mardi 21 août 2012

The Scarlet Pimpernet (Le Mouron rouge) (1934)


1792. La Terreur bat son plein. Depuis l'Angleterre, un mystérieux héros, sous le sobriquet du Mouron Rouge, aide des condamnés à la guillotine à échapper à leur sort. En Angleterre toujours, Marguerite Saint-Just (Merle Oberon), lointaine cousine du tribun révolutionnaire, a épousé Lord Percy Blakeney (Leslie Howard), dandy à la mode et compagnon du Régent. Le couple ne vit pas en harmonie : Marguerite méprise la frivolité affichée de son mari, ce dernier tient en horreur une dénonciation de sa femme qui eut pour conséquence la mort sur l'échafaud de la famille du Marquis de Saint-Cyr... Le frère de Marguerite, Armand (Walter Rilla) est en danger de mort : membre de l'organisation du Mouron Rouge, son salut ne tient qu'à l'intervention de Marguerite. Chauvelin (Raymond Massey), émissaire du gouvernement révolutionnaire, la fait chanter : si elle l'aide à découvrir qui est le Mouron Rouge, il sauvera son frère de la guillotine. Or, l'attitude de Sir Percy n'est qu'une façade : il est le Mouron Rouge.



Sur ce canevas, la Baronne Orczy écrivit une pièce de théâtre, qui eut un immense succès en 1905. Elle remania le matériau pour en faire un roman, qui obtint un succès non moins grand...
Ce roman, Le Mouron Rouge (The Scarlet Pimpernel), fut suivi de variations sur le thème et même de prequels, dans lesquelles on pouvait lire l'héroïque conduite de l’ancêtre du héros à l'époque de Cromwell... et celle de son descendant, Peter, durant la seconde guerre mondiale (Pimpernel and Rosemary). (Les neuf romans traduits en français sont disponibles en Omnibus chez Presses de la Cité). Les anglophones peuvent lire l'intégralité du cycle, tombé dans le domaine public.) 

Sir Percy arbore déjà presque tous les attributs du justicier « masqué », ou, plus précisément ici, travesti : don d'acteur prodigieux (son épouse et son entourage ne soupçonnent rien ; on pense évidemment à Zorro, qui en serait une déclinaison), don pour le déguisement et le grime (Arsène Lupin, nous voilà !), humour et défi lancé aux forces de l'ordre, par le biais de messages publicisés (Arsène Lupin, encore...), rectitude morale à toute épreuve et esprit chevaleresque, etc... L'action se structure principalement autour de l'identité, des masques, de la fluidité des échanges comme l'a montré Peter Royston. La figure du Mouron Rouge lui-même n'est souvent qu'une apparence, une exagération de la retenue perçue comme typiquement anglaise et le goût de l'understatement, et sa simple évocation suffit parfois. Pour autant, Sir Percy Blakeney n'a rien du surhomme et de nombreux incidents le soulignent abondamment.

Il n'en demeure pas moins que Sir Percy est l'émanation des préjugés de son auteur (et de ceux de la fin du XVIIIe siècle) : il a beau faire partie de l'entourage du futur Régent, il n'en éprouve pas pour autant la fascination politique d'un Fox ou d'un Sheridan !) Le peuple français n'est qu'une populace, les héros sont presque tous de « sang bleu », ou apparentés par leur noblesse naturelle à l'aristocratie, qui ne peut exister dans cette vision que par la filiation. Si Marguerite, ancienne actrice, s'anoblit, c'est en partie grâce à l'amour et au pardon que lui accorde son mari, et tous les révolutionnaires modérés (qu'ils soient d'origine plébéienne ou bourgeoise) trouvent une sorte de rédemption par l'amour que leur retourne une jeune aristocrate.
Le sentiment anti-français joue également à plein : malgré la francophilie des élites anglaises (la Paix d'Amiens vit un déferlement de fashionables à Paris, en quête des dernières modes !!), ce n'est rien d'autre qu'un nouvel épisode du conflit anglo-français centenaire. On oppose ainsi souvent le flegme britannique et ses avatars humoristiques et l'esprit de sérieux (épouvantable) des français.




