samedi 8 septembre 2012

Pimpernel Smith (M. Smith Agent secret) (1941)



Eté 1939. Horatio Smith (Leslie Howard), professeur à Cambridge et archéologue, emmène un groupe d'élèves pour faire des fouilles en Allemagne, afin de prouver l'existence d'une civilisation aryenne. Ces activités scientifiques ne sont en réalité qu'un leurre pour masquer son but réel : délivrer et faire sortir du pays des intellectuels, scientifiques et artistes emprisonnés par les Nazis. Ses élèves finissent par découvrir ses activités, et se joignent à ses opérations. Le Général Von Graum (Francis L. Sullivan) est chargé de découvrir l'identité de ce mystérieux sauveteur. Il oblige Ludmilla Koslowski (Mary Morris), fille d'un journaliste Polonais ami d'un des scientifiques évadés, à collaborer avec lui, en échange (croit-elle) de la liberté de son père. Lors d'une soirée à l'Ambassade de Grande-Bretagne, elle devine l'identité de ce nouveau « Mouron Rouge » et le fait chanter à son tour : elle dévoilera le pot aux roses à la Gestapo si Smith ne fait pas évader son père, détenu dans un camp de concentration...



Film conçu, produit et réalisé par Leslie Howard, cette actualisation de son rôle de 1934 qui lui apporta un statut de star en Grande-Bretagne, The Scarlet Pimpernel, est ouvertement propagandiste. Il fut d'ailleurs apparemment si efficace qu'il fut perçu à sa sortie comme l'une des meilleures armes de l'effort de guerre, s’ajoutant aux nombreuses conférences, émissions de radio et films dirigés et enregistrés par Howard. (A sa mort en 1943, après que l'avion de ligne dans le quel il se trouvait ait été mystérieusement abattu par la Luftwaffe, certains journaux allemands titrèrent « Pimpernel Howard a fait son dernier voyage ! ».) L'acteur était semble-t-il, devenu la bête noire de Goebels, et ses origines juives aggravaient évidemment cette haine.

Le film eut également une postérité inattendue : il inspira directement l'action du diplomate RaoulWallenbergEn 1942, ce dernier assista à une projection privée du film faite à l'ambassade de Grande Bretagne à Stockholm. Il aurait dit à sa soeur, à la sortie, qu'il aimerait faire quelque chose dans le même style. Deux ans plus tard, comme on le sait, il organisa une filière qui permit de sauver quelques milliers de juifs hongrois...




Le film reprend habilement les topoï du Mouron Rouge, son inspiration. Le dandy aristocrate se transforme ici en archéologue distrait (mais dont l'apparente étourderie ne l'empêche pas de manipuler et de tromper son monde, comme le prouve la tirade misogyne exagérée qu'il profère en cours, qui atteint son but). Le chantage exercé par Chauvelin sur Lady Blakeney (qui lui fait trahir son mari sans le savoir) est ici transformé : la jeune femme sur laquelle s'exerce cette pression psychologique se bat pour son père, journaliste politique Polonais qui dénonçait la montée du nazisme. Elle trahira Smith sciemment une seconde fois, pour sauver son père, car elle se croit abandonnée à ses propres forces (Elle a précédemment été manipulée pour conduire les Nazis à l’« Ombre » qui les obsède. La composition de la bande des sauveteurs (les étudiants) marque davantage la position de subordination à l'égard du maître, et les tentatives d'émancipations sont en fait vouées à l'échec (l'Américain David Maxwell cherche à séduire Ludmilla à l'ambassade, mais ne parvient qu'à confirmer son intuition sur le double jeu de Smith) ou reprises en main (Smith s’immisce dans les aparté du couple, et séduira in fine la jeune femme.) La présence d’un Américain dans le groupe n’est effectivement pas un hasard…




