lundi 18 mars 2013

Monteverdi - Le Retour d’Ulysse dans sa patrie (Correas, mars 2013)


Claudio Monteverdi – Il ritorno d’Ulisse nella patria
Livret de Giacomo Badoaro (1640)
Jérôme Billy - Ulisse
Blandine Folio Peres - Penelope
Anouschka Lara – Telemaco
Dagmar Saskova - Melanto
Françoise Masset – La Fortuna, Eumete
Jean-François Lombard – L’Humana Fragilità, Ericlea, Pisandro, Phéacien
Carl Ghazarossian – Giove, Eurimaco
Virgile Ancely – Il Tempo, Nettuno, Antinoo, Phéacien
Matthieu Chapuis – Iro, Phéacien
Dorothée Lorthiois - Minerva
Hadhoum Tunc – Amore, Giunone

Christophe Rauck - mise en scène
Leslie Six - dramaturgie
Aurélie Thomas - scénographie
Olivier Oudiou - lumières
Coralie Sanvoisin - costumes
Claire Richard - collaboration chorégraphique
François Chaumagnac – création maquillages
Barbara Nestola – répétitrice d’Italien

Les Paladins
Jérôme Correas - direction musicale et clavecin
Opéra de Reims – 16 mars 2013



Deuxième collaboration entre Jérôme Correas, fondateur des Paladins, et le metteur en scène de théâtre Christophe Rauck, ce Retour d’Ulysse fulgurant (après un enthousiasmant Couronnementde Poppée en 2010) montre que la fusion entre parole et musique et théâtre et chant n’est pas une vaine tentative. Leur attention passionnée à ce dérivé scénique de L’Odyssée revivifie les méandres d’un texte exigeant et les possibles variations d’une partition qui est loin d’avoir livré tous les secrets de la fascination qu’elle exerce… (On est même gratifiés de quelques modifications, avec le Ballo « Tirsi e Clori », qui présente tous les protagonistes en une cérémonie hiératique presqu’immobile, et des Eumete et Telemaco étrangement féminisés.)

Autant le dire tout de go, on exulte devant ce propos, qui suscite émerveillement ludique, jubilation devant l’inventivité et le plaisir retiré de ces variations. La grande force de cette vision commune provient de son relatif allégement : violence rhétorique et douceur pateline conjuguées avec art par un ensemble de musiciens dont la cohésion monte en puissance tout au long de la soirée ; ascèse du dispositif scénique, d’une poésie prégnante, toute en forêt de symboles, dans lesquels on jouit de se perdre et de se retrouver ; tourbillons d’une parole ragaillardie (malgré sa familiarité) par un parlé-chanté étonnant de fraicheur qui se coule ou déborde dans l’âpre et l’onctueux, le gouailleur et l’érotique, le guerrier et le pastoral. Le chant, le murmure, le silence et le cri.




Si le Prologue, un rien trop sage, manque de mordant (à l’image d’une mise en espace qui laisse un peu sur sa faim), les péripéties qui ponctuent le rétablissement d’Ulysse dans ses droits et son identité (par le sacré, par le peuple, par sa lignée) se déroulent avec toute la complexité de leur apparente simplicité. Le duo de maîtres d’œuvre a même redonné voix à l’aède qui déroule le poème, par l’amorce du madrigal « Hor che‘l ciel e la terra », qui introduit le récit… Cet incipit replace la soirée sous le signe du rapsode, avec son cortège d’images allusives, de signes partagés par l’auditoire et d’ellipses narratives. (Ulysse, figure noire de profil sur fond rouge, accomplit sa vengeance, seul sur scène, dans un rougeoiement épuré qui n’en est que plus terrifiant.)




