mardi 30 octobre 2012

Lully - Phaéton - Talens Lyriques (Salle Pleyel, octobre 2012)

Lully - Phaéton

Emiliano Gonzalez Toro - Phaéton
Andrew Foster-Williams - Epaphus
Ingrid Perruche -Clymène
Isabelle Druet - Théone, Astrée
Cyril Auvity - Triton, le Soleil, la déesse de la Terre
Frédéric Caton - Mérops, Automne, Jupiter
Gaëlle Arquez - Libye
Benoit Arnould - Protée, Saturne
Virginie Thomas - Une Heure, Une bergère égyptienne
Chœur de chambre de Namur Les Talents Lyriques
Christophe Rousset – direction, clavecin
Salle Pleyel – 25 octobre 2012



Eblouissant Phaéton...

Dernier sujet mythologique de Lully et Quinault, cette tragédie en musique surnommée ''l'opéra du peuple'' pour l'enthousiasme de sa réception ne manque pas à sa réputation, au vu de l'accueil triomphal du 25 au soir à Pleyel...

Créé en avril 1683, l'opéra fut représenté sans relâche à Paris jusqu'en janvier 1684 (première d'Amadis), et repris de nombreuses fois au XVIIIe siècle. Il eut tout autant de succès en province où il enchanta également, malgré des représentations moins fastueuses, les ''effets spéciaux'' scéniques chers aux contemporains n'étant sans doute plus au rendez-vous...
Le livret est inspiré d'Ovide ; en fait, il s'agit des épisodes des Métamorphoses qui font suite à ceux relatant l'histoire d'Io... lesquels avaient malheureusement inspiré Quinault pour son Isis, celle qui lui valut une disgrâce royale retentissante... Retour du refoulé, ou geste de courtisanerie bien comprise, le sort de Phaéton s'apparentant bien évidemment aux Grands qui contesteraient l'absolutisme royal ?

S'il est conforme en bien des points au genre déjà bien établi, il n'en présente pas moins des traits étonnants : comme le souligne Bufford Norman, « deux ingrédients principaux nécessaires à la tragédie en musique font défaut : l'enjeu amoureux et la présence d'un véritable héros. »
En effet, Phaéton est un condensé d'arrogance et de ''mauvaise gouvernance'' : le peuple égyptien ne peut donc que se louer de sa fin prématurée... Buté, fuyant, geignard (il ne supporte pas la contradiction), ce n'est qu'une façade de héros, une outre gonflée de vent. Pis encore, cet ambitieux assez minable rompt le pacte qui voit en lui le représentant de la divinité sur terre, monarque garant de l'équilibre cosmique (la scène de sacrifice de l'acte III et son blasphème sont en effet très révélateurs...) Quinault distille d'ailleurs, d'acte en acte, une accumulation de gestes qui fait se détourner l'empathie du spectateur pour cet anti-héros...

La structure de la pièce suit ce renversement de valeurs : la chute dramatique fait écho à la soudaineté de la chute de Phaéton de son char. Ce sont les personnages traditionnellement ''mineurs'' (donc les voix graves) auxquels sont dévolus les deux (magnifiques) échanges amoureux. La problématique de ce divertissement (la place de l'ambition, du devoir, de l'amour) rebat les cartes différemment. Cette complexité thématique nouvelle s'illustre aussi dans le sort en suspens des personnages : si on devine leur futur, on ne saurait en être assuré. (N'est pas Protée qui veut !) Tous auront à faire face aux conséquences de leurs actes, surtout Clymène, mère de Phaéton, qui le soutient dans son élan suicidaire, le personnage le plus ambigu, et par là, l'un des plus touchants.

La dispute avec Epaphus qui met en doute la filiation divine de Phaéton, et qui forme presque tout l'argument d'Ovide, n'apparait qu'à la fin du texte de Quinault. Ce dernier consacre donc ses premiers actes aux amours tourmentées de Libye, amante contrariée d'Epaphus (qui est ici la fille du roi Merops, alors que dans la mythologie classique, elle est fille d'Epaphus et de Memphis ou encore de Cassiopée !) et à celles de Théone, fille de Protée et amante abandonnée par Phaéton : ce dernier personnage permet d'introduire sans trop d’invraisemblance son père, ses prédictions... et le grand divertissement du premier acte. Ce bric-à-brac mythologique, agencé avec beaucoup d'habilité, crée des climats variés, aptes à y ''suspendre'' une musique protéiforme (justement !) et bigarrée. Il réserve aussi, pour le spectateur contemporain, des moments d'amusement fréquents, dus à un syncrétisme qui semble surprenant dans la conflagration des deux sphères des panthéon grecs et égyptiens. (La confrontation Epaphus – Phaéton est d'ailleurs assez jouissive dans ce contexte !)

