mardi 19 mars 2013

Fantasia chez les Ploucs (1971)



Doc Noonan (Jean Yanne), bookmaker véreux, et son fils Billy (Georges Demestre) viennent se mettre ''au vert'' dans la ferme où leur frère et oncle Sagamore Noonan (Lino Ventura) distille de la gnôle clandestinement. Son alambic est d'ailleurs l'obsession du shérif local (Gigi Bonos) qui s'est juré de coffrer le bouilleur de cru... Arrivent sur la propriété le Dr. Severance (Nanni Loy), accompagné de ''Miss Harrington'' (Mireille Darc). Le couple cherche un endroit retiré pour ''faire du camping'' car la ''pauvre jeune femme anémique'' a besoin d'air pur... Il s'agit en fait d'un gangster et de sa petite amie, Caroline "Tchoo-Tchoo", une strip-teaseuse, qui cherchent à se faire oublier, car le bikini en diamants de la jeune femme n'a pas vraiment été acquis légalement... Les Noonan et les concurrents de Severance vont tout faire pour mettre la main dessus...



Le début du film...


Nanar absolu ou bijou de loufoquerie décalée éminemment bidonnante ? Cette adaptation rocambolesque du polar irrésistible de Charles Williams, The Diamond Bikini (1957), est tantôt l'un, tantôt l'autre, mais il faut confesser que la balance penche quand même nettement vers la seconde proposition...

Il faut avouer qu'il fallait être sacrément culotté pour adapter au cinéma ce polar qui se déroulait sous la Prohibition, narré par un gamin de sept ans qui ne comprenait pas grand chose à ce dont il était témoin, escroqueries en série, querelles de gang ou magouilles de famille. Ce point de vue décalé, qui demandait au lecteur de remplir les béances du récit, d'une efficacité narrative assez irrésistible, était difficile à transposer directement. De toute façon, le film est irracontable, dans son fouillis organisé et extravagant.


 
Gérard Pirès, pour son deuxième film, opte pour un décalage franc et massif, qui touille les images en les tirant vers la bande dessinée (parfois psychédélique) et tire parti de sa bande son qui fait s'entrechoquer les références culturelles. Pour être pop, c'est pop. Acidulé, sous acide même, avec des couleurs improbables bien que plus sophistiquées que cela en a l'air (aahhhhh, le costume trois pièce vert pomme à chemise orange du premier gangster, tandis que son collègue porte un costard orange à chemise verte...), un montage délirant (c'est fréquemment  30 Millions d'amis intercalé dans une intrigue alambiquée... Cherchez le pivert !) et des effets sonores plus que travaillés... De quoi surprendre, même dans une époque où le cinéma éclatait tous les cadres.

L'Amérique profonde (reconstituée près de Rome !!!) où se déroule le récit n'est qu'une évocation de pacotille, faussement sérieuse (c'est au western hollywoodien ce qu'est le western spaghetti).  Un prétexte à une escalade sonore et visuelle de plus en plus irréaliste. Les interactions entre les héros et leur environnement sont de plus en plus aléatoires : témoin l'adorable petit pingouin pris en stop par les Noonan père et fils au milieu du désert, les chutes diverses façon cartoon (depuis le type sur l'échelle avec un pot de peinture, jusqu'aux pommes qui cascadent d'un arbre comme dans un Tex Avery), ou encore les interventions dessinées qui font irruptions sur l'écran... (Exemple, la pellicule qui se... bib bip bip...) Le tout est ponctué d'explosions de bagnoles, silencieuses ou tonitruantes, qui scandent le film... et de plans aériens de l'embouteillage dantesque et de l'embrouillamini final.


La bande son, d'une inventivité ironique, en profite pour dézinguer joyeusement l'utilisation traditionnelle de la bande-son au cinéma. Dès les premières musiques du film, un policier réglant la circulation ouvre la bouche pour gueuler contre un automobiliste... et s'exprime par une phrase d'opéra ! Claude Piéplu, non crédité au générique, en a la chique coupée et se contente d'utiliser son sifflet... C'est sans doute le film où l'utilisation de l'opéra et de la musique classique est le plus jouissif. L'utilisation du Haendel, je ne vous dis même pas... (Bon, j'admets, 2001, l'Odyssée de l'espace, c'était quand même pas mal.) Si le non-sens mélangé à la ''grande musique'' trouve son apogée dans un strip-tease affriolant de Miss Tchou-Tchou (réflexe pavlovien, s'il en est !) sur la 5e symphonie de Beethoven moulinée par les synthétiseurs d'Ekseption, la mise à flot de l'arche de Noé construite par l'oncle obsessionnel (Jacques Dufilho, dans l'une de ses toutes meilleures silhouettes) est un moment de poésie quasi dadaïste. (Ce prêcheur bien allumé est persuadé de l'imminence de la fin du monde et construit son Arche, entouré de toute sa ménagerie...)


