jeudi 23 août 2012

The Night Has Eyes (Terror House) (La nuit a des yeux) (1942)


Deux professeurs, Marian (Joyce Howard) et son amie canadienne Doris (Tucker McGuire) passent leurs vacances dans le Yorkshire, là où leur collègue et amie Evelyn avait disparu un an auparavant. Marian pense pouvoir élucider le mystère de cette disparition. Elles sont surprises par la tempête et trouvent refuge dans une maison isolée où vit Stephen Deremid (James Mason), un compositeur misanthrope. Il n'accepte que la compagnie de sa gouvernante Mrs. Ranger (Mary Clare) et de son homme à tout faire Jim Sturrock (Wilfrid Lawson). La météo défavorable prolonge le séjour des deux jeunes femmes, à la fureur de Stephen. Marian trouve dans la maison un médaillon ayant appartenu à Evelyn... Elle s'attache à Stephen, qui la repousse et lui explique qu'à la suite d'un traumatisme violent subit durant la guerre d'Espagne où il s'était engagé, il a des passages à vide, et est saisi d'un instinct meurtrier, ce qui explique son mode de vie. Malgré ces révélations, Marian s'incruste chez lui et est bien décidée à lui redonner goût à la vie, dédaignant l'intérêt que lui porte le médecin local (John Fernald).



Cette série B filmée sans trop de moyens lorgne sans vergogne du côté de la littérature gothique anglaise, qui inspirera les films mélodramatiques sortis par Gainsborough, avec plus de bonheur. Le cinéaste Leslie Arliss, auteur de ce film étrangement divertissant (son second film), fit employé par la suite par ce studio où il réalisa le délirant The Wicked Lady... Malgré un manque de moyens évidents, le film n'en propose pas moins une atmosphère prenante et malsaine (les scènes sur la lande où les sables mouvants abondent, en témoignent), grâce aux images de Krampf, qui masque habilement des décors un peu pauvres par un jeu d'ombres mouvantes d'un effet très réussi. Si le film fut renommé Terror House aux Etats-Unis, c 'est bien pour quelque chose ! 




Si le bizarre, le macabre, le morbide, l'étrange sont partie intégrante d'une mouvance du cinéma anglais, cet aspect fut exacerbé par la guerre et le besoin de divertissement que ressentait alors le public. Mais ces éléments furent adaptés aux épreuves du public d'alors, qui cherchait souvent une évasion hors d'une réalité quotidienne difficile. Le film fait donc le grand écart entre deux modes : un réalisme qui se raccroche à une vision peu mise en avant (le traumatisme des combattants) et une romance tordue, selon les canons du genre, mâtinée d'intrigue policière.



De fait, le canevas classique qui montre un héros byronien en prise avec une société injuste et étouffante est toiletté. « Mr. Rochester » (car on est bien dans une variation de Wuthering Height et de Jane Eyre) est réactualisé en une figure de musicien devenu stérile artistiquement, car soldat volontaire démobilisé à la suite d'un état de choc psychologique intense. Les conséquences intellectuelles de cet engagement aux côté des républicains espagnols sont pourtant atténuées dans le scénario, et les sous-entendus politiques à peine abordés : si Stephen déclare que « I gave up Music for War. I had an idiotic notion that civilisation was worth fighting for, that nothing that really mattered, could exist under slavery », ces propos (qui pourraient se prêter à une propagande militariste) restent négatifs malgré l'idéalisme supposé, et c'est surtout la vanité de cet engagement qui est mise en avant. (Une attitude qui devait faire écho aux convictions privées de James Mason, objecteur de conscience durant la guerre de 39-45...) Cette occultation n'est guère étonnante quand on sait que la censure britannique interdisait toute allusion à ce conflit.
Comme il aurait été désastreux pour le moral national d'héroïser un grand blessé névrosé par la guerre menée par le pays, on peut sans doute expliquer par cette raison ce déplacement géographique de conflit armé, qui avait l'intérêt de susciter l'empathie du public, sans trop appuyer sur les conséquences dramatiques du conflit alors en cours... Stephen est donc un blessé de guerre d'une aventure « exotique », bien loin des préoccupations immédiates des Anglais. Le personnage, malgré sa rudesse sadique; est parfaitement agencé pour susciter une empathie « maternante » pour les spectatrices. Et, par la même occasion, perpétuer les personnages mi-héros mi-tortionnaires si chers à l'imaginaire du XIXe siècle romantique, et que Mason sera contrait d'incarner durant toute la fin de sa carrière anglaise (The Man in Grey, Fanny by Gazlight, They Were Sisters, The Seventh Veil)


 

Il est clair que cette manœuvre scénaristique, qui affadit les possibilités ouvertes par la narration (pour les clore aussitôt) est calibrée pour un public essentiellement féminin. La fable a également une volonté moralisatrice. Les deux modèles féminins présentés déploient ouvertement une morale de guerre : Doris, pas tout à fait réellement anglaise car canadienne, extravertie et sexuée, représente un aspect repoussoir ; Marian, dévouée, effacée, masochiste même, porte sur ses épaules la possible reconstruction du héros, et sa force de guérison en fait l'archétype de l'idéal de la femme (com)battante qui sait néanmoins rester à sa place. Cependant, l'humour n'est pas absent de ces archétypes : la franchise brutale de Doris apporte un souffle d'air frais bienvenu dans les élans mélodramatiques de Marian.



