samedi 20 avril 2013

Offenbach - Orphée aux Enfers (Opéra de Bordeaux, 2013)



Offenbach – Orphée aux Enfers



Opéra-bouffe en 2 actes, créé au Théâtre des Bouffes-Parisiens le 21 octobre 1858.

Livret d’Hector Crémieux et Ludovic Halévy.



Isabelle Vernet  - L’Opinion publique
Mélody Louledjian  - Eurydice
Mathieu Muglioni  - Orphée
Eric Huchet  - Aristée/Pluton

Francis Dudziac  - Jupiter
Rodolphe Briand  - John Styx
Julie Pasturaud  - Junon
Daphné Touchais  - Cupidon
Orianne Moretti  - Vénus
Eve Christophe-Fontana  - Diane
Franck Cassard - Mercure



Laura Scozzi - mise en scène

Juliette Blondelle - décors

Jean-Jacques Delmotte - costumes

Olivier Sferlazza - chorégraphie

Stéphane Broc - vidéo

Marc Pinaud - lumières



Danseurs - Steven Berg - Antoine Bouiges - Pauline Buenerd - Vincent Dupeyron - Emilie Gerlic - Marion Mangin - Léa Perat - Antoine Tanguy - Ivana Testa - Muriel Turpin

Figuration - Olivier Revalor, Adriana Bignagni

Les enfants - Charlotte Martin, Gabriel Berkretaoui



Orchestre National Bordeaux Aquitaine

Chœur de l'Opéra National de Bordeaux (Direction, Alexander Martin)

Samuel Jean - direction musicale



Opéra national de Bordeaux – 17 avril 2013








La cave se rebiffe…



Les dieux antiques sont fatigués. Fatigués ? Que nenni, ils sont presque grabataires, oui ! Effondrés entre chaise longue et déambulateur, ce club du troisième âge décati affalé sur une terrasse panoramique n’a désormais pour tout horizon qu’un temple grec (« locaux bientôt disponibles ») bien flou dans le grand lointain et un ciel envahi d’objets volants trop identifiés. « La lune est morte ce soir » chantaient les Frères Jacques. La lune, et sa déesse aussi, car Diane chasseresse (Eve Christophe-Fontana, gouailleuse) n’a plus qu’un exutoire, tirer sur les colombes qui passent encore dans le coin… Les autres, c’est même pas ça. Vénus (Orianne Moretti, savoureuse) n’arrive pas à baiser Mars sans que les infirmiers interviennent, Junon clopine à tout va (acide silhouette de Julie Pasturaud), et Cupidon (Daphné Touchais, lumineuse) s’occupe comme elle peut avec les conférences « Connaissance du Monde » version frasques de papa. Quant à Jupiter, ah, le père Jupin, il « wouldrait s’il couldrait mais il ne cannait point » (Francis Dudziac un peu trop pépère). Ils sont tous prêts à tuer pour un hamburger, c’est tout dire.



Les dieux sont fatigués, oui. Et les cieux sont vides. Enfin, vide de tout sens et même le giratoire, car les avions qui encombrent ce ciel sont désormais les seuls signes d’une occupation humaine, transhumance touristique vaine ou missiles guerriers (qui se déclenchent lors de la révolte « Plus de Nectar ! Plus d’Ambroisie ! »). Même Superman, dernier avatar du divin, en est atomisé.





Les humains ne vont guère mieux. Voyez Eurydice (Mélody Louledjian, merveilleuse de vis comica, mais en difficulté dans le haut de sa tessiture) et son violoneux de mari ( Mathieu Muglioni, bel instrumentiste mais chanteur inégal). Cette pin-up de banlieue ne se contente pas de son boulot de coiffeuse ; elle occupe aussi ses journées à s’envoyer en l’air avec le voisin du dessus. L’apiculteur. Celui qui a un si gentil toutou appelé Cerbère. Il faut dire que le mari ne vaut pas tripette. Complètement dépourvu de sens pratique, il n’est même pas foutu de tromper sa femme discrètement ! Il faut qu’il se cogne à elle en sortant de chez sa nana. Même pas capable d’être discret dans ses tentatives de meurtre conjugal. Planquer un serpent dans le seul massif de la résidence, on n’a jamais vu ça ! Faut dire que la botanique, c’est pas son truc ; il fait déjà crever la plante en pot rien qu’en armant son crincrin. Pas étonnant que les mecs du Raid -des fortiches, ceux-là, surtout quand l’Opinion publique (Isabelle Vernet, truculente en mère fouettarde) s’en mêle, une forte femme, on n’y saurait résister…- le choppent tout de suite. Pas d’échappatoire, il va falloir aller la chercher, l’Eurydice, malgré tout.






