samedi 11 mai 2013

Bellini - I Capuleti e i Montecchi (Opéra de Reims, 2013)

Vincenzo Bellini : I Capuleti e i Montecchi (Les Capulet et les Montaigu)
Livret de Felice Romani.

Jessica Pratt – Giulietta
Julie Boulianne – Romeo
Florian Laconi – Tebaldo
Ugo Guagliardo – Capellio
Eric Martin-Bonnet – Lorenzo

Nadine Duffaut - mise en scène
Dominique Meresse – chorégraphie
Katia Duflot – costumes
Emmanuelle Favre – décors
Philippe Grosperrin – lumières

Chœurs de l’Ensemble Lyrique de Champagne Ardenne (Sandrine Lebec, dir.) et de l’Opéra d’Avignon (Aurore Marchand, dir)
Orchestre de l’Opéra de Reims
Luciano Acocella – direction musicale

Opéra de Reims, 3 mai 2013

 



L’anglomanie qui apparut en Europe vers la fin du XVIIIe siècle, poursuivit sur sa lancée au XIXe siècle. Les principaux auteurs qui inspirèrent les librettistes furent Byron (Parisina et Marino Faliero de Donizetti, et I Due Foscari de Verdi), Sir Walter Scott (La Donna del lago de Rossini, I Puritani de Bellini, Elisabetta, o il castello di Kenilworth et Lucia di Lammermoor de Donizetti) et bien évidemment, William Shakespeare, avec Otello (par Rossini, puis Verdi), I Capuleti e i Montecchi de Bellini, ainsi que Macbeth et Falstaff, toujours de Verdi, pour ne mentionner que les adaptations les plus célèbres.

La tragique histoire de Roméo et Juliette, pour reprendre le titre du poème d’Arthur Brooke (1563) dont Shakespeare s’était inspiré, n’en était pas à son premier livret d’opéra. Monescalchi (1784), Zingarelli (1796), Vaccai (1825) et Torriani (1828) avaient déjà illustré l’histoire des deux malheureux amants de Vérone, avant la mise en musique en 1830 par Bellini du livret de Romani. Ce texte était d’ailleurs une adaptation de celui déjà utilisé par Vaccai, dont le succès ne se démentissait pas. Le texte fut retouché, en allégeant le nombre des personnages.
L’action est donc intimiste et se focalise sur les avanies du jeune couple, Tebaldo tenant les rôles traditionnellement échus tant à Tybalt qu’à Pâris, et Lorenzo endossant le rôle de messager et de confident, fonctions dévolues à la nourrice de Juliette chez Shakespeare. Le ton en devient donc uniment tragique et élégiaque, sans le soulagement comique que pouvait apporter ce personnage supprimé. Lorenzo s’étant sécularisé, Romeo et Giulietta ne seront plus époux, ce qui ôtait un souci à la censure. L’avancée de l’action dans le temps (vers 1300, en pleine guerre civile entre Guelfes et Gibelins), imitée du texte de Foppa (librettiste de Zingarelli), permettait de revenir aux sources italiennes en passant outre Shakespeare, et en fournissant un arrière-plan historique bien plus noir et sans issue.

 


Ces paramètres, noirceur du sujet, pression familiale et sociale, recentrage sur le couple principal et les deux obstacles à leur amour, père et fiancé, sont servis avec fidélité et ingéniosité par la mise en scène de Nadine Duffaut. Accompagnant de manière littérale la partition, la metteur en scène a placé les protagonistes tout en avant, sur un proscenium dénudé, séparé du fond du plateau par un tombé de gaze qui nimbe les mouvements de la foule (assemblées des partisans de Capellio, préparatifs du mariage, ballet de cour, scènes de combats, procession funèbre, etc...) cantonnée dans le retrait d’une brume rappelant les meilleures gravures de Gustave Doré. Ce monochrome apparent est relevé par les dégradés des costumes d’inspiration renaissance de Katia Duflot, dont les tonalités ivoirines, fauves et ocre forment contraste avec le manichéisme de l’environnement. Ce cadre biseauté qui forme écrin à des apparitions quasi oniriques (elles semblent glisser dans le tableau au gré des variations des éclairages) est soutenu par un décor aux statues torturées et maniéristes, emprunté à Monsu Desiderio. Au fil des scènes, il laissera la place à un procédé plus traditionnellement moderniste, aux couleurs d’échiquier médiéval, en rouge et noir, réminiscent du travail de Robert Carsen. C’est que tout l’opéra n’est qu’une partie serrée entre deux cavaliers pour emporter la pièce maîtresse du jeu.

