mercredi 27 mars 2013

F. Couperin : Leçons de Ténèbres (CD Hérisson, 2013)




François Couperin : Trois Leçons de ténèbres du premier jour
Trois versets pour orgue, extraits de la Messe pour les couvents
André Campra : Motet Cantate Domino (Livre II, 1699)

Monique Zanetti - soprano
Françoise Masset - soprano
Jonathan Dunford - basse de viole
James Holland - théorbe
Mathieu Dupouy - orgue (anonyme XVIIème siècle de Rozay-en-Brie)
CD Label Hérissons Productions LH09.


Un disque idéal pour Carême finissant...

Sans doute écrites vers 1714, comme les Leçons du vendredi (perdues, comme celles du jeudi), « a la priere des Dames Religieuses de L** ou elles furent chantees avec succez » (très probablement pour l'abbaye de Longchamp, connue pour sa vie musicale si dense), elles ont connu un succès éclatant tant à l'office (les paroissiens s’y pressaient) qu'au concert ou au disque. Si les versions discographiques des Leçons de ténèbres de François Couperin (1668-1733) ne font en effet pas défaut, ce serait pécher que de négliger le petit bijou de ferveur tout juste publié par le label Hérisson... Enregistré sur l'orgue historique de Rozay-en-Brie (que les Couperin ont peut-être connu, puisque l'église qui l’abrite n'est éloignée que de quelques lieues de Chaumes...), depuis la tribune, cet enregistrement restitue à merveille cette atmosphère de recueillement où la Foi se priait aussi comme une célébration magnifique.

Le compositeur offrait la possibilité d'adapter ses pièces « pour toutes Especes de voix », préconisant « une basse de Viole, ou de Violon à l'accompagnement de L'Orgue ou du clavecin ». C'est bien une version intimiste et dépouillée que nous entendons ici, rassemblant des instrumentistes à l'unisson de l'émotion et deux voix féminines très expressives et « pitoyables » (« qui excitent la compassion»).
Monique Zanetti, si familière de ces pages, et Françoise Masset s'accordent idéalement pour exalter tant les mélismes introductifs des « rubriques » hébraïques que l'introspection douloureuse de ces textes, tirés du Livre de Jérémie, qui déplorent la perte de Jérusalem et l'éloignement de son Dieu. (Soulignons l'ampleur du « Plorans plorat in nocte », qui prend ici, sous la conduite de M. Zanetti une douceur douce-amère mâtinée d'espoir.) Leur profonde connaissance de cette manière est un guide clairvoyant ; ces deux voix inspirées délivrent un discours toujours passionnant, et nous conduisent vers une lumière diffuse dont la plénitude n'éclatera que le Lundi de Pâques... Métaphore de cette jubilation à venir, l'étonnant (et inédit au disque) motet Cantate Domino de Campra, dont la joie fuse comme une libération et parachève l'écoute sur une exultation de couleurs...

A l'occasion du lancement de ce CD, un concert avait été organisé par le Goethe-Institut de Paris le 12 mars 2013. Hélas, les chutes de neige, abondantes sur Paris, dissuadèrent une partie du public de s'y rendre... Les absents ont toujours tort, dit-on. Cette assertion fût particulièrement vraie ce soir là, car le programme de la soirée, très séduisant, différait en partie du disque. La première partie présentait des Petits concerts spirituels d'Heinrich Schütz (1585-1672),
« O Lieber herre Gott » (Monique Zanetti – Françoise Masset)
« Ich will den Herren loben allewzeit » (MZ)
« O Jesu, nomen dulce » (FM)
« Der Herr ist gross » (MZ-FM),
avant de poursuivre par les trois Leçons.

Ces extraits des Kleine geistliche Konzerte, solos et duos, écrits dans les années 1630, après les désastres de la Guerre de Trente ans, témoignaient d'une résignation plus morne, d'une espérance plus désincarnée, étayées par l'arc-boutant empathique d'un très beau continuo.

Si Monique Zanetti, annoncée souffrante, eut quelques défaillances, bien compréhensibles pour la partie « allemande » (la première leçon à une voix fut remplacée par une très émouvante et consolatrice Pompe funèbre, « Tombeau » de Marin Marais), elle n'en témoigna pas moins de sa musicalité si fine et de la profondeur de son inspiration. Françoise Masset (qu'on peut en ce moment entendre en berger fidèle monteverdien) lui fut une protagoniste attentive et souriante, qui déploya les courbures de son art protéiforme avec persuasion et compassion.

En bis, un extrait de l'extraordinaire Cantate Domino de Campra nous donna viatique pour, sur le chemin du retour, braver les congères...

Ce texte a été préalablement publié sur ODB-opera.com.

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