vendredi 26 avril 2013

Woman Hater (Les Ennemis amoureux) (1948)

L'actrice Colette Marly (Edwige Feuillère) en a assez d'être harcelée par ses fans et par les hommes. Lord Terence Datchett (Stewart Granger), misogyne notoire, plein de hargne  contre elle, fait le pari qu'elle ment et qu'elle se jettera à l'a tête du premier homme venu. Il l'invite (sous son propre nom) à se retirer au calme à la campagne chez lui. Lord Datchett y demeure sous le déguisement de « son régisseur », Dodds, et tente de la séduire... Colette Marly comprend la manœuvre et entreprend de se venger.

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Bide retentissant à sa sortie (Stewart Granger exécute le film en deux phrases lapidaires dans son autobiographie !) cette comédie romantique vaut bien mieux que sa réputation...
Son sel provient du choc des ego et des civilisations. Colette, actrice française sophistiquée, impérieuse et à l'accent délicieusement Frenchie, se confronte à la quintessence du gentleman farmer à l'anglaise, pétri de traditions et de préjugés. L'aboutissement final n'est en rien pétri de suspense : on sait dès le début que les deux antagonistes finiront en couple, mais ce sont les chemins de traverse utilisés qui forment des épisodes souvent rocambolesque de ce duel pipé. (Le titre français ne laisse planer aucune ambiguïté !)

Cependant, l'union finale s'inscrit dans une logique « proto-féministe » assez forte dans le contexte de sortie du film. On connait le scénario de ce type de comédies : plus la femme proteste, plus elle est en fait, attirée par le jeune premier. C'est une manière de décrire une « défaite des femmes », toujours subordonnée au choix et au désir masculin. Ici, la comédienne, de fort caractère comme il se doit, garde une distance amusée et ironique tout du long du film... Dès qu'elle comprend qui est en réalité ce régisseur maladroit et un peu trop collant à son goût, elle décide de lui donner une bonne leçon. Pour cela, Colette recours à tous les clichés habituellement déployés sur les écrans cinématographiques, en entreprenant de prouver au malheureux que son étalage de virilité, élégance, maitrise de soi et accomplissements artistiques et sociaux ne valent pas tripette... Le résultat est assez hilarant, et donne lieu à des gags inégaux qui auraient parfois gagné à un resserrement du scénario.




Si Colette est une actrice de cinéma, ce n'est pas non plus pour rien. On oppose ici un monde mouvant d'apparences  et d'essence à un propriétaire foncier, bien ancré dans sa réalité sociale de roitelet du village (c'est d'ailleurs lors de la cérémonie de baptême d'un des enfants de ses employés que sa supercherie est découverte). La différence d'univers ne saurait être plus grande. En empiétant sur le monde de son invitée, Lord Datchett commet une erreur stratégique majeure et fondatrice du récit. Totalement hors de son élément (ne finit-il pas littéralement renversé par la horde de fans féminines lors des scènes introductives ?), acteur maladroit, il ne peut avoir la haute main. Tous ses efforts de faux-semblant ne peuvent rien face à une professionnelle du faux. Il n'y a que la vérité qui peut le sauver...




Toutes les tentatives de « Dodds » pour se montrer à son avantage (équitation, yachting, musique, œnologie...), talents « aristocratiques » réels ou supposés, vont se fracasser contre l'ironie, le second degré ou la simple malchance. L'image du mâle dominateur et séducteur ne tient plus contre le rire sarcastique (puis de plus en plus attendri) de Colette. Cependant le scénario est suffisamment bien troussé pour ne pas transformer Lord Datchett en figure odieuse ; on finit par plaindre son ridicule et son esprit de sérieux (qui constitue également une attaque contre un mode de vie perçu comme anachronique, mais ne manquant pas d'attraits). L'ironie ultime consiste en la façon dont Colette change de sentiments face à sa victime : ce ne sont pas les efforts de plus en plus désespérés de « Dodds » qui la font finalement craquer, mais la gentillesse et la simplicité de Lady Datchett (Mary Jerrold, charmante), arrivée inopportunément au milieu de ce réseau d'intrigues et qui la convainc involontairement de la valeur humaine de son fils...

Le choix de Stewart Granger redouble la perfidie de la comédienne. Jeune premier idolâtré par le public anglais, il dézingue ici avec goguenardise toutes les caractéristiques habituellement accolées à sa persona cinématographique. On se prend à regretter que l'échec du film lui interdit de tourner une autre comédie, tant son aisance et son second degré font merveille...



Pour son premier film anglophone, la grande Edwige Feuillère est très à l'aise dans cette comédie de mœurs. Sa présence hiératique, très « grande dame » est utilisée avec humour (elle sortait de L'Aigle à deux têtes de Cocteau)... Loin des figures habituelles des actrices utilisées pour la comédie (elle est plus âgée et moins affriolante que les jeunes premières d'usage), c'est son sérieux pince-sans-rire, son intelligence et l'étincelle qui crépite au fond de l’œil qui créent la saveur du personnage. Une leçon de classe et d'élégance.

Ces manigances chez les principaux protagonistes trouvent un contrepoint savoureux dans l'astuce de la femme de chambre de Mademoiselle Marly. Claire, elle aussi, à sa façon, entreprend de plumer (aux cartes) les malheureux serviteurs de Lord Datchett… Les œillades et double sens balancées avec jubilation par une Jeanne De Casalis, assez irrésistible, transforment cette scène de genre en mini théâtre à la Guitry. (De nationalité britannique, elle a été élevée en France, d'où son parfait bilinguisme. Cette actrice de théâtre très appréciée était la fille du propriétaire de l'entreprise de corsets française, Charneaux !) Elle trouve un adversaire fasciné dans le majordome flegmatique de Lord Datchett, Jameson (Ronald Squire, le parfait serviteur qui n'en pense pas moins.)


S'il ne s'agit en aucun cas de la plus grande screwball comedy de la période, ce film attachant et sympathique mérite amplement le détour.



In vino veritas...
Où Lord Datchett explique à Colette que Lord Datchett est
un « petit homme »
qui ne serait que le « hors-d’œuvre d'un canibale »...


Disponible dans le coffret Stewart Granger Collection (12 DVD) édité par ITV Studios Home Entertainment. Sous-titrages en anglais uniquement.

Film anglais en noir et blanc. (1948)
Réalisé par Terence Young
Scénario deRobert Westerby et Nicholas Phillips (d'après d'Alec Coppel)
Photographié par André Thomas
Musique : Lambert Williamson
Produit par William Sistrom
97 minutes


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