samedi 22 décembre 2012

Cherubini : Médée (Théâtre des Champs-Elysées, décembre 2012)

Luigi Cherubini : Médée (1797)
Livret de Benoît-François Hoffmann (avec modifications de Kryzstof Warlikowski et Christian Longchamp)

Nadja Michael – Médée
John Tessier – Jason
Elodie Kimmel – Dircé
Vincent le Texier – Créon
Varduhi Abrahmyan – Néris
Ekaterina Isachenko – Première servante
Anne-Fleur Inizan – Seconde servante

Constant Clermont, Paul Pehlivanian – Enfants de Médée

Chœur de Radio France (Stéphane Petitjean –direction)

Les Talens Lyriques
Christophe Rousset – direction musicale

Kryzstof Warlikowski - mise en scène
Malgorzata Szczęśniak – décors et costumes
Saar Magal – chorégraphie
Christian Longchamp – dramaturgie
Denis Guéguin – conception vidéo

Théâtre des Champs-Elysées, 16 décembre 2012.





DVD Bel Air Classiques - 
Théâtre Royal de La Monnaie à Bruxelles en 2011.


Noces de sang.
« Tremblez ! à ses fureurs vous connoitrez Médée. »
 (Benoît-François Hoffmann, I, 4)

Médée n'en a pas fini de captiver, de révulser, de repousser. Témoin la bronca qui ponctua la série de représentations données au Théâtre des Champs-Elysées, dont la cause avouée est l'incise d'un song pourtant bien en situation (''Darling I love you, tho' you treat me cruel / You hurt me, and you made me cry / But if you leave me, I will surely die''), présence exogène tout autant insupportable à certains que Médée l'est au bon peuple grec. Si ''la vie copie l'art'', c'est que ce dernier fouaille ici sans relâchement une blessure ouverte, celle d'un métissage (apparemment) impossible, d'un conflit larvé, hélas bien actuel, qui éclate au grand jour. Jason, aventurier repenti arborant capillairement la Toison, peut-il réellement changer de peau ? (Non, car sous ses oripeaux de ses nouvelles noces, sa Médée, il l'a littéralement dans la peau, par ces tatouages jumeaux, et par la présence redoublée de leurs fils qu'il veut s'approprier...). Ce sont ses efforts pour se soustraire à ce corps féminin qui l’aimante (tout comme il magnétise tous les mâles corinthiens) qui dénoncent son hypocrisie, sa lâcheté et son équivoque...

Toujours en mouvement, ''Médée l'Arabe'', la ''cocue'', la ''sorcière'' (II, 5), la parricide ne peut faire partie de la Cité, écartelée entre la commode de marine (une allusion à la nef Argo ?) qui exhibe l'instabilité foncière d'une éternelle étrangère transportant son monde clos avec elle (atours, armes, réconfort alcoolisé et clan reconstitué) et la saignée de sable qui tranche la scène en deux. Espace libératoire où elle redevient elle-même, comme drainant ses forces de cette terre de Colchide qui fit surgir les guerriers des dents du dragon autrefois semées par Jason. Car le trophée que ce dernier présente fièrement à sa promise n'est autre que la dépouille du frère de Médée, dépecé pour faciliter la fuite du héros, crime fondateur inexpiable. Et Médée éternellement en rupture, en transgression des autres et des siens, alcool facile et masques vacillants, mesure de ses allées et venues de plus en plus fébriles l'espace de sa revanche et les faiblesses de ses ennemis. Espace libératoire aussi où Dircé ose se révolter contre son destin obligé, craint autant que désiré ; ose se dépouiller des atours de noces qu’on la force à revêtir, corps social où elle ne peut plus être une chair habitant une volonté…

De la version originelle, longtemps négligée, Kryzstof Warlikowski n'a pas gardé les dialogues d'origine. Seules les situations demeurent, exposées dans des échanges saccadés, dont le rythme fuit les rimes trop policées de 1797 pour un vocabulaire volontairement abrupt. Ce ''parlar disgiunto'' (moins irritant qu'à la création du spectacle, en 2008, grâce à une sonorisation moins agressive, mais qui maintient la rupture entre le dit et le chanté) fait écho aux nombreuses ruptures de l’œuvre : feinte ''tragédie lyrique'' (scènes initiales avant l'irruption de Médée qui casse le moule musical dans son sillage) qui se fond en musique visionnaire laissant la haute main à l'orchestre, monde des hommes et des femmes quasiment étanches (ces dernières ne sont guère que des poupées Barbie, toutes justes bonnes à consommer ou à l'échappée d'un petit tour de piste de podium), césures de ces panneaux miroitants, enfermant et dévoilant l'uniformité d'un monde où la conformité est de règle, et la violence aussi. Un monde d'hommes à leur propre usage, où les petits ne sont que d'hommes et aussi leur miroir; les fils de Jason sont bien de son sang et n'appartiennent plus à leur mère. L'un d'eux ne se gratte-t-il pas, d'un geste furtif, comme Créon, après son contact avec Médée ? Et ne sont-ils pas les auteurs du ''Casse-toi'' qui balafre le mur du fond ? Baguenaudant sans but sur le plateau, ils sont enjeu mais aussi victimes.

