lundi 11 mars 2013

Hommage à Georges Liccioni (1932-2013)



Georges Liccioni (1932-2013) a suivi ses études de chant à l’école d'application d'art lyrique de Marseille, sa ville natale, sous l’égide de Pierre Mercadel, un ancien baryton d’opérettes, qui a été aussi le professeur de Charles Burles et de Gines Sirera. Sa carrière débute en 1957, année où il remporte un premier prix au concours des Voix d’or et où il fait ses débuts sur scène, à Avignon, en Vincent, rôle qu’il interprétera aussi sur les lieux de l’action, aux Arènes d’Arles. Après de nombreuses apparitions dans les Opéras de province et en Belgique, il effectue ses débuts à l’Opéra le 13 septembre 1963 dans le rôle du duc de Mantoue. La revue Opéra (sept-octobre 1963) s’en fait écho de la manière la plus élogieuse et lui promet un brillant avenir : « Vendredi 13 Septembre on joue Rigoletto à l’Opéra. Une soirée à marquer d’une croix blanche. Les débuts de Georges Liccioni, un jeune ténor de 30 ans et déjà un grand ténor.



Voix claire et ensoleillée, voix homogène et bien placée, au médium facile et bien timbré, à l’aigu éclatant et lumineux. Grand, la taille bien prise, élégant et simple, un peu guindé au premier acte –l’absence totale de répétitions l’explique aisément- il s’est montré parfaitement à l’aise par la suite.

Faust, Roméo, Rodolphe, d’Orbel…trouveront en lui au Palais Garnier un titulaire sûr et brillant, tandis qu’il devrait faire les beaux soirs de l’Opéra-Comique dans la Bohême, Lakmé, Madame Butterfly, Manon et plus tard Werther.

Georges Liccioni conduit sa carrière avec intelligence et sans se laisser grisé par les succès qu’il rencontre partout. On peut donc logiquement espérer retrouver en lui l’héritier de sa race de chanteurs aux carrières longues et prestigieuses. »



Georges Liccini sera affiché dès lors dans les grands emplois de ténor de demi-caractère avant d’aborder des rôles plus lourds, au palais Garnier et à la salle Favart, très régulièrement jusqu’au milieu des années 1970. Il donna dans ces deux salles 350 représentations !



Au cours des années 1960, il chante les œuvres les plus populaires du répertoire (La Bohème, Traviata, Rigoletto, Butterfly, Faust, Manon, …) tandis que sa voix évolue comme le note André Chedorge dans la revue Opéra d’avril 1964 : « Liccioni, écrit-il, est en train de s’affirmer comme l’un des tous meilleurs ténors lyriques du moment ; pour qui l’a vu il y a environ 5 ans (à l’époque où l’on qualifiait son Vincent de « gentil »), la transformation est profonde, en particulier dans le médium qu’il a large et bien timbré. Inutile d’aller à l’étranger chercher des Cavaradossi, Des Grieux (et pourquoi pas Calaf de « Turandot »), car nous tenons là l’un des meilleurs interprètes de ces personnages. »



La fin de cette décennie marque l’apogée de sa carrière et le voit triompher dans une série de raretés lyriques: Le Roi d’Ys à Garnier, Guerre et Paix au Théâtre des Champs-Elysées où il campe « un Bezoukhov passionné, généreux et délicat » (Jacques Lonchampt, Le Monde, 22 mars 1967), La Chartreuse de Parme de Sauget, l’un des rôles les plus longs du répertoire ténorial français, sous la direction du compositeur pour les Jeux olympiques d’hiver 1968 de Grenoble, Lucrezia Borgia à Marseille aux côtés de Montserrat Caballé à son zénith et d’une étoile montante, José Van Dam. Jean-Louis Caussou écrivait à propos de son interprétation de cet opéra de Donizetti : « Nous attendions dans cette pièce de bel canto la prestation de Georges Liccioni : excellent style, heureuse tenue, vaillance et souplesse, le ténor marseillais s’est tiré avec honneur de toutes les difficultés. » (Opéra décembre 1968). Un mois après cet éclatant succès marseillais on le retrouve à Genève aux côtés de G. Jones en Butterfly puis, pour finir l’année 1968, au Capitole dans une autre rareté, le Mefistofele de Boito sous la baguette de Michel Plasson.

Cette apogée correspond aussi à une nouvelle étape de son évolution vocale marquée par deux prises de rôles en Hoffmann et en Dick Johnson à l’Opéra-Comique. Jean Goury (Opéra, septembre 1968) salue ainsi son incarnation du poète allemand : « Georges Liccioni appartient à cette catégorie d’élus qui brûlent d’un foyer intérieur ; traduisons: en qui les facultés d’enthousiasme ne se sont pas émoussées et qui sont capables de se passionner pour une création. Cela seul suffisait à justifier son succès dans Hofmann. (sic). Ajoutez-y les prestiges d’une voix richement timbrée, le charme d’un physique agréable, la sûreté d’une musicalité et d’un goût parfaits et vous aurez les raisons de son triomphe. ». Sa prestation dans La Fille du Far West fait l’unanimité. Jean Goury rend hommage au directeur de l’Opéra-Comique, l’ancien ténor « Jean Giraudeau d’avoir donné à Georges Liccioni l’occasion de s’affirmer dans un emploi exigeant une authentique stature dramatique. Il y fit merveille (…) » (Opéra, juin 1969) tandis que Jacques Lonchampt dans Le Monde du 27 avril 1969, n’hésite pas à comparer G. Liccioni à une « sorte de James Dean rustique » tout en soulignant qu’il « est apparu en pleine maturité, avec une voix plus riche que naguère et une superbe vaillance. »