L'élite, qui se caractérisait dans la version XVIIIe siècle par le « sang » est désormais une élite intellectuelle : « Pimpernel » Smith se cantonne lui aussi apparemment à cette logique de classe : il ne sauve que des « cerveaux », ou des artistes (un des évadés du camp de travail est pianiste). Universitaire, il appartient également à cette élite, et la logique structurelle de la narration ne change pas d'un film à l'autre. La différence de taille est la condition sociale du professeur : bien que le personnage soit une sorte de mélange entre Henry Higgins et Raffles, son patronyme marque bien son appartenance au peuple. Ce sauveur n'a de noblesse que morale, il ne s'agit donc pas là d'une logique de classe. Cependant son prénom, Horatio, outre la filiation antique symbolique pour un archéologue, renvoie manifestement à l'Amiral Nelson, figure historique de résistance à la tyrannie, qui sera convoquée dans un des plus beaux films de propagande anglais, That Hamilton Woman (Lady Hamilton). (Bizarrement, la dernière apparition publique d’Howard fut d’incarner cette grande figure historique devant la cathédrale Saint-Paul.)




Le jeu de Leslie Howard, comme pour l'oeuvre d'Orczy convient particulièrement au personnage qu'il incarne : durant presque toute sa carrière il déploya une image sublimée de gentleman plus anglais que nature, cantonné dans des qualités de noblesse, de retenue élégante et de profondeur intellectuelle. S'il est souvent prisonnier d'une certaine typologie des emplois, Howard endossa, plus souvent qu'à son tour, des rôles d’intellectuels trop lucides pour être réellement fonctionnels, leur lucidité tombant dans l'inaction morbide (The Petrified Forest, Gone with the Wind) ou d'une monomanie déshumanisante (Pygmalion). Il n'en fut pas moins un des archétypes de l'acteur intellectuel qui contribua à valoriser ces figures héroïques peu flamboyantes et extraverties. Ici, une partie de son charme provient de son apparente incapacité à faire face à certains défis de la vie courante (la réception à l’ambassade, l’achat d’un poudrier pour Ludmilla) et à l’intelligence acérée qui lui permet de se sortir miraculeusement de toutes les situations, même improbables.

La guerre investit ces qualités perçues comme typiquement anglo-saxonnes d'une nouvelle intensité ; la représentation de ces caractéristiques nationales (d'autant plus mises en avant qu'elles contrastaient avec une diabolisation accrue de l’ennemi) fut au centre de nombreux films de propagande destinés à soutenir le moral de la population. Ces vertus arborées firent l'objet de nombreuses analyses, livres, films, pièces de théâtre, et on tenta de redéfinir la spécificité insulaire, source d'une civilisation qu'il fallait défendre. « A travers ces oeuvres, on trouve les idées récurrentes qui mise ensemble, constituent le concept de l' « Angleterre » - un amour des traditions, de l'équilibre et de l'ordre ; la croyance en la tolérance et l'humanité; et surtout, sans doute, un sens de l'humour, ce rempart contre la tyrannie » (Anthony Aldgate, Jeffrey Richards)
L'opinion publique se chercha ainsi des modèles incarnant cet idéal de résistance. Il en trouva un, par le biais de l'art (qui débordait également dans la vie réelle) : Leslie Howard, par ses contributions enthousiastes et sa passion patriotique. (L'acteur s'en explique d'ailleurs dans une tribune  parue en 1941) Il rejoignit d'ailleurs peu après la rédaction de ce texte un comité du Ministère de l'Information, et fit une apparition dans le premier film commandité par ce Ministère, l'étonnant 49th Parallel (Powell et Pressburger, 1941).




Fidèle à cette image, ce nouveau Pimpernel ne se distingue pas par une action physique. L'ombre salvatrice (la séquence d'ouverture ne montre le sauvetage qu'en ombres chinoises) manque singulièrement de présence héroïque et de scènes d'action : si le spectateur est frustré dans ses attentes (le film laisse totalement en suspens la façon dont les prisonniers s'évadent à chaque fois), c’est que le cœur de la démonstration est ailleurs. Il s’agit d’un combat entre deux perceptions de la civilisation ; celle des « Huns » et une démocratie d’inspiration greco-romaine (si Smith s’est énamouré de sa statue d’Aphrodite Callipyge, ce n’est pas une simple anecdote ; cet idéaliste se reconnaît dans ces valeurs antiques et semble plus à l’aise avec ses vestiges qu’avec ses contemporains.)

