dimanche 14 juillet 2013

Lully - Amadis de Gaule (Talens Lyriques, Versailles, juillet 2013)



Baptiste Lully : Amadis de Gaule (1684)
Livret de Philippe Quinault

Cyril Auvity - Amadis
Judith Van Wanroij - Oriane
Ingrid Perruche  - Arcabonne
Edwin Crossley-Mercer – Arcalaüs
Benoit Arnould - Florestan
Bénédicte Tauran - Urgande
Hasnaa Bennani - Corisande
Pierrick Boisseau – Alquif, Ardan Canil, un geôlier, un berger
Reinoud Van Mechelen – un captif, un berger, un héros
Caroline Weynants – une suivante d’Urgande, une héroïne, une captive, une bergère
Virginie Thomas – une bergère, une suivante d’Urgande

Chœur de chambre de Namur (Thibault Lenaerts, chef de chœur)

Les Talens Lyriques
Christophe Rousset

Opéra royal de Versailles, 5 juillet 2013


Avant que le succès sans pareil du Roland furieux et de La Jérusalem délivrée ne l’éclipse, l’Amadis de Gaule a joui d’une grande fortune artistique. Cervantès y voyait le plus grand des romans de chevalerie : l’ouvrage n’est-il d’ailleurs pas lu par son Don Quichote ? En 1540, la traduction française du roman de Montalvo (1508) par Nicolas d’Herberay des Essarts suscite un véritable engouement malgré les fulminations de saint Ignace ou de sainte Thérèse. (Le roman espagnol était lui-même inspiré de celui du Portugais Joao de Lobeira.)

A la fin du XVIième siècle, un Trésor des livres d’Amadis, véritable synthèse française de ce grand cycle chevaleresque ibérique, connaît vingt éditions, la dernière en 1606, et s’impose comme un manuel de civilité au même titre que Le Courtisan. Il prolonge jusqu’à l’orée du classicisme sa pédagogie aulique et sa fonction d’école de l’expression élégante des sentiments raffinés et des bonnes tournures de la correspondance galante. Les romans-fleuves de la préciosité, le Polexandre de Gomberville en tête, ont pris aux Amadis le goût de l’extravagance des aventures, leurs géants et leurs monstres, un certain mépris de la vraisemblance historique et géographique, un certain sens désinvolte du relâchement et de l’éclatement dans l’organisation de la trame.

Dès la mort d’Henri IV en 1610, les personnages d’Amadis ne peuplent plus que les ballets, comme celui de la Sybille de Pansoust en 1645. Amadis a succombé aux attaques des moralistes et à la vogue des épopées italiennes : Saint François de Sales vitupère contre la « pestilente lecture des Amadis » et l’évêque romancier, Le Camus, fustige à son tour « cette horrible pile d’Amadis, cheval de Troie de tous les romans ».

C’est la tragédie lyrique qui lui redonne sa chance, grâce à Quinault et Lully, en 1684, puis à Houdar de la Motte et Destouches en 1699 avec Amadis de Grèce. Presque un siècle plus tard, Alphonse-Denis-Marie de Vismes du Valgay adaptera le livret de Quinault pour Johann Christian Bach (1779) tandis que le livret mis en musique par Haendel en 1715 dérive plus de celui de Houdar de la Motte….


L’œuvre marque une césure importante dans l’œuvre de Quinault. C’est en effet la première fois que le librettiste s’écarte de la matière mythologique et aborde le roman de chevalerie.

La raison en est double. Il s’agit d’une commande directe de Louis XIV, datant de l’été 1683, même si la première représentation fut retardée par la mort de la reine Marie-Thérèse (le 30 juillet 1683) et le deuil d’un an ordonné par le souverain. La Fronde était bien loin, et le souverain absolu pouvait se permettre de présenter à sa Cour un tableau séduisant de la chevalerie d’antan….
Le choix du sujet est également tributaire d’un changement de perception de la figure du héros, avec un « retour au goût ancien pour l’héroïsme et l’aventure » et par un « refus d’accepter la « démolition » du héros, écrasé par le poids de son infortune, tel qu’on peut le trouver dans les œuvres de Racine ou d’autres auteurs des années 1660-1670. » (Buford Norman). Cette esthétique galante qui ressurgit dans cette seconde partie du XVIIème siècle obéit de toute façon à des impératifs constants : « plaire, être beau, et émouvoir. » En ce qui concerne Amadis, l’objectif fut atteint avec triomphe.

La première de l’ouvrage n’eut lieu que le 16 janvier 1684 à l’Académie royale de musique. (On avance par ailleurs également la date du 18 janvier). Mlle Le Rochois chantait Arcabonne. Les représentations parisiennes se sont sans doute poursuivies jusqu'en mars 1685, au moment de la création de Roland, selon Buford Norman. Toutefois la création versaillaise, elle, n’a lieu que le 5 mars 1685, après une série de représentation de Roland.