Si pour les contemporains du Florentin, le livret s'est souvent résumé au ''trébuchement de Phaéton'', à la machinerie époustouflante et merveilleuse de Bérain et sa conclusion surprenante, on n'a pas besoin de ces riches décors et de machineries sophistiquées pour exhaler le charme prenant d'une partition absolument magnifique, servie par une équipe enthousiaste et harmonieuse.

Par où commencer ? La fusion de l'équipe était telle qu'il semble presque injuste de choisir un début. Préludons donc avec les victimes de la folie du fils du Soleil, ce peuple, incarné avec ferveur, force, liesse et subtilité par le Chœur de chambre de Namur dont on ne peut que louer, de concerts en enregistrements, l'engagement et l'excellence. Sortie du choeur, la charmante Virginie Thomas (déjà repérée chez William Christie) enchante par la fraicheur de son timbre, la netteté de ses attaques et le pétillement qu'elle apporte à ses miniatures. Benoit Arnould est un Protée bucolique qui manque un peu d'autorité dans ses vaticinations : il y apporte cependant une touche de fatalisme épuisé qui nuance le couperet du destin et y apporte une distance bien intéressante. Séduisante Libye de Gaëlle Arquez, qui émeut par sa déploration sobre, une élégance de ton, une retenue qui frémit imperceptiblement sous son hiératisme obligé. Belle autorité de Frédéric Caton ; si on peut lui reprocher de moins marquer la faiblesse congénitale de Mérops que l'autorité de son Jupiter tonnant, il faut alors s'en prendre au défaut de ses qualités. Cyril Auvity est le véritable Protée de la soirée, en ses métamorphoses virevoltantes ; Triton désinvolte et canaille, Phébus attendri et hédoniste, déesse éplorée, tous ses personnages partagent son timbre solaire et son talent dramatique mis au service d'un texte et d'un style porté à son apogée. Isabelle Druet affirme sa douce présence et trouve son épiphanie dans un « Il me fuit l’inconstant » qui essore l'âme. Ingrid Perruche apporte toute sa science de tragédienne et la rutilance de son phrasé à une Clymène paradoxale et tourmentée, malgré un instrument qu'on a connu plus étincelant. Andrew Foster-Williams commence mal. Son Epaphus est tout d'abord bizarrement ''Schwarzeneggerien''. Petit à petit, le personnage s'affine, comme l'intonation qui se fait plus précise sans perdre de son muscle, finit par nous le rendre touchant au-delà du convenu de son tracé. Last but not least, Emiliano Gonzalez Toro, qui campe un Phaéton tête-à-claque qu'on adore détester, avec prestance, une certaine distanciation froide et une impertinence transgressive. Le chanteur semble parfois étrangement absent, la faute aux virus de saison ?

Si l’acoustique de la Salle Pleyel est loin d'être idéale pour les formations baroques, la direction musicale incisive qui projetait bien le son tout en lui conservant une rondeur lumineuse, et la diction remarquable des solistes et du chœur palliaient à cet inconvénient (le surtitrage était bien superflu...). Du reste, quelques ajustements plus tard, au milieu du Prologue, et l'habituelle matité désolante de cette salle de concert n'y paraissait presque plus.
Sobriété tendue d'un continuo néanmoins flamboyant et éloquent, bois enflammés, cordes moelleuses, ce sont des Talens Lyriques à leur tout meilleur qu'on retrouve au service d'un compositeur dont ils savent si bien exalter les ivresses et distiller les sucs. C'est une morale dionysiaque et implacable, joyeuse et ironique, tendre et souple, fringante, majestueuse et malicieuse, qu'inscrit dans l'éther un Christophe Rousset qui nous fait parcourir les cimes de l’Olympe jusqu'à la chute inéluctable. Ce Phaéton rejoint ainsi, dans son panthéon lulliste un Persée solaire, un Roland glorieux et un Bellérophon triomphal.
Et Armide, c'est pour quand ?


Le programme de salle de Pleyel est téléchargeable sur le site de la Salle Pleyel 

On peut encore regarder en ligne la captation vidéo faiteà Beaune cet été

Le disque sortira à l'automne 2013 chez Aparté.

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