 



Au premier, Romeo auquel Julie Boulianne, jeune artiste québécoise remarquée au Met et habituée de la scène rémoise, prête une séduisante juvénilité ; si son entrée laisse sur sa faim (le personnage se laisse bien trop facilement intimider), elle incarne un héros emporté à souhait dans sa spirale suicidaire, dont la ferveur amoureuse se lit comme un signe de déséquilibre adolescent. Parfaite dans la véhémence où la chaleur du timbre vient contrebalancer l’urgence des sommations, elle emporte totalement l’adhésion dans une scène du tombeau névrotique, où l’on retrouve convoqué l’ange noir du romantisme et le solaire italien. Seule réserve, une italianità qui fait défaut par instants, mais ce n’est que finalement que broutille devant la construction du personnage, passionnant pour une artiste encore si jeune.

 


Son rival malheureux, Tebaldo est ici campé à gros traits par un Florian Laconi peu subtil, qui enchaine dans une quasi-caricature toutes les postures scéniques « iconiques » du ténor, main sur le cœur et jarret conquérant. Malgré quelques jolies notes, presque toute sa partie est chantée avec vigueur, sans réelles nuances, et témoigne que le personnage, souvent réduit à un rôle de faire-valoir, peine à exister hors des ombres et lumières dégradées dont Bellini l’a gratifié.

 


Malgré la douceur et la fragilité de son personnage, la Giulietta de Jessica Pratt est une héroïne bien capiteuse et généreuse ; elle se consume entre son amour et son devoir dans les richesses étalées d’une heureuse palette expressive. Il faut toutefois souligner que si les difficultés du rôle ne lui posent nul problème (aigus triomphants, beaux trilles, douceur melliflue et pianissimi évanescents), la jeune femme a besoin d’un protagoniste pour entrer pleinement dans son personnage. Malgré la somptuosité du timbre, son « Eccomi in lieta vesta… » reste bien vide d’affects, simple démonstration technique de haut vol. Elle atteint néanmoins au sublime dans son pathétique « Deh ! padre mio ! » où ses supplications feraient pleurer des pierres… et les échanges véhéments entre les deux amants (« Fuggire ? Che dici ? » et le finale de l’acte I) montent en intensité tout au long de la soirée, pour culminer dans le duo final, d’un beau flamboiement, malgré l’éloignement incompréhensible des deux désespérés, cantonnés à chaque extrémité du plateau.

 


Les trois principaux protagonistes étaient très solidement entourés par Eric Martin-Bonnet, Lorenzo rassurant et ironique, qui observe ces passions déchainées avec philosophie, et Ugo Guagliardo, Capellio agressif et inflexible. Ces deux silhouettes prennent ici une densité archétypale, grâce au métier des deux interprètes, qui savent leur conférer une épaisseur malgré une direction d’acteur parfois bien sommaire. (Admettons en effet une légère déception. En 2009, lors de la création de cette production en Avignon, on avait été sensible à l’efficacité poétique de ce théâtre, qui savait tirer parti de la relative exiguïté du plateau pour imposer des images évocatrices. Cette reprise donne parfois le ressenti d’un flou qui laisse les chanteurs un peu livrés à leurs propres forces. Le trac de la première en serait-il la cause ?)



Luciano Acocella empoigne la partition à bras le corps et semble porter de ses gestes amples et enveloppants musiciens et chanteurs. Son Bellini est d’une urgence dramatique qui n’exclut pas le clinquant pour les scènes guerrières, mais il n’oublie pas de draper le récit de diaprures qui libèrent les voix et les soutiennent avec finesse. Les rares défaillances de la fosse ne font que souligner le tour de force de l’Orchestre de l’Opéra de Reims qui délivre un récit plein de douleur et de fureurs. La réussite de cette très belle soirée leur doit beaucoup ainsi qu’aux chœurs, si présents, fusionnés dans une remarquable unité.



Photographies © Camille Loesch.
Texte posté sur ODB-opera.com.

1 commentaire:

  1. UN inoubliable moment de générosité artistique.
    Des chœurs magnifiques servant l'œuvre avec talent et mesure. Bellini aurait aimé.
    M.D

    RépondreSupprimer