Le cinéma muet s'empara très vite de ce héros chevaleresque, faillible et aventureux, en 1917, 1919 et 1928. La structure des romans, alliant le meilleur du roman populaire d'aventure et tous les clichés du genre, avait de quoi séduire scénaristes et réalisateurs. Les avatars ne manquent pas : comédie musicale, feuilletons tv divers (surajoutant péripéties et coups de théâtre parfois superfétatoires), les réécritures de cet archétype du sauveur aristocrate sont légions.
Mais, des versions parlantes, c'est l'adaptation de 1934 qui demeure la plus proche de l'écriture du roman, déclinant avec astuce et profondeur ce qui est le plus séduisant dans l'écriture réactionnaire de la Baronne Orczy : son sens de l'aventure, le plaisir enfantin des déguisements et la jubilation du ludique.

Quand Korda lança le projet, il avait tout d'abord pensé à distribuer Charles Laughton (qui venait de tourner avec lui The Private Life of Henry VIII). Cette annonce publicisée dans la presse déclencha un tollé de la part des fans du roman, et Korda fixa finalement son choix sur Leslie Howard, grande star à Hollywood et Broadway, mais curieusement moins connu dans son pays natal. De son film précédent, Korda conserva Merle Oberon (qui devint par la suite son épouse). Il fut le co-réalisateur non déclaré du film avec Rowland Brown (viré au bout du premier jour de tournage !) et Harold Young. La direction artistique est donc bien tributaire de sa vision de la Révolution Française (les scènes du début, avec les tricoteuse extatiques devant la guillotine et les foules hurlantes, semblent sorties tout droit de gravures illustrant le Dickens de The Tale of Two Cities. Ces plans furent réutilisés pour la suite cinématographique.)




Parmi les transformations inhérentes au glissement de l’écrit vers l’image, un des éléments marquants de la fin du film a volontairement été ôté. Sir Percy est en effet déguisé en « juif crasseux » quand il sauve Marguerite, abandonnée sur la côte française à la merci de Chauvelin. Cette transformation donne lieu à des remarques qui fleurent bon un antisémitisme banalisé à l’époque de la rédaction du roman… tout comme l’ambiguïté méprisante dans laquelle la bonne société du XVIIIe siècle anglaise cantonnait la communauté juive. Au contraire, dans le film, Blakeney mentionne « Mendoza » avec admiration : Daniel Mendoza, le boxeur qui révolutionna ce sport était juif. Est-ce une manière élégante de blâmer la source littéraire ou une simple référence sociologique qui tend à « faire époque » ? On espère que la première raison explique ce changement…

En ce cas, il est fort dommage que l’entrevue cruciale entre Marguerite et Chauvelin ne se passe pas, comme dans le roman, dans une salle d’opéra… Si toutes les références ayant trait au monde musical sont totalement erronées, la cantatrice qui chante Orphée en travesti (une aberration, la version Berlioz n’ayant pas encore vu le jour…) n’est autre que Ann Selina (Nancy) Storace, la soprano qui créa les Nozze di Figaro de Mozart en 1786… La pièce sur laquelle cet opéra est fondé ayant la réputation d’avoir « annoncé » la Révolution Française, la mise en abyme était savoureuse… Et puisqu’on parle de Mozart, remarquons tout de même que pour le bal chez Lord Grenville, on entend un extrait de la Petite Musique de Nuit, ce qui est un bel anachronisme : si la sérénade KV. 525 date de 1787, elle ne fut diffusée qu’au début XIXe…