De ce catalogue hilarant des poncifs du Regietheater se dégage un constat ironique de nos petites misères, au-delà d’un pastiche scénographique qui fait écho aux procédés littéraires de Crémieux et Halévy. Ces derniers atomisaient joyeusement le Grimal (qui n’existait de toute façon pas en 1858). Cet inventaire actualisé par Juliette Blondelle pour une encyclopédie théâtrale façon 2010 nous conduit avec un sérieux pince-sans-rire dans une HLM minable ouverte comme une maison de poupée, où le salon de coiffure du rez-de-chaussée côtoie la caisse des allocations familiale ; le toit terrasse est une maison de retraite (im)pitoyable où les pensionnaires tout gris « comme le ciel bas et lourd pesant comme un couvercle » agitent les mains dans des animations débiles et tentent d’échapper aux aides-soignants. Ne manque pas même le sous-sol crapoteux, un parking aux toilettes dégueulasses où l’eau (non potable) est celle du Léthé. Mercure étant en chaise roulante, c’est un ascenseur déglingué (que les techniciens en pause casse-croûte mettront tout leur temps à réparer) qui fait la jonction entre les Enfers, la terre et les Cieux. 





Dans cet univers bouché où les petits accommodements sont rois (la préposée aux allocs en sait quelque chose !), seuls Thanatos et Eros se portent bien.

Pluton-Aristée (Eric Huchet, sémillant et sardonique) mène la danse, enfin, le cancan, car son royaume où se garent corbillard et s’empilent plants de cannabis et couronnes mortuaires est plus propre à déchainer les raves qu’à pérenniser le souvenir. Si l’on y croise Michael Jackson, Andy Warhol, Diana Spencer, Amy Winehouse ou Claude François, ces icônes sont reléguées au cimetière des images d’antan, servies par un aéropage de dictateurs : Hitler totalement amnésique se prend pour John Styx (Rodolphe Briand, geignard juste ce qu’il faut), et ses collègues, serveurs en patins à roulettes, très drive-in, se nomment Staline, Kadhafi et Ben Laden…

Eros, c’est cette énergie de bacchanale effrénée, in fine personnifiée par un Bacchus culturiste (superbe pectoraux, et je ne dis rien des biceps) qui « emballe » la nouvelle bacchante, au terme d’un posing peu banal. Rien n’y aura fait : ni la scène de séduction de la mouche divine (qui a lieu dans les chiottes du parking), ni les rails de coke, ni l’attrait des people, seules « divinités » qui restent quand toutes les autres ont disparu (Bouddha, Mahomet et la Sainte Trinité ne viennent-ils pas visiter ces cieux démystifiés ?) Les dieux sont peut-être morts, mais les dieux ont toujours soif. Dans le Bordelais, cette leçon porte, sans doute, plus qu’ailleurs… Cette ivresse, qui conduit à l’oubli, est la seule qui reste à Eurydice…





Laura Scozzi réitère ici, dans une vision plus noire qu’elle n’en a l’air, un bilan désabusé. Cette avalanche de gags, décalages grinçants et comique de répétition, dissociation de la lettre et de l’esprit, langage du corps qui infirme le chant suscite un plaisant vertige, hautement divertissant. Regrettons cependant, malgré l’ingéniosité extrême du « duo de la mouche » (qui sait passer outre l’obstacle du très grand et du très petit, un peu comme Mariame Clément avait pirouetté autour de cette même difficulté dans sa Platée) que cette mécanique finisse par être répétitive et tourner un peu à vide… Il faut dire que le livret erratique des deux derniers actes n'est pas propice à une conduite logique de l’action, mais n'est  presque formé que des morceaux de bravoure accolés l’un à l’autre.



L’excellent Orchestre National Bordeaux Aquitaine dirigé par un Samuel Jean très applaudi, s’empare avec enthousiasme et beaucoup de nuances de cette partition si connue, et est pour une grande part dans la réussite de la soirée. Dommage que certaines des prestations vocales, malgré la finesse des incarnations, demeurent en deçà de ce que l’on pouvait espérer…

 

Photographies © Guillaume Bonnaud - Opéra national de Bordeaux / Canal Com
Ce texte a été publié sur http://odb-opera.com/viewtopic.php?f=6&t=12499

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