La seule figure tutélaire féminine est celle, double, de la Vierge Marie, qui encadre la scène, immobile, muette, impuissante. Vierge et Mère, Reine des Cieux et Pietà. Celle-là même qui veille sur ce flot d’enfants joyeux sortant de l’école, du haut de sa niche dans la cour de récréation, dernière image des films super 8 projetés sur le rideau de scène… Cette figure, Médée se l’approprie, dans un dernier retournement, un accouchement sanglant (''Oui, je te sens en mon ventre, oui, viens ange de la mort, délivre-moi'' III, 1). Tout comme elle a revêtu les caches de cette culture qui ne saurait l’accepter (n’arbore-t-elle pas une autre perruque pour séduire Créon, en une parodie de feint dénuement, dévoilement vestimentaire et de simulacre blond ?), nouvelle ''vierge'' et ''putain'', elle permute en une dernière vengeance cette féminité positive en cette maternité dévoyée où elle incarne un terrible androgyne. (Dans la scène finale, Médée arbore à la fois le marcel de Jason et le bleu marial du pantalon de jogging…) Mais seul le crime est sa postérité.

Nadja Michael, ''monstre étonnant'' est une Médée qui sidère l’âme, si elle déchire par instants les oreilles. Mais peut-on seulement ergoter sur les aigus très tirés et éructés, la ligne de chant qui donne le mal de mer, la diction qui force à garder un œil sur le surtitrage (curieusement, le français parlé est presque parfait) ? Pour toute autre, on hurlerait à l’insupportable. Ici, le magnétisme sexuel ondoyant de l’incarnation, la puissance et la justesse du propos, toute de douleur et de fureurs mêlées, forcent l’admiration. Et la totale adhésion. Cette formidable actrice lyrique d’une beauté sidérante, au sommet de ses moyens expressifs, incarne véritablement cette femme sur le fil du rasoir, drainant après elle tous les ravages d’Amy Winehouse. Dans toute sa dureté, sa crudité, sa violence folle. Son imprévisibilité de ressort tendu vers son unique but, qui se détend brusquement, dans un claquement de porte qui est aussi son tombeau.

Face à ce déferlement incontrôlable, le monde policé et banalisé des Grecs pourrait faire exsangue figure. Il garde toutefois sa cohérence grâce à des interprètes soudés. Les servantes (Anne-Fleur Inizan et Ekaterina Isachenko) contrastent avec subtilité leur normalité pâlichonnes face à ce torrent. Elles font pendant à la blafarde Dircé d’Elodie Kimmel, tétanisée et recroquevillée, mais qui n’en oublie pas pour autant la netteté de ses vocalises. Vincent le Texier prête une bonhommie apparente à une rigidité obtuse et opportuniste, malgré quelques notes éraillées. John Tessier, Jason séduisant au timbre melliflu, abandonne rapidement sa persona d’emprunt pour dévoiler sa sécheresse intérieure, conservant sa grâce et un contrôle raisonné qui ne se fracasse qu’à la fin. Seule compassion vraie dans cet univers éclairé d’une lumière crue, Varduhi Abrahmyan apporte avec sa Néris la seule véritable accalmie ; pause poignante dans cet affrontement inexorable. De beaux chœurs, dont la présence glacée reflète l’horreur et la pitié, parachèvent une distribution resserrée au plus près des mots et des affects.

La direction fiévreuse de Christophe Rousset est le pendant flamboyant et empathique de ce cataclysme annoncé. Dès l’ouverture, le destin est en marche, prégnant et inévitable. Louvoyant entre ces abîmes, Les Talens Lyriques concilient férocité et douceur, tension et hédonisme, âpreté et miel. Tout en regardant vers les racines napolitaines et florentines de Cherubini et en soulignant un discours emprunté avec panache à son pays d’adoption. Les amples pages donnent à l’ensemble l’opportunité de déployer les sonorités, les rythmes et les couleurs d’un tableau au toucher chatoyant, qui laisse affleurer la force vive du trait.


Texte publié originellement sur ODB-opera.com
 
Diffusion France Musique le 29 décembre à 19h. 

La reprise à La Monnaie de 2011 a été enregistrée et commercialisée par Bel Air Classique (DVD).



DVD Bel Air Classiques - 
Théâtre Royal de La Monnaie à Bruxelles en 2011.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire