mardi 29 janvier 2013

Charpentier - Musiques pour Molière - Hugo Reyne (Favart, 2013)

Musiques pour Molière

Compositions de Marc-Antoine Charpentier pour les comédies-ballets de Molière



Le Dépit amoureux, H. 498 – Ouverture



Orphée descendant aux Enfers, H. 471 – Prélude – « Quelle douce harmonie » « Effroyables enfers «  Ne cherchons plus » « Hélas, rien n’est égal aux bonheurs des Amants »



La Comtesse d’Escarbagnas, H. 494 – Ouverture



Le Mariage forcé, H. 494 - Intermèdes nouveaux

Les Maris : « Mon compère en bonne foi » - Sarabande et gigue des Bohémiennes -  Air « Les rossignols… » - sc. 1 : Je suis de retour dans un moment…  - Trio grotesque « Les amants aux cheveux gris » - Menuet – Air « Belle ou laide… » - sc. 5 : Que voulez-vous de moi ? – Le Songe – Air « Ah, quelle étrange extravagance » - Bastonnade – Gavotte – Trio « La la la la, bonjour » - Les Grotesques – Trio « Oh, la belle symphonie ! »



Le Malade imaginaire, H. 495 et 495a (avec les « deffences » - Ouverture, Prologue et premier intermède

Air « Votre plus haut savoir »  - Les Satyres – Fantaisie – « O Amour » -Fantaisie « Paix là, taisez-vous violons… » - « Qui va là, qui va là ? » - Air des archers « Qui va là ? » - « Nous le tenons »  - Air pour les coups de bâtons – Air des archers – Sérénade italienne « Notte e di v’amo e v’adoro » - La Vieille « Zerbinettin cho’ogn’hor con finti squardi »



Le Sicilien, H. 497 - Ouverture et sérénade

Les Esclaves – « Beauté dont la rigueur » - « Voulez vous beauté bizarre » - « Heureux matous »



Romain Champion, haute-contre – Geronimo, Spacamond

Vincent Bouchot, taille – Marphurius, Polichinelle, La Vieille

Florian Westphal, basse – Sganarelle, un Archer



La Simphonie du Marais

François Costa, Anne-Violaine Caillaux  -  violons

Myriam Cambreling – alto

Annabelle Luis -  basse de violon

Marc Wolff -  archiluth et guitare

Yannick Varlet - clavecin

Hugo Reyne-  flûtes, hautbois, cromorne et direction



Hugo Reyne - mise en espace

Jeannine Lérin-Cagnet - costumes



Théâtre national de l’Opéra-Comique, 15 janvier 2013


Les contraintes successives imposées par Lully à son ancien complice Molière et les « deffences » qui réduisirent la représentation de la musique hors la tragédie lyrique amplifièrent l’imagination et l’astuce du dramaturge. Son alliance avec le jeune Charpentier témoigne d’une fusion entre texte et musique, de situations drolatiques ou parodiques, servis par les méandres d’une ligne musicale qui épouse étroitement les humeurs des personnages et leurs saccades. Lully, qui avait collaboré avec Molière entre 1664 à 1671, abandonna son ancien complice et s’engagea sur la route qui allait le mener à sa première tragédie en musique (Cadmus et Hermione en 1673). Par conséquent, c’est un tout jeune compositeur qui prend le relais de son aîné avec le Mariage forcé en 1672. Dès lors, Lully n’aura de cesse d’accumuler les obstacles pour conserver farouchement ce monopole qu’il gardera toute sa carrière… Molière est désormais sur le déclin (il meurt en février 1673) même si son génie dramatique n’a jamais été aussi concis, acéré et foisonnant… Charpentier s’attelle ainsi à de nouvelles musiques de scène pour les reprises des anciens spectacles de Molière désormais irreprésentables avec leur première partition. Le triomphe des comédies-ballets du nouveau duo renforcera d’ailleurs la hargne du surintendant, qui fit réduire à deux chanteurs et six instrumentistes les intermèdes musicaux au théâtre… La soirée présente donc des extraits des « intermèdes nouveaux » de la nouvelle mouture du Mariage forcé, ainsi que la version révisée du Malade imaginaire (désormais privé de sa musique plus imposante, qui nous est plus familière.)

