dimanche 17 mars 2013

Monteverdi - Le Couronnement de Poppée (Correas - 2010)

Monteverdi - Le Couronnement de Poppée

Valérie Gabail – Poppea
Françoise Masset - Fortuna, Ottavia
Dorothée Lorthiois – Virtù, Drusilla
Hadhoum Tunc – Amore
Charlotte Plasse – Valetto
Maryseult Wieczorek – Nerone
Paulin Bündgen - Ottone, Famigliere di Seneca
Jean-François Lombard - Nutrice, Arnalta
Romain Champion - Lucano, Soldato, Famigliere di Seneca
Matthieu Chapuis - Liberto, Soldato
Virgile Ancely - Littore, Famigliere di Seneca
Vincent Pavesi – Seneca

Les Paladins
Jérôme Correas - direction
Christophe Rauck - mise en scène


Production de l’Arcal.
Théâtre Gérard Philipe – Centre dramatique national de Saint Denis – 12 janvier 2010.


 

Comme on fait son lit, on se couche...

« Cherche 1 place ». On espère que ce panonceau gribouillé surmonté d’un visage illuminé par l’espoir a trouvé répondant. La salle du CDN de Saint-Denis était en effet comble pour cette représentation du Couronnement de Poppée. Si l’on a beaucoup insisté à propos de ces représentations sur la salutaire démocratisation de l’opéra, cet art supposé élitiste en diable, on a aussi oublié de dire à quel point l’Arcal a accompli oeuvre salutaire depuis de nombreuses années… En voici une fois de plus la preuve, dans les réactions d'un public ravi, souvent néophyte, qui, à entendre les remarques proférées, ne s'est pas ennuyé une minute, et a bien envie d'y revenir...

La force inaltérée du livret de Busenello y est sans doute pour quelque chose, texte qui ne fait que montrer le monde « comme il tourne » (pourtant), jusqu'à sa combustion finale. Servi par une mise en scène inventive et fluide de Christophe Rauck, le maître des lieux, cette soirée d'opéra a démontré, s'il en était besoin, qu'un regard faussement sage et illustratif, réellement ironique et discursif, pouvait conduire vers des zones plus équivoques.

Les Paladins, réduits à neuf musiciens (violons, violes de gambe, violoncelle, violone, harpe, théorbe et guitare, clavecins et orgue positif), effectif similaire à celui de la création (1642), participent pleinement du succès de la soirée. L'absence des flûtes, cornets ou autre n'est pas un regret, tant Jérôme Correas tire de sa fosse des couleurs diaprées, de délectables dissonances, des dynamiques précises et des ritournelles rythmées et éloquentes qui structurent et scandent les états d'âmes des personnages. Le continuo fluide appuie sans s'imposer et soutient sans prendre le pas sur l'incarnation des chanteurs.

Loin de pâtir d’un dispositif scénique léger et modulable (une longue tournée est prévue), la mise en scène juste et sobre de Christophe Rauck suggère par échos concentriques en proposant plusieurs degrés de lecture. Un accompagnato, au même titre que les instruments. Et une direction d'acteur dont l'intelligence et le naturel mettent en valeur les rôles principaux, tout en ménageant aux éléments les plus verts de la distribution de jolis moments. (On songe à l'Amour coquin et hermaphrodite d'Hadhoum Tunc et au Valetto trépignant et excité de Charlotte Plasse.)
Dans un espace scénique réduit, la scénographie impose des images fortes, souvent allusives, qui jouent intelligemment avec des esthétique contrastées, dans des envols de tentures et plusieurs registres : Venise idéale et carnavalesque (puisque les amants ne se dévoilent réellement que masqués à nos regards) ; dolce vita générique dans deux tableaux amoureux contrastés (le badinage des jeunes amours de Damigella et Valetto, et le Blason de Poppée énoncé avec délectation par Lucain et Néron sur fond d'enterrement de Sénèque) ; ou artifices mis en avant avec une fausse machinerie baroque revisitée avec humour.

