vendredi 15 mars 2013

The Seventh Veil (Le Septième voile) (1945)



Après la tentative de suicide de la célèbre pianiste Francesca Cunningham (Ann Todd), le docteur Larson, un psychiatre (Herbert Lom), tente de remonter aux racines de son traumatisme. Orpheline, la jeune Francesca a été recueillie par un cousin éloignée, Nicholas (James Mason) ; prenant conscience de son talent, il prend en main ses études de piano pour en faire la virtuose qu'il ne peut être et tente de l'isoler des hommes de sa vie : Peter Gay (Hugh McDermott), musicien américain rencontré au Royal College of Music et  Maxwell Leyden (Albert Lieven), peintre mondain engagé pour réaliser son portrait...




En 1946, le film qui emporta tout sur son passage est un mélodrame trempé dans les méandres de l'inconscient, de la névrose et de la musique, relativement inconnu en France, The Seventh Veil . Soixante-cinq ans plus tard, il n’a pas perdu de sa fascination et son pouvoir de divertir.
Bien oublié, il fut pourtant l’un des premiers films à tirer partie de la vogue de la psychanalyse : suivront, par exemple, Soudain l’été dernier ou encore la Maison du Dr Edwardes et Marnie. Dans la grande série ''les pianistes perturbés et le cinéma'', ce mélo expressionniste remporte sans doute in grand prix... (On trouvera une passionnante analyse de ce topos cinématographique dans RAYKOFF, Ivan, "Concerto con amore" dans Echo,vol II, Issue 1, accessible sur le site de la revue Echo .)

Triomphe énorme à sa sortie en 1945, le film est encore classé 10e dans le classement des films les plus populaires anglais... Oscar du meilleur scénario en 1945 (il l'emporte, entre autres, sur Les Enfants du Paradis de Prévert, Le Dahlia bleu de Chandler, Les Enchaînés de Ben Hecht), meilleur film pour le prix Picturegoer 1945, il fut d'ailleurs présenté en sélection officielle au premier Festival de Cannes en 1946. (Il est d’ailleurs curieux que l’autre film anglais présenté ait été The Magic Bow de Bernard Knowles, biopic assez grotesque de Paganini…)



Etonnamment bien mené malgré des ficelles mélodramatiques parfois bien attendues, ce film au budget modeste eut des retombées inattendues en plus de son succès financier : il fit deux stars internationales de ses deux personnages principaux. James Mason partit à Hollywood mener la carrière que l'on sait ; Ann Todd y s’y rendit également, mais n’y réussit que médiocrement malgré son talent, son envol s'étant brisé sur un film médiocre d'Hitchcock, The Paradine Case (Le Procès Paradine) (1947)... Cette actrice intense mais un peu froide (c’est une Garbo anglaise) est désormais un peu oubliée, malgré les films tournés par la suite avec David Lean, son mari d'alors. Herbert Lom (The Ladykillers (Tueurs de dames), La Panthère rose) y fit l'une de ses premières apparitions et y démontrait déjà un talent fou pour brosser des silhouettes assez inoubliables.




Ce film est l'un des premiers du genre à parler de psychiatrie. Bien que la méthode du brave docteur Larson reste bien cinématographique dans son traitement, les scénaristes et co-producteurs du film firent savoir par la suite que l'idée leur en était venue en regardant les expériences menées sur des soldats en état de choc... En effet, The Seventh Veil avait tout d'abord pour titre Close Up et s'inspirait d'un documentaire qu'avait produit Sydney Box, The Psychiatric Treatment of Batle Casualties, montrant l'utilisation de ''serums de vérité'' utilisés dans ces thérapies. Il en tira un sujet de fiction, aidé de son épouse Muriel.

Le budget du film, serré, obligea à des astuces qui en renforcent le côté ''voyage dans la mémoire'' de l'héroïne, dont des fondus-enchainés du plus bel effet, et autres raccourcis spatio-temporels. La première partie du film est donc un gigantesque flash-back, ponctué par les commentaires du psy qui lui fait dérouler ses souvenirs, car il tente de lever le ''septième voile'' (que peu d'êtres humains lèvent). La première version du film, très expérimentale, se centrait d'ailleurs sur le personnage de Francesca, l'environnant d' ''ombres'' comme sorties de son cerveau malade. L'actrice aurait refusé ce premier script qui s'apparentait plus à une pièce de théâtre d'avant-garde qu'à une narration cinématographique plus classique. (Les autres personnages devaient être filmés en ombres chinoises ou n'exister qu'en voix off.) 



