dimanche 14 octobre 2012

Recréation du Te Deum de Colin de Blamont (Les Ombres à Saint-Galmier, octobre 2012)



Eugénie Warnier – dessus
Mélodie Ruvio – bas-dessus
Jean-François Lombard – haute-contre
Olivier Fichet – taille
Lisandro Abadie – basse-taille
Virgile Ancely – basse

Les Ombres
Sylvain Sartre et Margaux Blanchard – direction artistique
Sylvain Sartre, Sarah van Cornewal – flûtes traversières
Marie Rouquié, Alice Julien-Laferrière
Elsa Franck, Béatrice Delpierre – hautbois
Amélie Pialoux – trompette
Jérémie Pasasergio – basson et contre-basson
Margaux Blanchard – viole de gambe
Steinunn Stefansdottir – basse de violon
Najda Lesaulnier – clavecin
Marc Meisel – orgue
Vincent Flückiger – théorbe
Henri-Charles Caget – timbales

Marc-Antoine Charpentier
Miserere à deux dessus et deux flûtes, H. 157
Sonate à huit, H. 548
Magnificat à trois voix, H. 73

François Colin de Blamont
Te Deum (inédit)

Eglise de Saint-Galmier – 10 octobre 2012
Saison de l’Opéra-Théâtre de Saint-Etienne






Umbras Laudamus…

En résidence à l’Opéra-Théâtre de Saint-Etienne, le jeune ensemble Les Ombres, distingué au Festival d’Ambronay, vient de marquer un grand coup avec un concert proprement enthousiasmant. Certes ce coup d’éclat n’a rien qui surprenne si on se souvient de leur premier CD, conçu et enregistré à Ambronay, dans le cadre de l’aide aux jeunes ensembles. (On en avait parlé [url http://www.odb-opera.com/modules.php?name=Forums&file=viewtopic&t=9198]ICI[/url]) Un second disque, consacré aux Nations de Couperin (à paraître chez le label Ambronay), tout aussi abouti, montre bien que ces débuts prometteurs n’étaient en rien un heureux hasard…

Le programme qui nous était proposé alliait très intelligemment « valeurs sûres » et absolue découverte. En effet, après quelques trois siècles, Les Ombres ont ragaillardi à nouveau le Te Deum de Colin de Blamont, pièce magistrale qui connut une naissance tourmentée…

Le mariage de Louis XV et de Marie Leczinska, le 4 septembre 1725, donna lieu à de nombreuses festivités : on programma donc un Te Deum, comme il se devait. La pièce choisie était celle de Bernier, sous-maître de la Chapelle, dirigée par lui-même. Un contrordre de dernière minute changea cette programmation en celui de Lalande, qui devait être dirigé par Colin de Blamont, surintendant de la Chambre. Bernier refusant littéralement de céder la place, Colin de Blamont fut hissé sur la tribune par le Duc de Mortemart et l’évêque de Rennes… mais son triomphe fut bien court. Bernier ayant auparavant distribué sa partition, le directeur musical de dernière minute dut diriger le Te Deum de son opposant… Cette première escarmouche en préfigura d’autres.
Colin de Blamont compose finalement son Te Deum (édité en 1732), lequel fut créé le 8 avril 1726, au Concert Spirituel… juste après un Miserere de Bernier !
Les deux rivaux eurent par la suite l’occasion de s’affronter encore pour la direction de leurs œuvres respectives, jusqu’au triomphe final de Colin de Blamont sur ses rivaux de la Chapelle. Il eut apparemment la possibilité de diriger sa pièce sacrée au moins trente fois entre 1726 (date de composition de la première version, car il aimait retoucher son œuvre, ce qu’il fit vers 1744) et 1758. Ce Te Deum commémora ainsi la naissance de la petite-fille du roi (1750), la convalescence du Dauphin (1752), le Traité d’Aix-la-Chapelle (1748), etc...
Cette histoire réminiscente du Lutrin de Boileau illustre bien les rivalités féroces qui émaillaient la vie musicale de la Cour entre la Chambre (chargée des festivités extraordinaires) et la Chapelle (chargée de toute la musique religieuse), tout comme les fastes hiérarchisés des cérémonies auliques.
 
