mardi 30 octobre 2012

Concert "Passions françaises" - Talens Lyriques (Francfort, octobre 2012)

Französische Passionen

Jean-Baptiste Lully : Roland
Ouverture
Acte IV, 2 : « Ah ! J’attendrai longtemps »
Acte IV, 5 : « Je suis trahi ! Ciel ! … Ah ! Je suis descendu dans la nuit du tombeau… »
Acte V, 5 : Ritournelle et Air de la Fée : « Par le secours d’une douce harmonie… »
Chaconne

Marc-Antoine Charpentier : Médée
Ouverture
Acte III, 3 : Air de Médée : « Quel prix de mon amour ! »
Acte III, 7 : Scène : Premier et deuxième Airs pour les Démons

André Campra : Tancrède
Ouverture
Acte IV, 1 : Air de Tancrède : « Sombres forêts, asile redoutable… »
Acte III, 1 : Duo Herminie – Argant : « Ah ! Quels funestes coups ! »

Jean-Philippe Rameau : Castor et Pollux
Ouverture
Acte II, 2 : Air de Télaïre : « Tristes apprêts, pâles flambeaux »
Acte II, 1 : Air de Pollux : « Nature, amour, qui partagez mon cœur »
Chaconne

Jean-Philippe Rameau : Zoroastre
Acte III, 1 : Duo Abramane – Erinice : « Arrêtez, modérez cette fureur extrême »
Acte III, 2 : Air d’Abramane : « Osons achever de grands crimes »
Acte IV, 1 : Air d’Abramane : « Cruels tyrans qui régnez dans mon cœur »
Acte IV, 4 : Duo Abramane –Erinice : « O dieux ! Quelle douleur mortelle »
Acte IV, 5 : Duo Abramane –Erinice : « Ministres redoutés du plus puissant empire »
Acte IV, 6 : Air grave des Esprits infernaux
Acte IV, 6 : Air vif des Esprits infernaux

Gaëlle Arquez – mezzo-soprano
Aimery Lefèvre – baryton-basse

Les Talens Lyriques
Christophe Rousset – direction

Europa Kulturtage 2012 « Faszinierendes Frankreich » - Alte Oper, Francfort – 17 octobre 2012



A l’heure où la Communauté Européenne se voit récompensée par le Prix Nobel de la Paix, témoignage encore étonnant de ces quelques soixante ans de paix, déroulement encore ahurissant au vu d’une histoire européenne tourmentée, le festival Europa Kulturtage 2012 célébrait cet automne (après l’Italie l’an dernier et avant la Lettonie en 2013) la culture française sous divers aspects : littérature (avec Marie Ndiaye, Virginie Despentes, Philippe Djian), danse (sous l’égide de Mourad Merzouki), cirque (représenté par la compagnie XY), cinéma (cycle Carole Bouquet), concerts dévolus à des styles divers (Michel Portal, Cercle de l’Harmonie, …).
Dans une allocution très applaudie, Mario Draghi mit l’accent tant sur ce Nobel qui couronne les efforts conjoints d’hommes et de femmes de bonne volonté que sur les échanges culturels qui font la richesse et la force des partenaires européens. Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France et le maire de Franfort lui succédèrent à la tribune bordée de fleurs bleues, blanches et rouges pour préciser l’esprit et la lettre de ce festival, remercier sponsors et partenaires…

Ce concert inaugural présentait des pages composées par deux grands fondateurs et réformateurs de la musique française, Lully et Rameau, qui témoignent de ce génie musical national. Les chemins musicaux de traverses n’en étaient pas pour autant négligés : deux grands épigones lullistes, Charpentier et Campra, qui ne se contentèrent pas de suivre aveuglément la voie tracée par l’inventif Florentin, étaient également mis à l’honneur. Si ces deux musiciens se coulent dans un genre, la tragédie en musique/lyrique déjà bien établie, ils savent y apporter une saveur autre, bien représentative de leur propre palette. Ces compositeurs témoignent également du particularisme français dans le concert européen entre 1680 et 1750, puisque la France résistait à sa manière à la sphère d’influence de la musique italienne… bien qu’elle ait été une créatrice de modes artistiques pour nombre de souverains européens, ce qui n’est pas le moindre de ses paradoxes !