 Ce divertissement pour des princes restés enfants s’enchâsse dans un cadre de scène céleste où les nuages bouillonnent, laissant juste se poser un liseré de mer. Façon eau forte aux tonalités changeantes. Le plateau, dépouillé hors quelques éléments de décors, permet toutes les transformations et échappées de lieux en lieux. Le trône où Pénélope se love, nichée entre les accoudoirs qui l’enserrent et la protègent, parait bien isolé pour son attente obstinément chaste. Il est aussi l’autel baroque de sa douleur, sanctuaire où la reine s’embrase en autant de torchères à son image, métamorphose presque mariale (mais frisant le kitsch). Nouveau « morceau de cire » de Descartes, dans les reflets trompeurs de miroirs déformants dans lesquels la reine redoute désormais d’être abusée par des simulacres sournois. Loin de ce palais dévasté par l’abandon conjugal, la campagne où Eumée passe ses jours est un jeté de croquis d’ateliers, (descendus des cintres sur un portant qui amène ce paysage idéal de pureté laborieuse) sous les replis duquel se glisse le pasteur fidèle. La tempête qui met à mal la nef des Phéaciens est une « machine à vague » joueuse dans son dispositif à vue (les vagues en plastique transparent sont agitées par des mains bien humaines, au milieu desquelles se débattent trois matelots agrippés à leurs bouts.). Le domaine apaisé de Neptune et le rivage d’Ithaque sont figurés par des toiles nuageuses, qui glissent comme des rideaux, permettent les entrées et disparitions d’Ulysse et de Minerve qui apparait, allongée sur un faux mouton à roulettes qui a tout d’un trône… La nef céleste qui la ramène avec Télémaque à Ithaque est une conflagration illustrant l’ingérence du divin, combinant ingénierie humaine et astre de la nuit… (Moment magique.) Et l’avertissement divin ne saurait être autre chose, dans cet univers proche d’un Méliès, qu’une défaillance de l’illusion. Aux atours pourpres de Pénélope, serrés sur un immense portant, au milieu desquelles les prétendants glissent leurs têtes, répondent le rouge terni et le noir funèbre des oripeaux sanglants des morts dégoutant jusqu’au sol. Iro vêtu d’une robe incarnat, s’active à les ôter, écho festif singulier des servantes homériques (qui s’activent à nettoyer le palais après le massacre, et qui seront exécutées par les vengeurs après leur besogne morbide). Cette tâche de purification n’est pourtant accomplie ici que par le souffle des dieux qui balaye le sang répandu, dans le choc qui fait tomber la porte entre les deux mondes et les révèle, idoles lointaines, penchées sur un globe terrestre à leurs couleurs : l’or sacré qui abolit leur visage et le noir d‘ébène de l’effacement.



Toutes ces trouvailles et malices de tréteaux ne seraient rien sans la grâce d’une troupe soudée, dont les membres se répondent et s’épaulent, forces et faiblesses troquant leurs rôles, avec maestria et intensité. Jean-François Lombard se glisse de la déploration de la fragilité humaine à une Ericlea effervescente tout comme à un Pisandro superbement élégiaque. Françoise Masset, de Fortuna rocailleuse, se fait Eumete bougon et philosophe de campagne, qui sait balafrer son timbre sous l’emprise des ans. Virgile Ancely impose sa marque en Antinoo, s’il manque un peu de la gravitas requise pour le puissant frère de Giove, instrument de l’errance d’Ulisse. Le souverain des dieux trouve en Carl Ghazarossian une sérénité qui tranche avec la flamme de son Eurimaco, amant sincère (qui redouble ici un Anfinomo, prétendant à l’entêtement fallacieusement glorieux). Dagmar Saskova souligne l’appétit de vivre et la révolte d’une Melanto sensuelle et poussée à bout. Matthieu Chapuis donne à la frénésie dévoratrice d’Iro un tragique qui n’exclut pas faconde et grotesque. Hadhoum Tunc endosse avec la même ardeur pointes de l’Amore et dignité de Giunone, malgré un rien d’acidité. Impériale, Dorothée Lorthiois donne à Minerva une hauteur peu tempérée par l’affection amusée que lui inspire ordinairement Ulysse ; cette déesse sarcastique semble étrangement peu concernée par ces destins humains. Le Telemaco adolescent d’Anouschka Lara est une composition théâtrale astucieuse, mais manque encore de poids émotionnel et vocal pour restituer toute l’émotion des retrouvailles père-fils.



L’Ulysse prosaïque et terrien campé par Jérôme Billy est un homme épuisé par les épreuves et l’impatience. Son long monologue introductif, « Dormo ancora o son desto ? » tient d’ailleurs plus du cri que du beau chant, dont la flexibilité est tout au service de l’intériorité du personnage. La raucité trépidante de son discours aux silences prégnants, se mue en murmure suave et prière autant qu’en force rebelle et indomptable. L’intense Blandine Folio Peres, Penelope révoltée par l’attente et le destin, exhale une brusquerie incrédule et exaspérée avant de se rendre à l’évidence. L’union finale des époux (qui demande au roi victorieux de franchir encore l’espace de la fosse) laisse enfin s’exhaler tendresse et pudeur incrédule, flamme liquoreuse brûlant encore plus intensément dans la pénombre qui a envahi le plateau.



Jérôme Correas réunit ces affects divers en textures contrastées qui se superposent et s’étagent pour former un paysage sonore mouvant et toujours convaincant. Les Paladins entraînent cette danse d’amour et de mort avec des cornets et flûtes délicieusement vinaigrés et roboratifs dans leurs rugosités et des percussions qui tonitruent avec bonheur. En insufflant à ce théâtre si vivant souffle épique et phrasés judicieux, ils mènent le voyageur à bon port, sur une onde où l’on rencontre syncopes chaloupées, vertiges exaltants et accalmies bigarrées.





Ce spectacle de l’ARCAL sera également programmé au TGP de Saint-Denis du 23 mars au 6 avril et à l’Opéra de Nice du 31 mai au 2 juin 2013.

Photographies (c) Anne Nordmann (source : TGP Saint Denis)
Texte publié sur ODB-opera.com

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