samedi 15 décembre 2012

Concert d'inauguration du Festival Paris Baroque : Hugo Reyne à aint Sulpice (novembre 2012)

Guillaume Bouzignac (v. 1587- ap. 1643)
Six motets (attribués à Bouzignac)
Cantate Domino
Heu ! Suspiro
Ha ! Plange
Ex ore infantium
Omnes gentes
O mors


Marc-Antoine Charpentier (1643-1704)
Te Deum H 146 (1692?)

Jean-Baptiste Lully (1632-1687)
Motet de la Paix (Jubilate Deo omnis terra) LWV 77/16 (1660)

Michel-Richard Delalande (1657-1726)
Te Deum (1703)

Stéphanie Révidat, soprano 1
Anne Magoüet, soprano 2
François Nicolas Geslot, haute-contre
Sébastien Obrecht, ténor
Aimery Lefèvre, baryton

la Simphonie du Marais
Le Choeur du Marais

Hugo Reyne, direction
Eglise Saint-Sulpice, 23 novembre 2012 – Festival Paris Baroque



Le concert inaugural du tout nouveau festival Paris Baroque, promettait de bien belles choses : jugez-en donc ! Un programme judicieux et alléchant de musique sacrée des règnes de Louis XIII et de Louis XIV, mettant en exergue des motets de Bouzignac, ce compositeur d'origine languedocienne si profond et encore si peu joué, un ensemble et un chef dont on connait les affinités électives avec ce répertoire et un plateau séduisant de solistes... C'était aussi marquer judicieusement le quart de siècle de la Simphonie du Marais. Hélas, c'était sans compter avec l'acoustique si perturbante de Saint-Suplice, pardon, Saint-Sulpice, qui fit tournoyer les voix, vriller les contrepoints et dispersa les pupitres durant les deux premiers motets. Au sein d'un magma sonore dont émergeaient héroïquement quelques fulgurances (un trait qui fusait, un silence qui ne parvenait pourtant pas à marquer son espace) on distinguait suffisamment de beautés pour enrager face à cette voûte majestueuse qui aspirait en volutes bigarrés des pièces bien trop fragiles pour cet espace et crucifiait en sa croisée les musiciens...

L'intervention hâtive de sainte Cécile (sans doute invoquée avec autant de ferveur par le public que par les malheureux interprètes !) rétablit un semblant d'ordre dans la suite du programme : les musiciens ayant pris la mesure de cette déconfiture architecturale s'étaient-ils calés sur ces perturbations acoustiques ou l'oreille s'était-elle mise à compenser, on ne sait, mais en seconde partie du concert, il n'y paraissait absolument plus... Louons cependant l'engagement sans faille et le sens de l'acrobatie de ces équilibristes de la musique qui parvinrent à donner le meilleur dans des circonstances particulièrement délicates (on se demandait quel « retour » ils pouvaient bien avoir...)

« Malheur du peuple, Gloire du Roi » résume joliment Hugo Reyne dans la note d'intention du concert. En effet, si les motets de Bouzignac regardent en face le terrible siège de La Rochelle et la souffrance de ses habitants, l'aspiration à la Paix telle qu’énoncée par Lully et la célébration des victoires royales des Te Deum ritualisés de Charpentier et Delalande se déroulent en une réjouissance fervente qui masquait avec art les malheurs d'un temps scandé par les désolations de la guerre. Particulièrement didactique est le dialogue « de la Rochelle » assez manichéen, qui enseigne où se trouve le véritable pouvoir temporel… Bouzignac se montre plus ambigu dans la déploration (superbe évocation du massacre des Innocents avec un poignant Ex ore infantium, dont les saccades scandent les étapes du récit et ses interrogations) Ce programme marque ainsi un crescendo fluide dans les affects, de la poésie madrigalesque des motets de Bouzignac qui s’effrangeaient avec l’espérance retenue du O mors, ero mors tua... (motet de sortie de la maîtrise de Narbonne, il a été écrit par un Bouzignac de dix-sept ans qui témoigne déjà d’un métier sidérant !) jusqu’au coup de tonnerre du Te Deum de Charpentier, enchaîné sans coup férir… Ce changement subit d’atmosphère décuple la secousse initiale que la familiarité de l’œuvre ne parvient toujours pas à émousser. Le Jubilate Deo, première grande pièce sacrée de Lully, jamais interprétée après 1660 et jamais imprimée et sans doute pour cette raison moins favorisée que ses autres motets, ne mérite pas cette relative obscurité : il ouvrait la voie au Te Deum de Delalande, plus corseté que celui de son confrère, mais dont l’élan libératoire (Te gloriosus…) permet d’atteindre une jubilation plus intériorisée et qui semble paradoxalement plus habitée.

Ces flux et reflux, âpres, poétiques, hiératiques et bien vivaces parlent encore au « bel aujourd’hui », témoin l’attention recueillie du public, étayée par une équipe de solistes soudés et concentrés. Caresse lumineuse du chant de Stéphanie Révidat, ambre soyeuse d’Anne Magouët qui sait estomper le trait sans l’ombrer, sobriété moirée de François Nicolas Geslot, poli lustré de l’acajou de Sébastien Obrecht, incrustations de jais d’Aimery Lefèvre qui retient l’outre-noir, tous trouvent des couleurs changeantes qui s’insinuent dans les motifs, comme en des tableaux de marqueterie polyphonique, des traits individuels qui ramènent l’auditeur au récit sacré, en un trompe-l’œil habile qui brosse images, paysages mentaux et chocs émotionnels. Ils sont merveilleusement secondés par un chœur percutant et tendre, compatissant et radieux. Et portés par un Hugo Reyne qui, en bon pasteur, conduit ses brebis sans les égarer en chemin, avec sagacité, confiance et foi en ces partitions dont il sait les moindres méandres.

Deux bis concluaient le concert : l'un, poignant (« De Profondis » de Delalande), en hommage à Montserrat Figuerras, puisque ce 23 novembre marquait l'anniversaire de sa disparition prématurée. L'autre, clin d'oeil festif, saluait la naissance de ce festival, auquel on souhaite longue vie et prospérité, avec un « Celebrate this Festival » (Purcell) étincelant.


Rappelons qu’Hugo Reyne a enregistré un très beau CD "Musiques au temps de Richelieu" (Musiques à la Chabotterie, 2008) dans lequel on peut retrouver les motets attribués à Bouzignac, ainsi que diverses pièces sacrées de Nicolas Formé, Annibal Gantez, Antoine Boesset et Nicolas Formé.

Compte-rendu initialement publié sur ODB-opera.com.

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