Aucun des acteurs pressentis n'était considéré comme de première importance, à part James Mason, dont la célébrité venait des divers films tournés pour Gainsborough qui le stéréotypaient en sadique brutal, dans des sujets historiques qui faisaient voyager le public loin d'une réalité quotidienne angoissante. La présence de Mason, seule star de la distribution, resserra le scénario sur son personnage : si le personnage de Nicholas n'est pas loin de ce stéréotype Gainsborough, il est néanmoins plus ambigu, plus humain et plus complexe, illustrant les traumatismes de 1945, malgré une obsession du contrôle bien inquiétante.

La résolution du film était encore ouverte au moment du tournage. En fait, deux fins étaient possibles : un suspens laissé à la libre appréciation du spectateur et une fin qui montrait le choix définitif de la jeune femme parmi ses prétendants. La fin actuelle fut déterminée par le vote des spectateurs de l'avant-première. Ce choix aurait été en outre approuvé par la reine Mary lors d'une séance privée arrangée pour elle... Ou du moins, c'est ce que la publicité voulut faire accroire.



Malgré son mélange des genres, The Seventh Veil appartient à la catégorie des films de femmes qui illustrent presque systématiquement le cheminement d'une héroïne victimisée par une société masculine qui restreint sa liberté de manœuvre et son indépendance. On n'est pas loin de la littérature gothique, ses héroïnes terrorisées, ses folles diverses et variées, et ses catastrophes inéluctables et métaphoriques. Cette problématique déjà ancienne illustre également une crispation sociologique accentuée par la guerre, la nécessaire indépendance des femmes hors du champ contrôlé par le masculin, et les tensions qui en découlent. Comme Jane Eyre, Francesca se bat pour réaliser ses désirs, mais elle manque encore de la force de caractère de l'héroïne de Charlotte Brontë et se réfugie dans une  folie qui l'apparente plus à la première Mrs. Rochester qu'à la seconde...

La jeune artiste est effectivement sous la coupe d’un homme bien plus âgé qu’elle, engluée dans une relation sado-masochiste : Nicholas exerce sur elle une domination intellectuelle, artistique, légale et financière. La réelle perversion du film est de rendre cette relation attractive grâce au charisme de Nicholas et de nier toute possibilité indépendance pour Francesca : après tout, n'est-elle pas une artiste reconnue, majeure, qui pourrait prendre seule son envol, contrairement aux archétypes littéraires du XIXe siècle qui ont inspiré les personnages ? La morale insiste sur la nécessité d'un retour à l'ordre établi (forcément patriarcal) et la satisfaction à y retourner, seule manière de supporter ce poids. ''De la servitude volontaire'', en quelques sorte ! Signe des temps, certes, mais illustration d'une pression psychologique non exempte d'effets chez certaines spectatrices, quand on voit la popularité persistante du film... 



Le succès mirobolant de The Seventh Veil s'explique sans doute par plusieurs facteurs. La volonté du public de croire en la possible ''réparation'' de traumatisme violent par le ''miracle'' moderne de la psychiatrie, mélangé à une histoire d'amour présentée avec une élégance complexe, a sans doute joué. Le charisme des acteurs et une image superbe firent le reste. On peut néanmoins s'interroger sur la fascination vis à vis d'une violence larvée (aujourd'hui le personnage qui finirait sans doute en analyse ad vitam eternam est sans doute plus Nicholas que Francesca !) et d'archétypes qui sont bien ce qu'ils sont : le bon docteur est évidemment d’origine viennoise, l'américain joue du jazz, et la copine d'enfance qui entraînait Francesca à faire des bêtises est devenue une femme du monde frivole et intéressée... Mais l'habilité des scénaristes et leur intelligence à manier leurs personnages, nous faisant remplir les creux du récit et ses ellipses, mène le récit avec dynamisme et entraine le spectateur dans ce parcours très écrit.

Les personnages sont in fine tous aussi perturbés les uns que les autres : si Nicholas reste une personnalité à laquelle seule la fin du film promet une (petite) chance de guérison (car il peut évoluer), les deux autres partenaires masculins s'illustrent par leur égocentrisme et leur lâcheté. Tant le musicien (Peter) que le peintre (Max) se préoccupent en premier lieu de leur satisfaction personnelle et de leur image et non de la femme qu'ils prétendent aimer.