Avec ce rôle double, Leslie Howard continue d’incarner, avec ce personnage d'intrépide aventurier un autre avatar des héros intellectuels qu'il avait incarné tout au long de sa carrière. On peut noter pourtant une différence de taille. Ici la réflexion inspire une action positive, même si ce n'est pas l’aspect athlétique de l’aventurier qui est mis en valeur dans le film de Korda. Dans ses rôles précédents, l’homme « pensant » avait tendance à se laisser entraîner dans une ronde intellectuelle morbide et souvent mortelle.
Ici, le personnage met en exergue une intelligence subtile, une mélancolie enjouée, et un courage discret. A l’opposé du héros de cape et d’épée (cet aspect est hélas gommé dans l’adaptation), c’est le tacticien économe de vies humaines qui est héroïsé. Ce patriote fervent se présente de surcroît comme l’incarnation des vertus du pays. (Howard insista pour que soit rajoutée la tirade « This blessed plot, this earth, this realm, this England » à son texte.)
Les qualités éminemment « anglaises » d’Howard (qui en feront pour Hollywood, puis son propre pays, le parangon du jeune premier gentleman) sont mises à contribution : humour ravageur ou discrètement cinglant, réelle élégance sous l’affectation jouée, fermeté, sens de la mesure (l’understatement à son meilleur), diction parfaite, économie des moyens employés. Howard joue avec ses yeux, ses émotions fugitives, et transmet par un simple frémissement de visage tout l’affleurement de ses émotions. Cette première incarnation de Blakeney qui marqua le rôle n’a jamais été égalé, les titulaires cinématographiques ultérieurs se laissant aller à un surjeu du plus mauvais aloi.



Le jeu de Merle Oberon (un ravissement pour les yeux...) pâtit des raccourcis dont son personnage est victime dans cette adaptation. Des myriades d’émotions du personnage ne semblent subsister que les déclinaisons de l’angoisse et de la désespérance. Les scènes où le couple s’affronte témoignent pourtant d’une belle émotion distillée ; faut-il l’attribuer à l’art de la comédienne (qui est photographiée plus comme une poupée en Saxe qu’un être de chair et de sang), l’alchimie entre les deux acteurs (Leslie Howard qui avait une liaison avec Merle Oberon durant le tournage, faillit divorcer pour l’épouser…) ou la composition magistrale de son partenaire qui la porte tout le long du film ?

Si toute la première partie du roman trouve un équivalent fidèle à l'écran, les scènes d'aventure pure en France sont assez rapidement expédiées, se bornant à l'affrontement Chauvelin-Mouron Rouge dans l'auberge du Lion d’Or. L’innovation de la Baronne Orczy, qui accordait à Marguerite Blakeney un rôle plus important que d'usage pour un personnage féminin dans un roman d'aventure historique (fiancée ou épouse fidèle laissée en marge du récit), marque le pas dans la version cinématographique. Marguerite était présentée comme la « femme la plus brillante d'Europe », mondaine et intellectuelle accomplie, hôtesse  parfaitement intégrée à son nouveau milieu, femme de tête et amoureuse éperdue. Le premier roman est d'ailleurs plus ou moins construit de son point de vue. (Dans le reste de la saga, elle n'existera principalement que comme objet de chantage possible pesant sur l'action de son mari). Il en reste finalement peu de choses dans cette adaptation et c’est bien regrettable.
Le renversement du regard (c'est la geste du Mouron Rouge qui prime) contribue à mettre dans l'ombre la jeune femme, qui devient simplement le prétexte et le catalyseur de l'aventure. Si la première partie du film aborde bien son cruel dilemme, on est pourtant plus sollicité par le comportement extraverti de son mari et ces jeux de masque et de cache-cache, que par cette figure doloriste… Elle a pourtant bien des qualités, comme le montre la très jolie scène où elle s’entretient avec Armand.