Le succès fut immense, malgré les critiques soulevées par un livret. C’est l’opéra de Lully et Quinault le plus souvent représenté en France et en Europe, durant les règnes de Louis XIV et Louis XV. L’intérêt pour le texte ne faiblit d’ailleurs pas, alors que la musique d’origine passait de mode : en témoigne la commande faite à Jean-Chrétien Bach en 1779…

Il ne faut pas sous-estimer la difficulté que fut, pour Quinault, d’adapter un roman aussi touffu. Le poète se tira de cet embarras en mélangeant quelques peu les épisodes, et en ajoutant des péripéties : l’amour d’Arcabonne pour Amadis est ainsi de son cru.
Cet ajout est judicieux : le chevalier est donc à la fois menacé et sauvé par l’enchanteresse. Cette dernière annonce évidemment une Armide ; et cet épisode, qui pourrait sembler superflu soude habilement un personnage dit secondaire à l’action principale. De même, la variété des couples (ceux des amants, et la fratrie criminelle) permet toutes les modulations émotionnelles : constance, jubilation, jalousie, angoisse, déploration, allégresse, tout comme la représentation d’une éthique contrastée : magie blanche contre magie noire, esprit chevaleresque contre loi du talion. Le livret se cantonne dans une tradition livresque bien comprise des spectateurs d’alors, avec des clés de lecture romanesques, qui laissent encore plus de latitude aux spectateurs pour se concentrer sur les beautés de la partition.

Contrairement aux tragédies lullistes à venir, l’amour humain et la gloire sont encore compatibles (comme le souligne très justement Florestan à l’acte I) : les seules angoisses tiennent à l’intervention des ennemis du héros et à sa propension à rester silencieux (on pourrait se demander pourquoi il ne s’explique pas dès le premier acte avec son amante, mais les gens heureux n’ont pas d’histoire), mais on ne peut en tenir rigueur à Amadis, au vu du sublime duo de retrouvaille que suscite ces explications retardées et l’incroyable chaconne qui couronne le tout…

Cette tragédie en musique est également remarquable pour une autre raison : c’est le premier prologue qui intègre pleinement un personnage du drame. La fée Urgande est délivrée de son enchantement par un autre héros (Louis XIV)… Si dans Persée et Atys on trouvait des allusions aux héros éponymes, ils n’étaient mentionnés que très rapidement. Cette innovation fut d’ailleurs remarquée et louée par les contemporains.

La trame pourrait paraître embrouillée : le premier acte introduit les deux couples principaux, Corisande et Florestan, frère d’Amadis (qui filent le parfait amour), ainsi qu’Amadis et Oriane. Ces deux amants sont séparés par des malentendus : Oriane est promise par son père au « Roi des Romains », et elle est persuadée du nouvel attachement d’Amadis pour Briolanie… Cette faille émotionnelle est celle par laquelle les évènements vont se précipiter… Au second acte, Amadis et Corisande se retrouvent, par le hasard habituel à ces romans, dans le même « bois épais ». Cette forêt enchantée est le domaine d’Arcabonne et de son frère Arcalaüs, qui ont juré de se venger de la mort de leur aîné Arcan Canile, tué jadis par Amadis… Les deux jeunes gens sont vite ensorcelés par les enchantements de la forêt. Le troisième acte voit les héros, prisonniers d’Arcabonne, manquer d’être sacrifiés aux mânes d’Arcan Canile. Cependant Arcabonne les délivre : on lui a amené Amadis prisonnier, et elle a reconnu en lui l’inconnu qui lui a autrefois sauvé la vie et dont elle s’est follement éprise… L’acte IV marque un redoublement des efforts de vengeance des deux magiciens : Oriane a été enlevée par Arcalaüs, qui lui fait croire à la mort d’Amadis. La fée Urgande vient à son secours, et délivre Amadis et Oriane. Leurs hordes de démons vaincus, les deux magiciens sont désormais sans pouvoir. Le dernier acte amène la réconciliation d’Amadis et d’Oriane, focalisant enfin l’attention sur le couple principal. Tout comme le passage des deux couples sous l’Arc des loyaux Amants. Réjouissances.

La logique du texte n’est pas celle de la « vraisemblance », mais du merveilleux chevaleresque. En conservant des épisodes archi-connus du roman, et en les soudant les uns aux autres, au risque de certaines ellipses (l’historique des personnages est supposé connu des spectateurs), Quinault satisfaisait à la fois le plaisir de revoir en scène des figures littéraires appréciées, et proposait à Lully des situations fortes sur lesquelles inscrire de grandes plages mélodiques. Certaines longueurs du texte (les expositions du premier acte, le manque d’action du dernier), s’effacent devant une partition où Lully déploie une inventivité jaillissante et une fluidité remarquable, collant au discours et à ses non-dits, ménageant des envolées colorées et évocatrices.

