mardi 19 février 2013

Three on a Match (Une allumette pour trois) (1932)



Trois anciennes de la Public School 62 se retrouvent par hasard dans un salon de beauté. La sage Vivian Revere (Anne Shirley puis Ann Dvorak), jeune femme de bonne famille, a épousé un grand avocat, Robert Kirkwood, et en a eu un adorable petit garçon. Mary Keaton (Virginia Davis puis Joan Blondell), la plus délurée, après être passée par une maison de redressement, est devenue girl de music-hall. Ruth (Betty Carse puis Bette Davis), l'ancienne meilleure élève de l'école, travaille comme secrétaire-dactylo. Si Vivian semble la plus favorisée par le sort, elle s'ennuie dans sa vie facile et s'est éloignée de son mari. Ce dernier (Warren William) accepte de la laisser partir en croisière avec leur fils, ce qui lui laissera le temps de faire une pause... Seule à bord avant le départ du navire, elle rencontre une connaissance de Mary, qui se trouve là pour une fête d'embarquement... Vivian choisit de débarquer avec ce Michael Loftus (Lyle Talbot), entame une liaison avec lui, et néglige son fils qu’elle a emmené avec elle... Kirkwood fait tout pour retrouver leur trace, mais n'y parvient que grâce à Mary, outrée de voir l'abandon du petit garçon par une mère en pleine déchéance...




Avant la mise en application du Code Hayes de 1934, Hollywood y allait franco pour montrer au public perversions diverses et pratiques moralement répréhensibles : l'alcool coulait à flot (même durant le début de la Prohibition), le sexe était présenté de manière directe (on était loin des lits jumeaux conjugaux obligatoires par la suite et des baisers avec au moins un pied par terre obligatoire !) et la drogue n'était pas forcément très loin... Les studios Warner Bros. produisirent certaines de ces gemmes cinématographiques qui étalaient complaisamment ces mondes ''interdits'' et bien tentants aux spectateurs, non sans en démontrer l’ambiguïté, les dangers et la laideur. La Grande Dépression poussa les studios dans des retranchements encore plus racoleurs : il fallait bien attirer les spectateurs dans les salles... Les scénarios détaillèrent complaisamment le sordide de l'existence, des héroïnes audacieuses (mais souvent ''punies'') et peu vêtues.

S'étirant de 1921 (année de leur sortie d'école) à 1932 (année de tournage), le film brosse le portrait d'une amitié et des vies contrastées des trois héroïnes... Trois ? Il faudrait mieux parler de deux, car le personnage de Ruth n'est là que pour justifier le titre et raccrocher quelques péripéties cruciales à l'action... Une allumette pour trois tire son titre d'un dicton soit-disant popularisé durant la Première Guerre Mondiale : utiliser la même allumette pour trois cigarettes portait malheur au troisième fumeur, car les tireurs ennemis avaient eu le temps d'ajuster leurs tirs sur la troisième cible... Ce geste devint le synonyme de poisse et de mort annoncée... Cette superstitieuse légende urbaine fut en fait lancée par l'industriel Ivar Kreuger dans une campagne de publicité, qui est d'ailleurs moquée durant le film...



Celle qui allume sa cigarette en dernier lors de leurs retrouvailles, c'est Vivian. Vivian la fébrile, l'insatisfaite, celle qui ne peut se contenter de son bonheur de magazine féminin : mari aimant, enfant délicieux, prospérité et vie bien réglée... Ce mal-être chronique (n'enviait-elle déjà pas la liberté de transgression de Mary - qui montrait sa culotte et quittait la classe pour aller cloper en cachette...- lors de leurs années scolaires ?) va être manipulé par un playboy beau parleur (qui se révèlera être un petit malfrat). Ce dernier l'enlève à son cocon familial et lui fait dégringoler toutes les étapes de la déchéance annoncée, sexe, alcool et drogue (le geste rapide d'Harve est un écho à la cocaïnomanie qui la fait descendre moralement au niveau de son amant). Ann Dvorak aux grands yeux éperdus tient le film sur ses frêles épaules et dresse un portrait glaçant et dévasté de cette femme qui se déleste de tout par ennui. Famille, morale, honneur, sécurité.

Il est bien triste que cette belle actrice magnétique n'ait pas fait la carrière qui s'ouvrait à elle. (Elle aurait protesté un peu trop auprès du studio d'être payée autant que le jeune garçon qui incarnait son fils de cinéma et aurait été mise sur la liste noire !!) Sa Vivian a sans doute inspiré le modèle de jeu de la Mildred Rogers (Of Human Bondage) de Bette Davis, même si les deux personnages sont bien dissemblables...
 

