vendredi 21 juin 2013

Romance of a Horsethief (Le Roman d'un voleur de chevaux) (1971)



1904. Les habitants de Malava, petite bourgade proche de la frontière germano-russe polonaise, vivent du trafic de chevaux : ils les vendent, les troquent... et les volent. C'est justement à cette activité que se consacrent Kifke (Ellie Wallach) et Zanvill (Oliver Tobias), fils de son vieil ami Schloime Kradnik (David Opatoshu). Ayant réussi à subtiliser deux chevaux à un Allemand, Gruber (Vladimir Bacic) et à les lui revendre, leur petit commerce est brutalement stoppé  net par la réquisition de tous les chevaux de la région par les Russes, qui en ont besoin pour leur guerre contre le Japon. C'est le Capitaine Stoloff (Yul Brynner), commandant de la troupe de Cosaques,  qui en est chargé. Il annonce également une mobilisation générale de tous les hommes jeunes de la contrée. Zanvill s'enfuit à regret pour éviter la conscription, d'autant plus que son amie d'enfance Naomi (Jane Birkin), revenant de Paris avec des idées révolutionnaires et un fiancé français (Serge Gainsbourg), est bien décidée à ébranler l'oppression russe à coup de pamphlets enflammés...







Dernier opus dans la filmographie trop courte d'Abraham Polonsky (1910-1999), cette évocation presque onirique d'un monde disparu détonne apparemment dans l’œuvre du cinéaste. Son étonnant Force of Evil ( L'Enfer de la corruption, 1948) suscita l'ire maccarthyste et le fit placer sur la liste noire. Il dut quitter les Etats-Unis et se consacra à des activités d'écriture. Son retour comme réalisateur se fit avec le très apprécié Tell them Willie Boy is here (1968), qui a son tour lui permit le financement de cette adaptation du roman yiddish de Joseph Opatoshu, Roman fun a ferd ganev (1917). 





Le film qu'il en tira est une comédie légère qui ne se prend apparemment guère au sérieux. Toutefois elle dégage la fragrance d'une nostalgie attendrie ancrée dans un ailleurs reconstruit, conservant par éclairs un réalisme un peu sordide (la traversée en automobile de Gruber à travers la bourgade et les fanfaronnades de Zanvill, son passager, vis à vis de sa communauté en sont un bon raccourci.) Si le cinéaste s'attache à bien marquer les spécificités de cette communauté juive, il prend bien soin de n'idéaliser aucun de ses personnages. Il fait se côtoyer la vie pleine d'expédients de Kifke et de son amante Estusha (Lainie Kazan, opulente et malicieuse) la patronne du bordel local, et la respectabilité bourgeoise de la famille Kradnik, qui vit de ce maquignonnage, et dont la priorité est de constituer la dot de la fille qui doit épouser un futur Rabbin. Les larcins de Zanvill sont donc justifiés par les meilleurs sentiments fraternels. Il est vrai que le jeune homme a appris de Kifke (ancien complice et ami de son père) tout ce qui importe de savoir sur les chevaux, l'alcool et les femmes. Le père de famille désormais respectable, Schloime (un David Opatoshu, par ailleurs fils du romancier et scénariste du film, tout en retenue et en finesse de jeu) retrouve d'ailleurs vite la jubilation de sa jeunesse dans l’invraisemblable jeu de dupe final...





Le film qui, en 1948, avait tant irrité la commission qui condamna Polonsky à presque vingt ans d'éclipse cinématographique, était fondé sur une critique violente du capitalisme et du pouvoir absolument corrupteur de l'argent. Rien de tel, apparemment dans une peinture idéalisée d'une communauté juive débrouillarde d'Europe de l'Est, qui retourne avec intelligence et bagout les armes des dominants contre ces derniers. Le cinéaste, fils d'émigrés juifs d'origine russe, affirma à de nombreuses reprises qu'il avait voulu insérer dans le film la « voix des récits de sa grand-mère ». (Voir l'interview parue dans Sight and Sound 40 (Spring 1971, p. 101, republiée dans Abraham Polonsky: Interviews, (Ed, Andrew Dickos), Univ. Press of Mississippi, 2012, p. 130.) C'est donc à une reconstruction de la mémoire, à une métaphore qui se dilate dans un espace-temps idéalisé qu'il nous convie. Cette pause dans un paysage presque idéal insuffle tout le film d'un hédonisme tranquille où les protagonistes, ancrés dans leur environnement se fondent dans une nature accueillante et joyeuse. (Témoins la course de Zanvill et de son futur beau-frère dans un champ de tournesols géants, la scène où Kifke et Zanvill se dévêtent pour rejoindre les filles du village se baignant dans le fleuve, ou encore le « déjeuner sur l'herbe » d'inspiration très picturale... qui fit autant scandale dans les pays anglo-saxons que le tableau de Manet en 1863 en France, puisque cette scène, ainsi que la précédente sont fréquemment censurées dans les versions anglaises du film...)