C’est cette collaboration si réjouissante que ressuscite aujourd’hui la Simphonie du Marais dans un spectacle qui mêle allégrement théâtre et musique, miniatures colorées et traits vifs, saillies déjantées et élégie moqueuse. La soirée est emportée avec verve et alacrité par trois solistes masculins rayonnants dans leur complicité gouailleuse, leur souplesse percutante et une allégresse dansante qui glisse avec prestesse d’un personnage à l’autre, d’une pirouette à une nouvelle silhouette. Ils invoquent d’un tournemain l’inspiration des tréteaux et mettent en évidence la filiation italienne des comédies de Baptiste… Toutefois la mélancolie n’est pas exempte, avec cette intense déploration d’Orphée (en hommage funèbre à l’homme de théâtre) ou la sérénade italienne…

Il faut insister sur l’équilibre de ce programme moliéresque, à peine rompu par une séquence « Valse viennoise » (an encore nouveau oblige) combiné d’un intermède orchestral pour peluches… qui ne déparent pas cette alternance pour parlé, chanté et instruments… Cette fantaisie cache pourtant un travail de restitution approfondi, comme en témoigne la reconstitution de l’intermède du Malade imaginaire (dont Hugo Reyne s’est expliqué dans le CD Musiques pour les comédies de Molière où l’on peut entendre une partie du même programme.)

Malgré ses effectifs réduits -et pour cause !- la Simphonie du Marais emplit sans peine le vaste théâtre à l’Italienne… dont une des loges d’avant-scène est idéale pour la sérénade. (La Vieille manque d’ailleurs de peu de se défenestrer devant l’ardeur de son soupirant !) Les instrumentistes délivrent un discours pétillant et plein d’allant, qui entraine l’auditeur dans ce tourbillon de masques. Le continuo malléable et alerte, les couleurs franches des bois et la douceur des cordes créent l’illusion d’un orchestre bien plus fourni, et commentent avec malice les interventions des personnages, leur délires et leurs feints alanguissements, ponctués des interventions joyeusement décalées d’Hugo Reyne, en Monsieur Loyal.

L’esprit de troupe et la facétie gouvernent les interventions des acteurs. Les chanteurs savent passer d’un mode à l’autre avec un naturel qui fait chaud au cœur et suscite les rire : ce théâtre solidement ancré dans une tradition éprouvé n’a perdu en rien de son mordant. Les ruptures de rythme et les montées en puissance des ensembles, les mouvements de danse et la fausse candeur des personnages suscitent une adhésion complice du spectateur, qui ne regrette qu’une chose, qu’il ne s’agisse que d’extraits… Les costumes, évocateurs et élégants, se prêtent à toutes ces virevoltes, et accentuent cette volonté de revenir aux racines de l’art de Baptiste Poquelin.
La liberté des chanteurs-acteurs, qui prennent leurs aises sur la scène (et ne se privent pas d’interagir avec les musiciens, rassemblés côtés cour, et non uniquement lors du duel entre les violons- et Polichinelle, armé de son luth, dans le Malade imaginaire…) déroule le fil de la soirée. Ce sont ces incarnations successives dans des situations moliéresques types (satire des médecins, moquerie du mariage, cavalcades grotesques, pamphlet social etc…) qui guident le spectateur d’un extrait à l’autre. Le morcellement des scènes et intermèdes proposés ne gêne pas, tant la musique conduit d’une scène à l’autre, et s’insinue entre ces extraits si variés.

Romain Champion, s’il a autrefois séduit en Atys, prouve que sa vis comica est à l’aune de l’héroïsme vocal dont il fait montre avec émotion en Orphée. Il use de la douceur de son timbre et de sa prestance pour composer un benêt plus vrai que nature, tout aussi cocasse dans un emploi de jeune premier que dans sa propre parodie. Florian Westphal, formidable Sganarelle, est tout aussi réjouissant dans ses interventions chantées, campant des figures contrastées qui font pouffer. Vincent Bouchot est un Polichinelle madré tout comme une hilarante Vieille… Ils sont parfaitement appariés et se donnent la réplique avec un entrain communicatif.

En bis, le trio des Rieurs pour Les Fous divertissants de Poisson (1680) résume parfaitement l’ambiance festive. On quitte le théâtre le sourire aux lèvres, en fredonnant des « miaous » et en se disant, « Ô le joli concert, et la belle harmonie ! »



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