Paradoxalement, l'anti-héros de l'histoire se montre le plus attentif, même s'il est un nouveau Svengali. Nicholas, archétype byronien, en a presque tous les attributs : élégance et raffinement exsudant violence et secret lourd à porter. Misanthrope, vivant littéralement sous le regard de la mère dont le portrait surplombe la cheminée (elle a abandonné le foyer familial pour un amant), il est de plus handicapé. Cette boiterie renvoie aussi aux nombreux blessés de guerre (laquelle ?) et aux secrets qui l'empêchent d'avancer. Ce vague oncle issu de germain est plus âgé d’une vingtaine d’années. Esthète distingué (il possède un hôtel particulier imposant, rempli d’œuvres d’art), misogyne (il prévient sa pupille qu’il s’était juré qu’aucune femme ne rentrerait jamais chez lui. Chats et domestiques sont tous mâles !), et taciturne (il ignore totalement la jeune fille, son ironie acerbe et vaguement sadique rend la jeune très malheureuse), il ne s’intéresse d'abord à elle que pour son talent musical...

Francesca, quant à elle, reste une étrangère partout où elle se trouve et ne parvient pas à trouver sa place : même son prénom (allusion à une autre nationalité, dans une autre langue étrangère) est décalé. Pourquoi sa mère, une bigote bien-pensante (selon Nicholas) lui a-t-elle donné ce prénom exotique ? On ne sait. De ces pays-là, la jeune fille ne verra d'ailleurs que des salles de cours et des gammes sans cesse recommencées. Ann Todd rend avec finesse ce roman d'initiation, qui voit la transformation de Francesca, de l'écolière timide et un peu snobinarde (elle semble éprouver un certain mépris pour le valet de Nicholas) à la jeune femme inhibée et sophistiquée en adulte ''libérée'' par les ''bienfaits'' du Dr. Larsen.



Les deux prétendants de la jeune femme sont en fait peu reluisants malgré leur brio extérieur. Peter se trouve en quelque sorte pris au piège d'un flirt sans grande conséquence pour lui, et Max reste totalement étranger aux besoins essentiels de Francesca, n'envisageant pas même le mariage. (L' ''immoralité'' supposée des peintres reste un cliché cinématographique récurrent). La dichotomie de leurs deux univers mentaux et artistiques se font écho... Ne peut-elle donc s'entendre (littéralement) qu'avec ceux qui comprennent le même langage musical ? C’est ce que le scénario sous-entend. Pas de dialogue entre les arts, dans cette vision très pessimiste…



Salisbury : Portrait d'Ann Todd
(source : Nicholas Bagshawe Fine Art)


Le portrait de Francesca, peint par Frank Salisbury (1874-1962) spécialement pour le film (il en réalisa aussi une esquisse et une version inachevée pour le tournage) illustre le déséquilibre de la pianiste et son enfermement. Elle est portraiturée dans une position peu naturelle devant son instrument, les jambes croisées, regardant derrière elle vers le spectateur. On comprend que la séance de pose lui donne des crampes ! La figure peinte est en plein déséquilibre et manifestement lointaine, comme dissociée de l'inconfort de sa position. C’est très parlant. Tout comme sa position éminente qui viendra remplacer le portrait de la mère de Nicholas.




Bizarrement, la réalité rattrape d'ailleurs la fiction. Ann Todd, fille de musicien, qui avait souffert enfant des cours de piano imposés par son père et d'un trac paralysant, n'avait pas toute la virtuosité requise pour jouer au piano les partitions de Francesca. Elle fut doublée pour les plans rapprochés par la pianiste Eileen Joyce (non créditée) et subit un entrainement intensif pour être capable de mimer avec crédibilité sa partie. (On échappe quand même au ridicule qui guette, par exemple, une Ingrid Bergman dans Intermezzo (1939) ou une Katherine Hepburn dans Song of Love (Passion immortelle) (1947))

Dérivant une partie de son esthétique des films expressionnistes allemand, The Seventh Veil, tout comme ces derniers, utilise ses décors pour transmettre un message ou des signes de la psychologie des personnages. On ne voit de la demeure de Nicholas qu'un salon imposant où trônent également les portraits successivement placés sur la cheminée et le piano. Et si le salon de Max Leyden semble enfermer Francesca convalescente derrière une grille ouvragée d'inspiration baroque, ce n'est sans non plus un hasard...



