mardi 2 octobre 2012

Concert Amarillis Patricia Petibon (Festival d'Ambronay 2012)



Amour & Folie

Patricia Petibon, soprano

Ensemble Amarillis
Héloïse Gaillard, flûte à bec, hautbois et direction
Violaine Cochard, clavecin et direction musicale
Xavier Miquel, flûte à bec, hautbois
Kati Debreczeni et Charles-Etienne Marchand, violons
Fanny Paccoud, alto
Annabelle Luis, violoncelle
Richard Myron, violone

Johann Georg Conradi : Die schöne und getreue Ariadne
Ouverture
Air « Grimmes Glück »
Chaconne et air « Doch ich will in Hoffnung »

Marc-Antoine Charpentier
Prélude extrait de la Suite en ré mineur , H. 545
« Ah ! Qu'on est malheureux d'avoir eu des désirs », H. 443
Symphonie en sol mineur H. 529

Michel Lambert : « Vos mépris chaque jour »

Marc-Antoine Charpentier
Gigue anglaise extraite de la Suite en ré
« Bruit de chasse » (Actéon)
« Sans frayeur dans ce bois », H 467
Passacaille extraite de la Suite en ré

Jean-Philippe Rameau : Platée
« Soleil, fuis de ces lieux » (Clarine)
Premier et second tambourins
« Formons les plus brillants concerts » (la Folie)

Georg Friedrich Haendel
« Qui d'amor nel suo linguaggio parlar il rio » (Ariodante)
Ouverture (Rinaldo)
« Piangerò la sorte mia » (Giulio Cesare)

Antonio Vivaldi : Concerto en ré mineur RV 535 (extraits)

Georg Friedrich Haendel
Air « Tornami a vagheggiar » (Alcina)

Bis
Haendel : « Lascia ch’io pianga » (Rinaldo)
Charpentier : « Sans frayeur dans ce bois »

Festival d’Ambronay 2012 - Abbatiale d’Ambronay - 22 septembre 2012




 Vertiges de l’Amour…

On garde une tendresse particulière pour la première apparition de Patricia Petibon au Festival d’Ambronay en 1994 : elle y était déjà un étourdissant Jonathas, alors dirigée par William Christie. Dans la beauté de cette voix, l’intelligence dramatique, la profondeur de l’interprétation, on subodorait déjà qu’une grande interprète nous naissait… Les années et une carrière menée avec intégrité et fantaisie mêlées ont confirmé cette intuition partagée…

Patricia Petibon revient donc dans les lieux de ses débuts avec des acolytes musicales de toujours (leurs liens remontent au Conservatoire) dans un programme fondé sur leurs qualités communes : générosité, plaisir du partage, rigueur musicale et sensualité lumineuse des timbres. Les méandres du discours, fil d’Arianne torsadé de fils d’or et de soie pourpre, se déroulent au gré d’enchaînements ondoyants, de Conradi à Charpentier, puis à Rameau, pour la première partie. Les affects passent alors du désespoir à la mélancolie, pour clore sur l’étrangeté bigarrée de la Folie ramiste. Un continuo remarquable unit ces pages diverses en un discours cohérent qui nous prend par la main et nous amène dans des sentiers tournoyants, comme ceux arpentés par le voyageur perdu d’Etienne Jodelle (« Moy donc qui ay tout tel en votre absence esté, / J’oublie en revoyant vostre heureuse clarté, / Forest, tourmente, et nuict, longue, orageuse et noire. » (Les Amours, XXX) Epanouissement sonore d’extraits de la Suite en ré de Charpentier aux délectables accents, nudité révélatrice du soutien de la célèbre déploration de Lambert, rythme chaloupé d’une chaconne (qui fait « ploc ! ») pour « Sans frayeur dans ce bois », il faudrait pouvoir détailler ces enchantements qui dialoguent, entourent et se tressent avec la voix. La seconde partie est plus ouvertement virtuose : Vivaldi, Haendel, mais est tout aussi remarquable pour les ciselures du discours, l’hédonisme de l’approche et l’humour qui saupoudre le tout.

« Cacher l’art par l’art même », cela pourrait être la devise de Patricia Petibon. A laquelle on pourrait ajouter, « par le rire même ». Non que cette approche décalée se fasse au détriment des partitions, car Patricia Petibon est trop fine musicienne pour tomber dans l’écueil d’une distanciation ironique qui abimerait les œuvres… Utilisant toutes les ressources d’une musicalité sans failles et d’un contrôle absolu du souffle, elle choisit d’incarner littéralement ces miniatures. En cela, elle est fidèle à l’esprit du baroque, qui est aussi maintien du corps, vie théâtrale parfois exacerbée, lien entre le corps et l’âme, incarnation des affects bigarrés et tournoyants. Si l’on peut souligner les apparentes excentricités de la présentation (« Sans frayeur dans ce bois » chanté avec un excès ludique faussement désarticulé ; Folie aux gestes larges, chapeautée de rose ; époussetage en règle, avec un chiffon à poussière, des instruments et du violoniste durant « Tornami a vagheggiar »), il ne s’agit pas uniquement d’un « show Petibon ». La jeune femme glisse avec une maestria déconcertante du tragique au comique, de la retenue janséniste aux vocalises les plus débridées, de la beauté sonore la plus scintillante au « urlo francese » le plus détimbré pour des effets assez irrésistibles. Son art de diseuse est au diapason de sa technique : éblouissant. Aux graves veloutés succèdent un medium charnu et des aigus triomphants, qui distillent pianissimi effleurant les soupirs de l’ensemble (Haendel) et montées en puissance qui émoustillent, œillades coquines et jubilatoires.

L’abbatiale pleine à craquer lui réserva un torrent d’applaudissements enthousiastes. Après deux bis, accueillis avec la même chaleur, Patricia Petibon partagea avec le sourire un superbe bouquet de roses rouges (une première à Ambronay) avec ses complice et… avec le curé de l’abbatiale (disquaire classique, dans une première vie, qui forma le goût d’un jeune adolescent nommé Marc Minkowski…), manifestement charmé par cette délicate attention.



Photographies © Emmanuelle Pesqué

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