dimanche 10 février 2013

Kreutzer - La Mort d'Abel (Guy van Waas - CD 2012)

Rodolphe Kreutzer - La Mort d’Abel
Tragédie lyrique en deux actes, sur un livret de François-Benoît Hoffman (1825)

Sébastien Droy – Abel
Katia Velletaz – Méala
Jean-Sébastien Bou – Caïn
Yumiko Tanimura - Tirsa
Jennifer Borghi – Eve
Pierre-Yves Pruvot – Adam
lain Buet - Anamalech

Chœur de chambre de Namur
Les Agrémens
Guy van Waas – direction

On ne connait aujourd’hui Kreutzer que par la sonate que lui dédia Beethoven (la sonate n°9 opus 47) ; son œuvre est désormais retombée dans un oubli immérité. Ce violoniste prodige (1766-1831), soutenu dès son adolescence par Marie-Antoinette (son père avait été premier violon de la Chapelle Royale), fut, comme la plupart de ses contemporains, fasciné par la scène. Il fut suffisamment heureux pour voir certains de ses opéras réussir, comme Paul et Virginie, Lodoïska, etc. Professeur de violon au Conservatoire, directeur de l’orchestre de l’Opéra (1817), maitre de la Chapelle du Roi (1816), il traversa les régimes sans trop d’encombre pour sa carrière, sa virtuosité exceptionnelle au violon lui servant de laisser-passer.

La représentation de La Création du Monde (pour reprendre son appellation française) de Haydn par cinq cent musiciens à Paris en 1800, suscita une onde de choc musicale et inspira les musiciens français. Cet évènement créa une vogue pour les sujets bibliques et pour un genre oratorio renouvelé. Joseph de Méhul, Saül et La Prise de Jéricho de Kalkbrenner, La Mort d’Adam de Lesueur, La Mort d’Abel de Kreutzer, et même Moïse et Pharaon de Rossini en seront tributaires.

Lesueur et Kreutzer font néanmoins intervenir le Malin directement (ou par la voie d’un acolyte, Anamalech, pour Kreutzer), ce qui posa problème pour l’Eglise, car on sortait ainsi du strict cadre de l’oratorio. A l’inverse, le pouvoir (Napoléon) n’appréciait guère « qu’on donne aucun ouvrage tiré de l’Ecriture Sainte ; il faut laisser ces sujets pour l’Eglise » (lettre de Napoléon du 13 février 1810)… L’Empereur aurait fait interdire l’œuvre si les répétitions n’avaient pas été aussi avancées. Déplaisant par principe, et au sceptre, et au goupillon, La Mort d’Abel est créée à l’Académie impériale de musique le 23 mars 1810, dans une version en trois actes. Malgré un livret efficace d’Hoffman (inspiré –ce n’était pas le premier !- du poème en prose de l’écrivain suisse Salomon Gessner (1758)) et une distribution prestigieuse (Derivis en Adam, Nourrit en Abel, Mlle Maillard en Eve, Lainez en Caïn) et les ballets de Gardel, l’œuvre est ensuite éclipsée par Les Bayadères de Catel, récemment exhumées à Sofia, et Les Abencérages de Cherubini. La presse est pourtant positive et souligne les mérites de l’ouverture, du duo Adam-Abel et ceux du troisième acte. Le second acte, situé aux Enfers, s’attire une certaine désapprobation par une musique perçue comme sous-Gluckiste et trop uniment « infernale », qui lasse l’auditeur.

La tragédie lyrique ne manquait pas même de scandale intéressant. L’année précédente, l’Opéra avait mis au théâtre une « tragédie lyrique religieuse », La Mort d’Adam de Lesueur (livret de Guillard). Or, La Mort d’Abel de Kreutzer avait été reçu à l’Opéra un an avant sa représentation, et les auteurs étaient persuadés que Guillard en avait plagié l’idée phare, « le décor de l’acte final censé représenter l’ouverture du ciel et l’ascension de l’âme d’Abel vers le Paradis » (A. Dratwicki). Cette idée d’Hoffman fut récupérée par Guillard et représenté un an avant l’œuvre originelle. Le livret de 1825 comportait donc un avertissement au public qui relatait les circonstances chronologiques de ce plagiat adressé à « MM. Guillard et Lesueur »…