Néanmoins la propagande marxiste n'est pas loin, bien qu'elle soit désamorcée relativement vite, les conspirateurs se distinguant par des attitudes bien peu concrètes : la « réunion de section » n'est qu'un pique-nique durant lequel Naomi traduit les propos (en français) de Sigismond auquel ses co-conspirateurs ne comprennent goutte ! Naomi (une Jane Birkin pétillante et totalement craquante) revient de Paris où elle a achevé son éducation, des pamphlets révolutionnaires plein ses bagages. (On se serait plutôt attendu à des malles emplies des dernières modes parisiennes chez cette jeune femme héritière du plus riche notable du village...) Obsédée par sa cause, elle ne voit littéralement pas Zanvill, amoureux transi et prêt à tout (même à se caser...) pour la séduire. Il ne se mettra à exister à ses yeux que par son implication grandissante dans ses plans irréfléchis de révolutionnaire en herbe. Le jeune « voleur de chevaux » gagne ainsi en maturité tout au long du film, passant d'une figure de jeune coq de village trop conscient de sa séduction à un adulte encore tenté par les défis impossibles, mais qui prend conscience de certaines réalités. Oliver Tobias lui prête une séduction pleine d'un charme ironique et une sensualité rieuse qui échappent à la fatuité par certains éclairs de mélancolie. Et une profondeur émotionnelle qu'il cherche tout d'abord à nier. Le petit paysan est bien plus qu'un étalon de sous-préfecture, quoiqu'en puisse penser la Comtesse Grabowsky...





Les clichés habituels de séduction sont également démontés depuis l'intérieur : quand Zanvill joue au Roméo pour la Juliette de Naomi en s'introduisant dans sa chambre, c'est pour se voir confronté à un discours politique enflammé... tandis que le fiancé français (présenté tout au long du film comme un révolutionnaire de salon assez lâche et totalement dépourvu de sens pratique –le complet blanc...) entonne au salon « La Noyée » à une Manka (Marilù Tolo) qui tournoie autour de lui pour l'enserrer symboliquement. Il est vrai que les paroles de la chanson de Serge Gainsbourg, « Tu t'en vas à la dérive / Sur la rivière du souvenir / Et moi, courant sur la rive, / Je te crie de revenir... » ne laissent pas de doute sur l'issue ultime de la confrontation Naomi-Zanvill.




Si la romance politisée des deux jeunes gens se trouve placée au centre du récit, l'opposition entre  les deux autres forces antagonistes, la loi armée et la débrouillardise magouilleuse, ne sont pas moins au cœur du film. Elles s'incarnent avec panache et raffinement gouailleur dans les personnages de Yul Brynner et Ellie Wallach, tous deux absolument magnifiques. (Toutefois les deux anciens collègues des Sept Mercenaires ont peu de confrontations directes.)