Si « le rire est le propre de l’homme », jamais adage ne fut plus mis en avant dans une œuvre qui se veut un manifeste de civilisation : le rire est en effet ce qui distingue les Nazis de leurs adversaires démocrates. Ce sens de l’humour et la mise en perspective sont les deux traits qui caractérisent Smith et son action, tout comme le film qui préfère suggérer plutôt que d’appuyer. (Seule la superposition entre l’affiche touristique annonçant une Allemagne romantique et des bruits de bottes dépare cette retenue. Mais c’est diablement efficace.)
Tout le film est un chapelet de piques contre le régime : ses tenants sont montrés comme sots, incultes, totalement dépourvus d’humour et incapables de se restreindre. Von Graum ne peut s’empêcher de manger compulsivement des chocolats. Un de ses assistants, Wagner, déteste la musique. (Cet art est d’ailleurs maltraité avec constance par les Allemands, entre le quatuor empêtré dans ses essais musicaux et le mouchard qui déteste les valses…) La bureaucratie lourdingue des ministères est brocardée dans une séquence qui joue sur le comique de répétition.



Deux preuves par l’absurde vont parachever ce portrait d’êtres déshumanisés car incapables de la distance qu’est le rire. Quand Von Graum tente de comprendre l’ « arme secrète » des Anglais, l’humour, il achoppe entre autre sur PG Wodehouse (« Down in the forest something stirred »)  et Lewis Carroll (« Twas brilight and the slivey toves did gire and gimble through the wabe »). De même, les assertions répétées par Smith, que Shakespeare était en fait le comte d’Oxford, sont à prendre avec une pincée de sel : que les « Oxfordiens » se soient appuyés sur ces remarques pour étayer leurs théories est d’autant plus savoureux… (Une théorie du complot ira même jusqu’à prétendre que l’avion d’Howard fut abattu à cause de son investissement dans la paternité des œuvres shakespeariennes !!) Le dialogue donnant la nationalité allemande à Shakespeare fut d’ailleurs une source d’inspiration évidente dans Star Trek VI : The Undiscovered Country, où le dramaturge est cette fois-ci « récupéré » par les Klingons.







L’air que sifflote le Pimpernel est finalement identifié. There is a Tavern in the Town (1891) n’est pas dépourvu d’ambiguïté. Il comporte un refrain,
« Fare thee well, for I must leave thee
Do not let the parting grieve thee
And remember that the best of friends must part, must part
Adieu, adieu, kind friends adieu, adieu, adieu
I can no longer stay with you, stay with you
I'll hang my harp on a weeping willow tree
And may the world go well with thee »,
qui est également un sous-entendu ironique, puisqu’il s’agit bien de faire s’échapper ceux qui seront à même de reconstruire la société quand les horreurs causées par la guerre et la destruction prendront fin.

Que cette guerre sera gagnée ne fait aucun doute pour le professeur, comme le montre sa tirade finale, dont la ferveur et l’intensité sont tout aussi poignantes pour les spectateurs d’aujourd’hui que pour ceux de 1943.




« General von Graum : Why do I talk to you? You are a dead man.

Smith : May a dead man say a few words to you for your enlightenment? You will never rule the world, because you are doomed. All of you who have demoralized and corrupted a nation are doomed. Tonight you will take the first step along a dark road from which there is no turning back. You will have to go on and on, from one madness to another, leaving behind you a wilderness of misery and hatred. And still you will have to go on, because you will find no horizon, and see no dawn, until at last you are lost and destroyed. You are doomed, captain of murderers. And one day, sooner or later, you will remember my words... »

De retour en Angleterre, Smith se sera bonifié par l’amour qu’il porte à Ludmilla (une Mary Morris intense et lumineuse) et l’acceptation de leur humanité. Il quitte enfin le monde des idées, sa déesse grecque n’est plus que du marbre et c’est par une nouvelle acceptation des erreurs humaines qu’il continuera sans doute son action. (Howard avait un projet une suite que sa mort interrompit.)



Un chapitre de l'excellent ouvrage, Britain CanTake It: The British Cinema in the Second World War, par Anthony Aldgate etJeffrey Richards (2007) est consacré à ce film.

DVD sous titré en espagnol chez Suevia Films.
Illustrations : captures d'écran du DVD.

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