Dérouler tour à tour les sortilèges intimistes de Charpentier avant l’éclat brillant de Colin de Blamont édifiait un crescendo bienvenu, du recueillement à l’exaltation, d’une retenue intériorisée à une jubilation plus démonstrative. Elle permettait également de mettre en lumière les sources d’inspirations du compositeur : du moule lulliste (la forme du Te Deum est déjà bien codifiée) à un « air du temps » dont le musicien n’est pas dupe (il s’échappe souvent des formules attendues par des torsions du plus bel impact). Cependant par des effets rappelant sensiblement un Lalande (qui fut son protecteur), un Desmarest ou un Charpentier, Colin de Blamont parvient à échapper à la forme commune des musiques de cérémonie. Cette inventivité singulière est un immense plaisir pour l’auditeur.

Le Miserere, écrit pour la semaine sainte de 1673, était une parfaite introduction à ce concert. Cette « petite forme » sobre, sans fioritures inutiles mais au charme prégnant, fut déroulé avec la coruscante flamme d’Eugénie Warnier et la grave douceur de Mélodie Ruvio, présence plus pondérée, qui contrebalançait admirablement cette supplication dans une harmonie faite complice par les voix et l’esprit.
La Sonate à huit, formant arche entre les deux pièces sacrées, exalta les couleurs, les répons fluides des pupitres et les configurations sans cesse renouvelées de timbres charnus, piquants et onctueux. Si Charpentier ponctuait son manuscrit de « La viole se divertit » et « la basse de violon se divertit aussi », ce plaisir se communiquait à l’auditeur, par l’élan souvent facétieux, la grâce mélodique et la vivacité des pupitres.
Cette première partie se concluait par le Magnificat, texte que Charpentier mit en musique pas loin de dix fois. Cette version composée de retour de Rome, vers 1670-1, se fonde sur une basse obligée (dont le fameux tétracorde descendant répété 89 fois, fit également la renommée du Zefiro torna de Monteverdi). Sa fausse impavidité, admirablement portée par Margaux Blanchard, permet des variations colorées où instruments et voix se répondent. Soulignons la fougue de Jean-François Lombard dont l’élan initial galvanisa cette prière en forme de tournoiement cyclique et la transforma en une célébration du renouveau, miroir en écho à la délicatesse de la splendide « Vierge au pilier » du XVe siècle, située à l’entrée de la nef. 
 
  


 La pièce de résistance de la soirée était la recréation de ce Te Deum tant attendu. Que ce chef-d’œuvre bigarré au charme entêtant soit resté si longtemps enfermé dans des folios oubliés est proprement étonnant. Il réserve des pages propres à mettre en valeur toutes les voix (aux parties d’un équilibre acrobatique jubilatoire), des modulations efficacement porteuses d’un élan qui frôle les abymes sans y verser, d’un clinquant réjouissant et d’une subtilité accorte, brillamment amenée. Ce serait pitié que de chercher à isoler les mérites des uns et des autres, tant l’accord de tous est ici palpable. On est emporté par cette énergie festive, conquis par ces jeux de contrastes admirablement rendus par des timbres qui se répondent, se rejoignent, se fondent pour s’échapper en une fontaine de sons colorés et chamarrés, chanteurs et instrumentistes en parfaits acolytes.

On espère désormais que cette pièce magnifique sera gravée avec sa compagne germaine, l’œuvre rivale de Bernier. Ce serait le moyen d’accorder enfin l’avers et le revers de la même médaille commémorative, et un feu d’artifice joyeux, bien roboratif en nos si tristes temps.

Ce programme sera repris à Paris le 9 décembre, lors du Festival Paris Baroque, en l’Eglise de Saint-Etienne-du-Mont.

NB : L’historique du Te Deum est inspiré des notes de programme rédigées par Guillaume Bunel.

A noter qu'il s'agit bien d'une re-création, malgré l'existence d'un 33t enregistré par le Collegium Ars Renata dirigé par Yves Rudelle pour le Club Français du disque, car c'est l'ultime version manuscrite du compositeur ainsi que ses annotations (objet de l'édition musicale des Ombres) qui ont été interprétés lors de ce concert et non la première version du Te Deum comme c'est le cas dans le 33t. (communication de Sylvain Sastre)




 
Sur Saint-Galmier et son église, on lira avec profit la page de Forez Info, « Petite balade à Saint-Galmier »…
 
                                         


Photographies © E. Pesqué

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