« Passions françaises », promettait le programme. Force est de reconnaître que ces passions ne manquaient pas de violence et de tourments affichés, qui tranchaient avec les discours introductifs. En effet, Roland se voit signifier d’aller au combat plutôt que de soupirer vainement d’amour. Médée, amante incestueuse, évoque les Enfers pour satisfaire à son désir de vengeance. Tancrède, croisé franc, soupire pour son ennemie musulmane Clorinde, ce qui désespère leurs soupirants respectifs Argant et Herminie. Par dépit amoureux, Abramane et Erinice, eux aussi, s’adonnent aux forces maléfiques. Il n’y a guère que Castor et Pollux qui font assaut de générosité fraternelle… On peut voir dans ce panorama exalté et inspiré les traces d’une époque où la guerre et la violence irriguaient un quotidien scandé par les reprises des combats et où l’art officiel se voulait également célébration de victoires royales abondamment louées dans les Prologues des oeuvres. Si les intermèdes entre deux campagnes militaires sont désormais devenus la norme, on ne peut que s’en réjouir et goûter avec un plaisir redoublé ces fresques héroïques d’un autre temps, bien loin désormais, heureux que nous sommes, des préoccupations de leurs contemporains.

C’est avec un immense plaisir qu’on entend les Talens Lyriques revisiter les pages d’un Roland magistral qu’ils gravèrent en 2003. Aimery Lefèvre endossait pour l’heure l’armure du rôle-titre en place d’Edwin Crosley-Mercer, souffrant ; il le dota d’une incrédulité douloureuse, aux interrogations suspendues, qui se fondaient dans un orchestre pétri de compassion. Sa descente dans la folie se fit spirale, ziggourat enroulée sur elle-même qui s’effritait dans un lézardement explosif. On admirait, une fois encore, l’élégance d’un l’instrument qui sait supérieurement jouer de la clarté et de l’intelligence du diseur pour camper rapidement un personnage caractérisé par ses affects glissants. Les tourments du paladin offraient également à Lully l’occasion d’écrire une chaconne louvoyante et hypnotique, qui ne faillit pas à sa réputation.
Regrettons que la Médée de Gaëlle Arquez, encore toute imprégnée de la douceur enchanteresse qu’elle prêta à la Fée Logistille ait manqué d’un certain mordant pour sa reine magicienne bafouée. Cette dernière était tout d’abord un peu trop corsetée, mais, entraînée par les débordements des Démons invoqués, elle se débonda à la fin avec plus de vraisemblance psychologique et une véritable violence.

C’est devenu une opportunité trop rare que de pouvoir écouter des extraits du Tancrède de Campra, ce compositeur si séduisant si peu joué, et dont on espère toujours la remise au théâtre, depuis les représentations aixoises de 1986. Les extraits présentés étaient par trop frustrants, et l’on se prenait à espérer ce qui faisait suite. Le « Sombre forêt » énoncé avec une émotion contenue qui ne le rendait que plus pathétique contrastait adroitement avec les crêtes de saisissement enflammé des amants dédaignés ; théâtre idéal pour les deux solistes qui surent se glisser avec inspiration dans ces habits idéalement taillés à leur mesure.

La seconde partie était consacrée entièrement au « patron tutélaire » des Talens Lyriques, qui leur rendit au centuple la fidélité qu’ils lui portent. « Tristes apprêts » semblait goutter de larmes de glaces, porté dans la pureté de son élan lugubre par un orchestre qui sut se faire blafard et exsangue lors de cette déploration. La chaconne, qui étala ses sortilèges avec liesse et majesté, tout en faisant luire sa trame tissée d’or et de pourpre, démontra qu’à cette glaciation momentanée, succédait un renouveau bienvenu, dans son riche miroitement.
Ce programme se concluait avec des extraits de Zoroastre ; la noirceur des deux anti-héros distilla ses trop séduisants sortilèges dans les méandres du discours ramiste, fait de ruptures, de grands élans et de reflux tout aussi violents. Rondeur et moire, dynamisme dansant et montées en puissance furent les maîtres mots de l’ensemble dirigé par un Christophe Rousset qui semblait, lui aussi, danser les partitions.

Regrettons seulement que le programme de salle distribué n’ait pas comporté les textes pour le public peu rompu au français ; le concert n’en fut pourtant pas moins vivement apprécié, témoignage de l’éloquence naturelle d’un discours musical pourtant fondé sur le rythme de la parole, de la scansion si caractéristique de ses affects, et d’un orchestre qui sut propager avec art passions contraires et airs de danse témoignant de la grandeur d’un siècle où maintien et élégance rimaient avec rutilance et bonheurs de la danse.


Programme complet du festival sur : http://www.ecb.europa.eu/events/cultural/cultdays/2012/html/index.en.html

Notons que le superbe Städel Museum présente jusqu’au 20 janvier 2013 une exposition passionnante, Schwarze Romantik, autour du romantisme « sombre » : Füssli y côtoie Goya et ses Caprices, les esquisses théâtrales de Delacroix, les paysages fantastiques encrés par Victor Hugo, les paysagistes allemand s’y taillent la part du lion. Ensor et Dali ferment ce tour d’horizon, en ouvrant vers d’autres univers.

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