Le choix des partitions qu'elle interprète n'est pas non plus anodin.
Le seul moment de joie réelle qu'elle éprouve à jouer est provoqué par une sonate de Mozart, quand la petite fille continue de jouer ce qu'a initié Nicholas quand elle prend sa place devant l'instrument. Il s'agit encore d'un jeu, avant l'entrainement intensif qui sera le sien. Le reste de son répertoire, Beethoven, Chopin, etc..., essentiellement d'inspiration Romantique, accentue les tourments subis par la protagoniste et tranche avec cette première scène musicale, encore souriante. Ce n'est pas pour rien qu'on nous la présente, interprétant en concert le Concerto en la mineur, op. 16 de Grieg, dont la composition ne fut achevée après la guérison du compositeur d'une dépression nerveuse. (Il dédia d'ailleurs la partition à son médecin.)

Tout au long du film, la musique est presque toujours associée à une contrainte, une souffrance et la coercition de son tuteur. (Durant le déroulement du film on entend un Prélude de Chopin (n°7), le concerto en Ut mineur de Rachmaninov et, dans la scène clé du film, la sonate ''Pathétique'' de Beethoven...)




Si The Seventh Veil reste passionnant de bout en bout, par son scénario ambitieux, sa cinématographie onirique et efficace et ses acteurs investis et fervents, on peut néanmoins regretter qu'il tombe dans une vision doloriste de l'art. Son rôle indéniable de déclencheur de vocations musicales lors de sa sortie demeure pour le moins étonnant... 



Une adaptation radiophonique fut diffusée par Lux Radio Theater en septembre 1947, avec Ida Lupino et Joseph Cotten. Une autre version de décembre 1948 y distribue Ingrid Bergman et Robert Montgomery.




 Anecdotes de tournage dans
Kit PORLOCK, The Seventh Veil, The Book of the Film
(World Film Publications, 1946)

 
Film britannique en noir et blanc (1945)
94 minutes
Ortus Film
Réalisation : Compton Bennett
Scénario : Muriel Box et Sydney Box
Production : Sydney Box
Musique : Benjamin Frankel
Photographie : Reginald H. Wyer

DVD non sous-titré chez Odeon. (On peut en voir des extraits sur le site de TCM)

4 commentaires:

  1. Superbe film en effet, un de mes mélos Gainsborough favoris (et contemporain pour une fois) belle analyse Emma ! C'est vrai que la justesse du traitement fait tout notamment pour rendre mbigu le personnage de Mason qui aurait pu facilement aller vers l'outrance grotesque de ses méchants Gainsborough là c'est plus subtil. Il reste un peu de l'idée de départ que vous décrivez dans l'amorce des flashbacks où en plus des fondus enchaînés le décor semble dans un premier temps s'estomper dans l'ombre.

    Etonnant qu'il soit à ce point tombé dans l'oubli. Et je vois que vous parlez de The Magic Bow un des derniers du coffret Granger qui me reste à voir apparemment pas la peine de se presser ^^

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  2. Je regrette que ce film ne soit pas aussi connu qu'il le mériterait. Quel dommage qu'il ne soit pas programmé sur les grandes chaînes, au moins dans la catégorie "Ciné-club". James Mason est inoubliable, un grand rôle pour un immense acteur. Ah ! le regard et la voix de James Mason ! Et puis, il y a aussi, pour ce film, son autorité, et... sa sensualité. Ann Todd joue avec subtilité cette femme qui ne peut s'affranchir de son tuteur. Herbert Lom est tout en humanité, tellement naturel dans son rôle de médecin à la recherche de la guérison de sa patiente. Quant aux oeuvres choisies, elles sont magistralement interprétées. L'auteur de l'article fait une belle analyse, mais je ne suis pas d'accord avec sa phrase : "on peut néanmoins regretter qu'il (le film) tombe dans une vision doloriste de l'art". Mais l'Art est douleur !... Amitiés aux Internautes cinéphiles. Eléonore

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  3. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  4. "Mais l'Art est douleur !..." écrivez-vous, Eléonore... Non, l'art n'est pas que douleur, il est aussi joie et nécessité intime. S'il demande évidemment travail, rigueur et technique, il ne réduit pas non plus à cela...
    Merci pour votre commentaire.

    PS: Apparemment, les relations privées entre les deux acteurs principaux expliqueraient aussi cette alchimie à l'écran. Quoi qu'il en soit, cela fonctionne magnifiquement.

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