A la fin des années 1960 et au début de la décennie suivant, il effectue ses premiers grands engagements à l’étranger (Miami, Amsterdam, Boston, Rio de Janeiro, Rome, Vienne, Montréal, …)




Tout au long des années 1970, il diversifie son répertoire en abordant Lensky, le Rinuccio et le Des Grieux de Puccini, et de plus en plus d’ouvrages du XX ième siècle, de Gustave Charpentier (Julien qu’il chante à New-York, à Dublin et à Boston) à Stravinsky (Oedipus Rex) en passant par Berg (Lulu) et les Dialogues des Carmélites (à Garnier sous la baguette de Georges Prêtre).


En 1978, deux des productions auxquelles il participe sont diffusées à la télévision : Le Roi malgré lui de Chabrier capté à Toulouse sous la houlette de Michel Plasson et la Carmen « de » Lavelli filmée à Strasbourg.

Il chante jusqu’en 1990. En 1988, il est encore affiché en Nicias (Thaïs) à l’Opéra-Comique.

 
Il s'installe à Angers en 1980 et crée avec sa femme un atelier d'art lyrique et de danse (le CREA).

Il est également professeur de chant au CNR de Bordeaux (1982-1992) et sera conseil régulier des choeurs de l'Opéra de Nantes.

 
Il a été décoré des Arts et Lettres et de l’Ordre national du mérite.

Il nous a quitté le 3 mars 2013.

Son ami le critique Roland Mancini eut ses mots pour lui dans sa nécrologie : « De sang corse mais né à Marseille le 10 février 1932, il avait vite troqué son éphémère baryton contre sa voix de ténor ensoleillée au contre-ut vaillant, doublée à la scène d’un physique de jeune premier, pour bientôt, dès les années soixante, s'affirmer à Paris et dans les provinces, comme un "rival" -très amical- de Vanzo : s'il ne cultivait pas la demi-teinte comme l'illustre Monégasque, il affichait un aigu plus héroïque, révélant en outre un physique de jeune premier aux dons de comédien sûrs.

Il avait encore, à la veille de sa disparition, un même ut vaillant, dont il régalait ses amis, parfois comme membre des jurys, notamment en Corse, à Canari, le berceau de ses ancêtres, où, lors de la première édition du concours de chant, nous étions un jury à majorité corse..

Et, plus encore que l'artiste, Liccioni était, dans la vie, outre l'ami affectueux et sympathique, le portrait de l'honnête homme, de la trempe, ici, d'un Massard, d'un Cadiou, loin de toute compromission comme il en fleurit tant encore aujourd'hui, et peut-être pour cela écarté des micros officiels, mais dont les nombreux "live" rappelleront longtemps à quel point il fut, lui, le très authentique représentant d'un véritable chant français, ici et delà des frontières. »

Son fils, Antoine Liccioni, travaille à l’Opéra-Comique.




Jérôme Pesqué
Merci à Alice Bloch pour son aide


On trouvera une chronologie détaillée de sa carrière sur le site odb-opera.com.

Merci à Jérôme Pesqué pour l'autorisation de reproduction de son texte.





2 commentaires:

  1. Si je tombe sur ce blog, c'est que j'ai repensé au bonheur que j'ai eu d'assister en 1969 à la 2ème représentation de "La fille du Far-West"... J'étais à l'époque un jeune employé de banque en stage à Paris et j'ai économisé quelques repas pour obtenir une "bonne" place dans cette salle mythique.
    Pour moi, cet opéra-film de Puccini fut une révélation, surtout grâce à la prestation de Georges Liccioni... élancé dans son costume de cuir, avec une voix d'airain caractéristique ; voix que j'ai retrouvée plusieurs années après (par la discographie) chez Franco Corelli !
    Je pense que Georges Liccioni a été l'un des vecteurs de mon amour de l'opéra... et toujours après 45 ans de fidélité !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci pour ce beau témoignage...
      Je n'ai hélas vu Georges Liccioni en scène qu'une ou deux fois, dont le Thaïs de 1988 à l'Opéra-Comique, et j'avais été très impressionnée par ce magnifique artiste et sa présence scénique...
      Si vous avez suivi le lien de fin de dossier ( http://odb-opera.com/viewtopic.php?f=21&t=12305 ), vous retrouverez une chronologie de carrière (réalisée par mon mari Jérôme Pesqué, tout comme ce texte d'hommage) qui vous rappellera sans doute de très beaux souvenirs !

      Supprimer