zehnacker y va franco de port, dans le style illuminé éructant (mais, hélas, il ne se transforme pas en loup-garou), ce qui correspond à son personnage. Un bon point, toutefois, pour les trois sœurs Archignat totalement jouissives dans leurs excès.

Claude Jade endosse pratiquement à elle seule toute la charge émotionnelle de la série. Souvent seule à l’écran, elle parvient à provoquer l’empathie et l’attention du téléspectateur par un jeu tout en retenue et discrétion. Par la luminosité de sa présence et son bon sens terre à terre, elle empêche le feuilleton de verser dans un « grand guignol » auquel il n’échappe pas tout à fait.
A revoir uniquement pour sa très jolie présence. 

Série franco-belgo-suisse de six épisodes de 52 minutes.
Adaptée du roman de Maurice Leblanc.
Diffusé à partir de septembre 1979 sur Antenne2.
Scénario et dialogues : Robert Scipion, d'après le roman éponyme de Maurice Leblanc
Réalisation : Marcel Cravenne
Musique : David Aubriand et Karl Schäfer
2 DVDs Koba Films – INA Mémoire de la télévision, 2004.
Photographies : captures d’écran © DR.

2 commentaires:

  1. Merci pour les infos sur la parution du livre et de son contexte "historicocorico" que je n'avais pas perçu lors de la lecture. Je reste un grand fan de la série que j'ai visionné à l'age de dix ans en 1979 : une émotion, une angoisse, une peur, une ambiance fantastique que je n'ai plus beaucoup ressenti depuis, surtout venant d'une série française ! Jean Paul Zennacker, un des plus grand acteur de France, est inimitable en Vorsky ! Gloire à lui et à tous les acteurs de cette mini série délirante de Marcel Cravenne. CM

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    1. Merci pour votre commentaire...
      L'oeuvre de Maurice Leblanc, comme pour tout romancier "populaire", épouse l'air de son temps et en est également le révélateur... Tout comme son héros, l'écrivain semble avoir été très audacieux dans ses choix de vie et très conservateur (tendance qui va en s'accentuant).
      Ce feuilleton m'avait beaucoup impressionnée adolescente et j'ai sans doute été déçue par une attente trop forte pour des yeux d'adulte... Tout à fait d'accord, Jean-Paul Zennacker est un merveilleux acteur, mais dont le jeu volontairement excessif (le personnage de Vorsky vaut bien cela) est mal mis en valeur dans une réalisation souvent mal rythmée... Et puis, la disparition du Lupin de la fin me déçoit toujours autant !
      "L'Ile aux trente cercueil" est sans doute l'un des grands romans lupiniens, avec "L'Aiguille creuse", mais il ne faut pas négliger les recueils de nouvelles, dont la rapidité s'accorde très bien à leur héros.

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