Le prologue donne le La. La Fortune (Françoise Masset, éructante à souhait), vieille « femme chauve », avance sur le proscenium dans une chaise roulante. Les roues de la Fortune tournent bien erratiquement, comme le prouve le sort de la Poppée historique ; elle est donc assistée par une Vertu voilée façon petite soeur des pauvres (Dorothée Lorthiois, emportée et geignarde tour à tour), tout aussi clopinante qu'elle. Elles sont toutes deux moquées par un Amour (non masqué), exultant, qui les repousse par la force de son verbe vers les coulisses. Cette divinité, seule rescapée des autres figures mythologiques du livret, restera la seule maîtresse du jeu. Les forces de l'Olympe ne seront donc que celles du Zodiaque, uniquement présent sur les motifs des tentures de la pourpre impériale. Et dans la gloire (dans son double sens, pictural et posthume) en clair-obscur qui tombe des nuages qui servent d'écrin à la mort de Sénèque, sa réelle épiphanie.

Sitôt l'enjeu déterminé, arrivent les pions. Othon (Paulin Bündgen, à la musicalité ferme et attendrie, mais aux aigus un peu tendus en début de soirée) surgit alors au milieu du public, et entre dans le drame, nous y faisant pénétrer avec lui. Il s'avance lentement jusqu'à pouvoir caresser les nuages du rideau de scène, les effleurant de la main, tout comme son chant « emporte en vol ses soupirs à sa bien aimée.» Etait-ce bien souhaitable ? La sérénité du « bleu Tiepolo » de la tenture atténue peu les nuages qui s'amoncellent en avis de tempête jusqu'au fond de scène. 



Il est temps alors de découvrir les principaux protagonistes incarcérés dans cet espace de jeu. La Poppée de Valérie Gabail est encore une toute jeune femme dont les manières aguichantes de féline masquent peu une innocence ravageuse dans sa complexité. Elle est tendue, dans la même courbe que son étreinte initiale, vers son but : l'amour, le lit et la couronne. Avançant par petites touches, l'air de ne pas y penser, par la persuasion des inflexions de son soprano d'ambre clair, elle se glisse comme un « serpent qui danse » vers l'or et la pourpre. Elle émeuvrait par sa sincérité, si ce n'étaient les abîmes ouverts au détour d'un discours admirablement séducteur, chatoyant, emporté par la sensualité de son chant et la force destructrice de son nouvel amour. Ses échanges avec Arnalta (Jean-François Lombard, tout aussi jubilatoire dans ses deux rôles de vieilles femmes) offrent des pauses ludiques quoique graves au milieu de tant d'intrigues. La berceuse, qui voit Poppée s'endormir au jardin, s'abandonnant comme une enfant sur la baignoire-tombeau de Sénèque, est un raccourci cruel mais parlant de la patricienne triomphante.

Si l'Ottavie de Françoise Masset peine un peu à s’imposer dans son air d'entrée, son adieu à Rome, cri de douleur a capella, exhale une dignité tragique qui redonne tout son sens à son bannissement et à sa mort annoncée. Ce désespoir final contrebalance son image d'entrée : impératrice régnant sur le Monde, comme une Vierge au manteau, seule héritière légitime de l'Empire, qui finit par s'abaisser à une brutalité pragmatique avec le désespoir d'un Othon rendu violent. Elle ne peut que ramasser les draps dans lesquels se lovait Poppée.

Devant ces deux forces qui s'affrontent, la Drusilla de Dorothée Lorthiois reste en retrait, même si son chant témoigne adéquatement de son exultation face au meurtre supposé de Poppée et de l'ambiguïté de la jeune fille, gagnée par la corruption ambiante. 



Face à ce cloaque de passions, Sénèque (Vincent Pavesi, élégant, dense et stoïque), d'une puissance presque christique, comme en témoigne son suicide commandé, entre forêt de cierges en ex-voto, résurrection (« dans [s]es écrits, les homme viendront chercher la lumière ») et mise au tombeau, encadrée par un velum tendu par ses familiers. Il ne peut que vaincre verbalement un Néron encore incertain de sa force, fluctuant et manquant un peu d'androgynie (Maryseult Wieczorek, dont le chant est trop solide et sain pour rendre totalement la folie amoureuse de l'empereur). Cette dernière manque de la démesure souhaitable pour témoigner de l'élan du tyran hors de ses liens. Mais ce Néron retrouve toute sa grandeur dans ses duos envoûtants, qui culminent avec un Pur ti miro suspendu, tendu, inéluctable comme le chaos du monde qui se consume à son image, et aux ombres affleurantes qui s'abîment lentement dans la nuit de la raison. 

Photographies (c) Anne Nordman

(Texte préalablement publié sur odb-opera.com )

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