Pas de héros sans adversaire à sa hauteur ! Raymond Massey trouve en Chauvelin un rôle à sa mesure. Nerveux et maléfique, il impose une présence dérangeante et faussement obséquieuse. Loin de ridiculiser le Français, le film souligne principalement l’incompréhension foncière entre deux tempéraments, deux systèmes de pensée. Pour la Baronne Orczy, l’adversaire est redoutable, même s’il use de moyens que la morale réprouve… Il est aussi l’incarnation du désordre et la preuve que la menace révolutionnaire menace l’intégrité même du royaume, puisque le désordre peut être porté sur son sol.

L’abondance des moyens, la stylisation de la direction artistique (on n’est pas loin des grandes fresques du muet) compensent ce que ce film peut avoir d’un peu statique et de théâtral. Mais ce n’est que broutille face à sa force : la peinture d’âmes fortes dans un contexte tourmenté, et l’exaltation d’une juste résistance face à des lendemains qui chantent grâce à une bain de sang. Même certaines fins ne justifient pas ces moyens.



Une dramatique radio du LuxRadio Theater diffusée le 12 décembre 1938 donna à Leslie Howard l’occasion de reprendre son rôle. Sa Marguerite était Olivia de Havilland. 


Le film est désormais dans le domaine public anglosaxon et peut être visionné en intégralité sur archive.org (sans sous-titrage) ou sur YouTube (avec sous-titrage anglais) pour le Described and Captioned Media Program.
De nombreuses éditions DVD, de qualité variée.

Réalisé parHarold Young.
Scénario : Lajos Biron et S. N. Behrman d'après le roman de la Baronne Orczy.
Produit par Alexander Korda.
Image d'Harold Rosson. 
Durée : 97 minutes

5 commentaires:

  1. Beau billet qui apporte pas mal d'information sur le matériau originel vraiment passionnant ! Avez vous vu la suite? Même si on peux regretter l'absence du casting originel j'ai trouvé que ça se tenait vraiment bien aussi. Je rêve de voir la version réalisae par Michael Powell avec David Niven en Mouron Rouge mais c'est absolument introuvable pour l'instant...

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  2. Oui, j'ai bien vu la suite... et j'allais justement poster un billet là-dessus...
    Quant à la version Niven, j'en avais une VHS (Canal + ?) sous-titrée en français, mais elle a disparu dans un déménagement, hélas ! Je n'en garde pas un grand souvenir, Niven étant assez marrant dans la version dandy, pas du tout convainquant en aventurier... La réalisation pâtissait d'un gigantisme ridigule ou d'une distorsion anachronique d'un très mauvais aloi : la fameuse scène du sonnet, au lieu de se dérouler dans le Club privé, avait lieu dans un... sauna !!! (Sir Percy en "toge" enroulé dans sa serviette !!!!) et la fin avait comme cadre le... Mont Saint-Michel !! Bref, si cela m'amuserait de le revoir, 15 ans après, je n'ai pas trop de regrets...

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  3. Aïe dommage je pensais le duo Powell/Pressburger capable d'en tirer quelque chose. C'est vrai que Niven pour ce qui est de la fougue du jeune premier ce n'est pas forcément ça... Cela serait bien que ça ressorte tout de même il va falloir être patient ^^

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  4. Cela finira bien par ressortir... Niven, en jeune premier ? Hum, il souvent formidable dans les années 40, après il a changé d'emploi. ;-)

    En attendant, je me désole plus de la quasi impossibilité de trouver des versions commerciales correctes des premiers films de R. Richardson, J. Mason et L. Howard...

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  5. Oui en jeune premier romantique il peut être formidable Niven (j'aime beaucoup le rôle qu'il tient dans le mélo Enchantment) c'est plus du côté de l'énergie et autorité du héros d'aventures que j'ai des doutes. On pouvait d'ailleurs avoir les même pour Leslie Howard qui relève le défi haut la main finalement. Sinon oui toujours dur de trouver certaines perles rares encore qu'on est bien mieux loti aujourd'hui qu'il y a quelques années quand même...

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