 
Si sa trajectoire tombe dans les Enfers, Mary, quant à elle, est sur la pente ascendante. Prototype de la fille-facile-au-grand-cœur, elle est l'instrument du destin qui sauve le petit garçon de la coupable négligence de sa mère. Contraste parfait avec la mère adultère et dénaturée, elle remplacera cette dernière dans la vie de Kirkland qui demande le divorce et l'épouse le jour même de sa libération matrimoniale. Chaleureuse et pleine de bon sens, elle est tout ce que son ancienne amie n'est pas... Joan Blondell incarne encore l'une de ces filles du peuple sarcastique et vive, la bonne copine de la jeune première qu'elle fut si souvent dans sa filmographie. Mais l'évolution du personnage de son irresponsabilité joyeuse à une maturité tendre est brossé avec intelligence et subtilité, et sort Mary d'une caricature dans laquelle elle aurait pu facilement tomber...

 


Bette Davis joue ici les utilités. Si le film dévoile plus que l'on s'y attend de l'actrice, c'est sur le plan physique : elle exhibe ici des jambes finement galbées, mais rien de la subtilité et la force de jeu dont elle fera amplement la démonstration plus tard... Elle en voulut d'ailleurs férocement à Mervyn LeRoy de ne pas avoir discerné ses compétences et refusa par la suite de retourner avec lui. Il faut dire qu'on ne voit rien de la future très grande dans ce portrait un peu mièvre et passe-partout...


 
Warren William (qui interpréta plus souvent qu'à son tour des ambitieux prêts à tout) incarne avec pudeur un père de famille attentif et inquiet du bien-être de sa famille. La présentation des limites du personnage est faite avec un certain humour : on le voit imperturbable sur une plage en costume-cravate entouré d'estivants en maillots de bain... Sa confrontation avec Loftus est particulièrement efficace : le ''dur'' n'est pas forcément celui qu'on pense...




Lyle Talbot s'oppose magistralement à ce portrait d'une respectabilité musclée, en des glissements successifs qui font sauter petit à petit son vernis social. Il est sous la coupe d'Ace (Edward Arnold, terrifiant dans sa brève scène) et de ses hommes de main. Parmi eux, on y retrouve un jeune et charismatique Humphrey Bogart, déjà génial dans son premier rôle de bandit impitoyable. Loftus doit 2000 dollars à Ace, et ne sachant plus que faire, il kidnappe l'enfant de sa maîtresse pour demander une rançon. Idée bien vite reprise à son compte par Ace et ses hommes de main...





La réalisation sèche et documentaire de Mervyn LeRoy sert le propos et en souligne l'acidité. Un montage formidable (dont des panoramas de manchettes de journaux, actualités filmés et ''tubes'' qui scandent le passage du temps) fait avancer l'histoire, souvent par ellipses significatives et allusions discrètes. Rien n'est surligné, tout est mis au service d'un fait divers brut et inexorable, à la montée anxiogène. Le tout, sur un rythme trépidant.



Si le récit de Three on a Match est traditionnel (la déchéance de la fille de la bonne société, le rachat de la théâtreuse), il conserve son intérêt grâce à la rapidité de l'action (le film dure à peine plus d'une heure et on ne s'ennuie pas une seconde), une inventivité réjouissante dans la narration, des acteurs formidables et une fin ahurissante par sa violence désespérée. (On ne vous dit rien pour ne rien gâcher.) Bien qu'on se cantonne dans une morale bourgeoise qui exalte les rôles matriarcaux habituels (la femme ne peut réellement exister que comme épouse et mère), cette dénonciation du vice s’accommode d'un portrait souvent violent des contraintes de cette vie rangée et d'une aspiration à l'ailleurs (même choisi sans discernement). Le plaisir du film réside en cet écartèlement permanent entre voyeurisme et morale, la légèreté du début et le pathos final, le réalisme cru et les vieilles ficelles de l'exemplum, le mélange du mélodrame avec le film noir.

Un grand film.





Bande annonce




Réalisation de Mervin LeRoy
Scénario de Lucien Hubbard
Photographie de Sol Polito
Film Warner Bros. (1932)
63 minutes

Disponible dans le coffret Forbidden Hollywood Collection : Volume Two (avec sous-titres français)

1 commentaire:

  1. Ca fait très envie ça, je suis très friand de ces films Pre-Code et Mervyn LeRoy m'a rarement déçu je note !

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