Amadis de Gaule est la sixième tragédie lulliste abordée par les Talens Lyriques. C’est dire s’ils sont en territoire arpenté et fouillé… Et chéri, oh combien. L’ensemble de Christophe Rousset nous délivre ainsi une lecture subtile et foisonnante de ce chef-d’œuvre, détaillant les atmosphères par une foule de détails qui charment l’imagination. Les frondaisons du bois se mouchettent d’éclats dorés et d’un miroitement qui ensorcellent tout autant les spectateurs qu’il désarme le héros, les cachots ombrés d’Arcabonne se font sinistres, éclairés par le rayon blafard suscité par une grande scène de nécromancie, où l’on jubile de frissonner. Les morceaux de bravoure succèdent aux grâces du divertissement et à l’allégresse des danses, au jarret toujours nerveux. Mais la force du récit n’en est pas négligée pour autant ; si ce n’est un Prologue qui manque un peu de contrastes, les aventures d’Amadis et de ses compagnons sont l’occasion d’une démonstration fulgurante de passions qui tourbillonnent ou s’épanchent en larmes.
C’est que les musiciens ont un morceau de roi sous les doigts : ils en magnifient toutes les beautés, en ponctuent tous les coups de théâtre, soulignant l’éclat d’une déclamation dramatique revenue à son essence même (car soulevée par un continuo remarquable où Christophe Rousset et Violaine Cochard au clavecin se renvoient la balle avec une exultation contagieuse)
et des grands développements instrumentaux où passent un souffle épique et une flamme sensuelle.

Mais ceci ne serait presque que vétilles sans une distribution remarquablement équilibrée et homogène, qui se coule avec un naturel avenant dans ces défroques romanesque et les transforme en personnages de chair et de sang. Le théâtre lulliste exige une pleine fusion entre orchestre et voix, tendant à une expressivité qui, si elle reste contrôlée, s’abandonne pourtant aux voluptés de la partition. Le décor et le récit sont brossés de main de maître, et les figures peuvent désormais s’animer.

Dans le rôle-titre, Cyril Auvity (qui interprétait déjà le rôle-titre à Avignon en 2010, sous la direction d’Olivier Schneebeli) a approfondi sa vision du personnage, lui conférant des fêlures qui l’humanisent avec succès. Son chevalier est d’un hédonisme vocal indéniable (sublime « Bois épais… », orné avec goût) et d’une grâce virile ombrée par les démons intérieurs qu’il combat. L’Oriane de Judith Van Wanroij est tout aussi séduisante et palpitante, et émeut aisément. Les retrouvailles des deux amants comptent parmi les très beaux moments de la soirée.
Ingrid Perruche emporte également totalement l’adhésion avec son Arcabonne qui se drape avec coquetterie dans sa méchanceté et ses accès de rage. Féline et hautaine, puissante et retenue, elle allie aisément l’oxymore d’une déclamation toujours racée avec les outrances de la magicienne vaincue par elle-même. (Son « Amour, que veux-tu de moi » marquera les mémoires.) A ses côtés, Edwin Crossley-Mercer (qui était déjà un remarquable Florestan à Avignon) est un Arcalaüs étrangement héroïque et néfaste, calculateur et matois.
Face au couple démoniaque, Benoit Arnould, Florestan solide et doux, et Hasnaa Bennani (qui fait grande impression), Corisande pulpeuse et aguichante, tiennent agréablement leur rang. Ils volent presque par instant leur rang aux premiers héros, tant ils savent intéresser à leurs malheurs.
Le dernier appariement, celui du génie et de la fée « dea ex machina » est porté par la vivacité de Bénédicte Tauran, Urgande souple et preste, et Pierrick Boisseau, Alquif un peu embarrassé, mais impressionnant Ardan-Canil.

Inutile de louer une fois de plus le Chœur de chambre de Namur : on sait désormais que leur nom est synonyme d’intégrité vocale et d’implication dramatique. Une fois encore, ils ne déçoivent pas. Caroline Weynants et Virginie Thomas, sorties du chœur, sont d’ailleurs deux fraîches et pimpantes suivantes-bergères. Tout comme Reinoud Van Mechelen, qui fait valoir son timbre séducteur.

Les applaudissements nourris et les nombreux rappels qui saluent cette soirée lulliste d’anthologie portent finalement leurs fruits. En guise d’au-revoir, la chaconne est bissée, cadeau digne d’une Urgande, terminant en apothéose une soirée enchanteresse.

Et maintenant ? Armide ? On ne peut que l’espérer.



La captation vidéo de ce concert est accessible  sur Culturebox 
Ce texte a également été publié sur ODB-opera.com



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