Le Capitaine Stoloff, dont la vie de (trop) bon vivant à Saint-Pétersbourg l'a fait bannir dans ce trou misérable, incarne un représentant de l'autorité désabusé et amer. Il n'a du pouvoir que les oripeaux, d'où son obsession sur la coupe de son nouvel uniforme (gag récurrent un peu lourd qui prend tout son sel à la fin du film). Ce militaire se distingue par son aveuglement total, imperméable à ce qui n'est pas le centre de sa vie : les femmes et les chevaux. Dans le bordel d'Estusha, les filles captent son attention quand Kifke et Zanvill vont sortir à sa barbe les chevaux qu'ils y ont dissimulés. Lors d'un pique-nique, organisé par la mère maquerelle pour faire diversion (qui rappelle d’ailleurs par instants Le Plaisir d’Ophuls, dans l’épisode de La Maison Tellier), il ne remarque que l'excellence des cavaliers qui lui dérobent en fait les chevaux réquisitionnés, sans se préoccuper de la raison de leur galop éperdu vers la frontière. A ce déclassé désenchanté Yul Brynner confère un spleen plein de superbe ; cet exilé récalcitrant ne retrouve finalement un sentiment d'appartenance qu'en compagnie des prostituées d'Estusha ou dans un fugitif compagnonnage équestre. (En donnant à Zanvill, vainqueur du concours équestre sa récompense, il lui précise que c'était la montre de son père, « un grand cavalier ».) Le militaire est destiné à une solitude finalement aussi grande que celle des fugitifs de Malava. 





Kifke, la figure la plus narquoise du récit, en est en sorte l'organisateur. Il est la force d'intersection des fils narratifs qui se nouent entre tous les protagonistes. Elli Wallach est parfaitement à sa place dans ce « [w]Estern » qui ne dit pas son nom. (Une allusion ironique est d'ailleurs faite par la mère de Zanvill : quand son mari recommande aux fugitifs de se rendre aux USA, d'apprendre l'Anglais, d'aller à l'ouest parce là sont les chevaux », elle rétorque « et les Indiens ! ») Cynique et sentimental, paillard et pudique (ce dont sa liaison avec Estusha témoigne), le vieux brigand dégouline d'une humanité irrésistible et insolente, poussé par les circonstances à jouer le révolutionnaire pour sauver son gagne-pain. Sans doute pas la meilleure façon de s'engager, mais il serait sans doute tout à fait d'accord avec le révolutionnaire de Brassens, qui veut bien « mourir pour des idées, mais de mort lente » ! Sa subversion des principes moraux et politiques n'en est pas moins réelle.




Les chevaux du titre amènent avec eux les moments les plus « lyriques » du film. La suspension temporelle la plus marquante est sans doute la scène dans laquelle Zanvill approche lentement un des chevaux du Comte Grabowsky, épargnés par la réquisition, pour s'en emparer, et se laisse emporter par la beauté du moment, au mépris de sa situation délicate. (Il sera d'ailleurs surpris peu après par la Comtesse.) Cet étalon tient d'ailleurs plus d'une licorne inversée et de la métaphore traditionnelle : liberté, évasion mentale, et, ici,... sources de revenus bien prosaïque, qui montre que le cinéaste n'est lui-même pas dupe des clichés qu'il utilise !




L'épilogue, qui voit les principaux protagonistes s'enfoncer lentement dans un bois qui tient plus du cadre baudelairien que d'un réalisme de façade, les voit se séparer lentement... Comme le soulignent Paul Buhle et, David Wagner, « The picture's last image […] is perhaps the most succinct statement of Polonsky's overriding ethic: the determination apparent in all dogmas about social behaviour narrows the range of human interaction. The complete story requires an examination of how people become something other than what they start out to be. » (Very Dangerous Citizen: Abraham Lincoln Polonsky and the Hollywood Left, University of California Press, 2002, p. 211)




Film en couleurs américano-franco-italo-yougoslave (1971)
Tourné en anglais.
Réalisation : Abraham Polonsky (et Fedor Hanzekovic)
Scénario : David Opatoshu, d'après le roman de Joseph Opatoshu
Musique : Mort Shuman, avec « La Noyée » (paroles et musique de Serge Gainsbourg) et « Estusha's Song » (paroles et musique de Mort Shuman)
Tourné en Yougoslavie.
101 minutes 


Interrogatoire des révolutionnaires par le Capitaine Stoloff

Editions DVD : Version française chez Lcj Editions (2010) : image claire et propre. Doublage français uniquement, pas de VO.
Vidtape (2004) en version anglaise non sous-titrée. (Image très sombre et version amputée.)

Photographies © captures d’écran du DVD Lcj.
La version anglaise se trouve actuellement sur YouTube.

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