Le réalisateur était déjà passionné de bagnoles ; ce sont elles les vraies stars du film. Préfigurant Taxi (1998), Gérard Pirès en profite pour nous présenter des ''cabossages'' de tôles du plus bel effet : le nombre de voitures de police qui passent ici de vie à trépas doit être un record... Les deux flics de service, Smith et Wesson, aussi sûrs d'eux et ahuris l'un que l'autre (Georges Beller, qui contribua aux dialogues, et Rufus, pince sans rire) se livrent à une escalade réjouissante dans la caricature du benêt de service à la pathétique efficacité. De voltiges invraisemblables en ballets aérodynamiques, leurs véhicules se fracassent littéralement devant le système défensif de cette ferme pas comme les autres... (Chapeau aux cascadeurs.) Quant à leur chef, un Gigi Bonos au bord de l'apoplexie, le personnage peu intéressant de prime abord prend de l'épaisseur durant le film.

Mireille Darc, sexy en diable, se balade topless une bonne partie du film tout en mâchouillant son chewing-gum... Mutine et flegmatique, cette fine mouche attire tous les mâles à la ronde. Elle pourrait d'ailleurs illustrer la chanson de Mozart l'Opéra Rock, ''Tatoue-moi etc...'' Un de ses inénarrables gardes du corps est d'ailleurs la ''voix française de Bugs Bunny'' !! Hélas Nanni Loy, desservi par un doublage maladroit, affadit un personnage qui aurait pu être plus haut en couleurs.





Les deux Noonan, aussi libidineux l'un que l'autre, sont d'ailleurs tout aussi intéressés par le bikini scintillant que par sa propriétaire... Lino Ventura (qui reprit le rôle originellement proposé à Raymond Devos) joue ce bouseux finaud et retors avec une lueur narquoise au fond de l’œil, faussement en retrait, tandis que Jean Yanne s'en donne à cœur joie dans le bougon arnaqueur. Les deux stars se renvoient la balle avec une apparente délectation. Leur tandem atteint ici des sommets dans les sous-entendus en pagaille. Frères, oui, mais toujours rivaux. Le petit Georges Demestre, rigolard et futé, ne dépare pas dans le décor.


L'affrontement des deux gangs de malfrats, dandies comme il n'est pas permis, est un moment d'anthologie spongieuse (le tout se déroule dans les marais) et parodie avec allégresse les films de genre, western ou polar. La fuite de Miss Tchou-Tchou, prise en sandwich entre les deux bandes, suscite une chasse à la femme (payante car les Noonan encaissent les entrées des sauveteurs émoustillés qui affluent sur leurs terres...) qui s'achève dans un délire total, la ferme étant rapidement transformée en kermesse géante, où le pire côtoie le vulgaire... Et où l'alambic caché fait in extremis une apparition remarquée et remarquable. Tout comme Alain Delon (non crédité au générique) qu'on voit 2 secondes à l'écran...



Mine de rien, à travers cette loufoquerie assumée (et parfois souvent en plein dérapage incontrôlé !), Pirès en profite pour régler ses comptes avec les dérives de la société américaine : consumérisme à tout crin, volonté de faire argent de tout, voyeurisme outrancier, pouvoir des médias, critique du tout-automobile, inefficacité de l'ordre établi, racisme (apparition mémorable du Ku Klux Klan), puritanisme (manif' des épouses), etc...

Si certaines scènes sont bien inégales (les gags récurrents de l'ouverture publique de l'''eau de tannage'' sont un peu redondants...), elles permettent aussi de rythmer cette dinguerie totale et son propos, parfois plus sérieux qu'il en a l'air. Tout comme Hellzapoppin' (1941) ou Kings of Heart (1966), la narration emprunte des chemins de traverses parfois buissonniers, mais les scènes clé compensent amplement ces baisses de régime. Bien qu'on cabotine à 100% sur 10 tonnes par essieux, c'est totalement assumé, hautement jubilatoire, et fait partie du charme tordu de cet OVNI cinématographique... 



Film culte ou pas, telle est la question. 
Jean Yanne (auquel mon mari avait fait dédicacer notre VHS) a-do-rait ce film... Personnellement, je ne m'en lasse pas.
Adeptes du 1er degré s'abstenir.





Film franco-italien en couleurs de 83 minutes.
Réalisation, scénario et dialogues : Gérard Pirès
Dialogues : Georges Beller, Claude Miller
Photo : Edmond RichardMusique : Ekseption
Cascades : Rémy Julienne
Sorti en janvier 1971

DVD Opening. (Attention, le film est suivi d'un court-métrage vulgaire, moche, stupide et affligeant, La Fête des Mères du même Pirès. Comme quoi...)

Le roman est disponible chez Gallimard, Collection Folio policier (n° 312), 2003.

Captures d'écran provenant du site Boxofficestars.com.


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