La reprise de 1825 coupe l’acte central des enfers, ce qui distille d’autant plus la présence maléfique d’Anamalech. Si l’on ne peut que déplorer cette suppression (car Kreutzer sait distiller des atmosphères en demi-teintes et inquiétantes) tout autant que le choix d’enregistrer cette dernière version, Berlioz qui assista à l’une des représentations de la reprise, s’exprima avec l’enthousiasme qui lui était propre : « O génie ! Je succombe ; je meurs ! Les larmes m’étouffent ! La Mort d’Abel ! Dieux ! Quel infâme public ! Il ne sent rien ! Que faut-il donc pour l’émouvoir […] » Berlioz, si sensible au génie de Gluck ne pouvait qu’être conquis par un ouvrage dans la droite lignée de ce dernier, bien que plus influencé par le mouvement symphoniste allemand. On y retrouve néanmoins toutes les qualités françaises de clarté, d’ample déclamation et d’architecture équilibrée tout en conservant l’élan parfois furieux des affects dans cette partition élégante et subtile.

Le sujet est relativement proche du texte biblique. A l’acte I, Adam se désespère de voir ses fils Caïn et Abel se réconcilier. Caïn est en effet jaloux de son frère et de l’amour que lui portent ses parents. La famille invoque Dieu pour susciter un rapprochement entre les frères. Caïn est vaincu par les supplications de son épouse Méala et de sa mère Eve ; réjouissances générales, qui sont interrompues par une voix infernale, celle de Anamalech qui les maudit. Abel et Caïn dressent deux autels pour présenter des offrandes à Dieu pour contrecarrer cette intervention satanique. La foudre s’abat sur l’autel de Caïn ; ce dernier quitte les lieux en maudissant le Ciel et la terre. Les assistants sont bouleversés. Au dernier acte, Caïn seul dans un « site aride et sauvage » cherche le sommeil pour trouver la paix. Anamalech lui apparait et lui fait connaître les destins de ses descendants (maudits) et ceux d’Abel (comblés de bienfaits.) Le démon dépose à ses pieds une massue que le dormeur voit en se réveillant. Abel survient. Sous l’influence d’un restant d’amour fraternel, Caïn tente de convaincre son cadet à partir ; il échoue. Caïn tue Abel et s’enfuit. Adam, Eve, Méala et Tirsa (épouse d’Abel) surviennent et trouvent le corps. Le meurtrier fait sa réapparition quand sa famille s’interroge sur l’identité du tueur. Pris de folie, il s’enfuit dans les montagnes, suivi de son épouse et de leurs enfants. Un Ange descend du Ciel et annonce la transfiguration d’Abel qui est emporté au Paradis par un chœur céleste.

Le premier meurtrier de l’histoire, incarné par Jean-Sébastien Bou affirme une tension ramassée qui témoigne admirablement de l’inquiétude et de l’ambivalence du personnage ; il apporte une vraisemblance psychologique à un livret parfois un peu sec. Magnifique « Où vais-je ? … Doux sommeil… ». Face à ce rôle plus dramatique, Abel en parait presque sucré ; Sébastien Droy lui confère néanmoins une bonté élégiaque et une sainteté qui ne tombe pas trop dans la caricature, malgré des pages un peu saint-sulpiciennes. Le tentateur maléfique trouve en Alain Buet force et intelligence pernicieuses. Dans un rôle pas si secondaire que cela, Pierre-Yves Pruvot est magistral en Adam. Son « L’aurore a dissipé les ombres… Charmant séjour… » introduit l’auditeur avec nuances dans cet univers biblique. Les solistes féminines, plus secondaires dans le drame qui se noue, sont moins engagées. Katia Velletaz reste très en surface du personnage de Méala. La joliesse de Yumiko Tanimura ne saurait créer un personnage, et Jenifer Borghi ne trouve pas vraiment dans son Eve de quoi faire éclater son tempérament dramatique habituel.

Le merveilleux Chœur de Chambre de Namur est une raison suffisante pour regretter d’autant plus vivement la coupure de l’acte médian (où il aurait sans doute trouvé de quoi nous ravir davantage.) Les Agrémens dirigés par Guy van Waas cisèlent cette partition contrastée sans jamais perdre de vue ni la tension dramatique et son embrasement crépusculaire, ni ses qualités pré-romantiques, fougue et clarté. Si l’accomplissement du meurtre et la victoire de la nuit dans l’âme de Caïn sont amenés avec justesse psychologique et emprise irrésistible, l’apothéose finale se déploie dans un éclat qui irradie. Une redécouverte passionnante, jalon essentiel entre Cherubini et Berlioz. Souhaitons qu’elle soit bientôt suivie par d’autres !


1 Livre- 2 CD Palazetto Bru Zane / Ediciones Singulares – 2012
(Textes d’Alexandre et Benoît Dratwicki, Etienne Jardin, François-Joseph Fétis et David Chaillou)

Texte également publié sur ODB-opera.com.

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