Deux échanges significatifs éclaire les tensions du couple et forment le pivot du film :
Marian : « I've met men whose characters I've liked, whose brains I admired, but who meant nothing to me... I've met others, brainless and brutal, you know... »
Stephen (ironiquement) : « Yes, I know, the queer fascination with cruelty ».
(Cette explication synthétique, parfaitement bien comprise par les producteurs, cantonna Mason dans une typologie de rôles qu'il avait en horreur. Pour en sortir, il publia même dans un magazine un article, « Why I beat my wife »... qui fut perçu au premier degré!)

A Marian qui lui explique qu'elle souhaite rester près de lui afin de lui redonner goût en la vie, Stephen réplique : « You're getting no unctuous glow of saving me. You fool, you think I'd turn my back on real women, lovely women, to change it all for a sentimental little school-marm ? What have you got ? No beauty, no brains.  Just a lot of half-digested ideas about life picked up in a teacher's common room. » (Habillée pour l'hiver, je vous dis...)




James Mason, dans un de ses premiers rôles, tire avec maestria son épingle du jeu, en s'inscrivant dans la grande tradition des héros romantique, sombres et taciturnes. (Quel Mr. Darcy il dut être sur scène... Et on peut déplorer que le Jane Eyre prévu avec lui ne se fit pas.) Son numéro d'équilibriste entre l'introspection, la dépression, la violence défensive et la tendresse cachée sont une des forces du film. Dans un scénario tiré par les cheveux, il parvient à n'être jamais ridicule ni exagéré. Ce sont les nuances de son jeu, et la force de sa présence qui unifient des éléments narratifs assez disparates. La dimension artistique du personnage est hélas laissée la plupart du temps de côté, hors une assez jolie scène durant laquelle il se met au piano . Pour un compositeur « contemporain », il semble préférer les classiques... Notons que la pièce de Chopin qu'il exécute devant Joyce Howard est celle que jouera Pandora, quand Hendrick van der Zee l'écoute en contrebas, dans une belle  (future) inversion involontaire. 
 
Joyce Howard est parfaite dans son rôle de petite souris grise un peu ingrate, qui apprend une certaine autonomie et l'indépendance d'esprit, dans de certaines limites. Si son rôle se cantonne beaucoup dans celui de «demoiselle en péril », elle n'en montre pas moins une palette de jeu intéressante. Durant son assez courte carrière, elle se borna souvent à incarner une sorte d'Anglaise typique, fraiche et naïve, enthousiaste et terre à terre.




Un clin d'oeil amusant souligne le côté pourtant caricatural du personnage : après être tombée dans un abreuvoir rempli d'eau (au grand amusement de Stephen), Marian change de vêtements et revêt une robe pseudo XVIIIe siècle (qui aurait appartenu à l'une des ancêtres de Stephen !!! Super efficace, l'anti-mite local.). Cette « glamourisation » du personnage, qui jusque là était une parfaite petite institutrice un peu falote, a un impact immédiat sur son hôte. Le public féminin peut ainsi trouver une autre identification fantasmatique : celui de l'image rêvée de l'aristocrate aux jolies robes, avec ce rêve de Cendrillon réalisé... Alors que The Lamp Still Burns (1943) -auquel participe Joyce Howard- mettra en valeur l’héroïsme quotidien de la population féminine anglaise et ses transformations psychosociales, The Night Has Eyes demeure fermement ancré dans ses archaïsmes littéraires.




La résolution de l'intrigue est relativement faible, même si les scènes finales sur la lande de manquent pas d'impact visuel. Il ne s'agissait que de la conspiration des deux serviteurs (ils se sont en fait ligués pour convaincre Stephen qu'il est toujours psychotique en le droguant si besoin, afin de conserver leur emploi où ils sont grassement payés). Les deux personnages sont admirablement campés par un Wilfrid Lawson malsain, qui promène sa bobine inquiétante (et sa guenon apprivoisée) tout le long du film sans se raccrocher réellement au scénario, et une gouvernante inquiétante dans sa fausse amabilité (dans la grande lignée des gouvernantes anglaises popularisées par Mrs. Danvers) dont Mary Clare (généralement connue pour sa participation à The Lady vanishes) libère le venin par à-coups. Ces deux figures sinistres apportent un plaisir jubilatoire à cette galerie d'archétypes improbables.



Malgré son erreur à vouloir compacter trois films en un, si ce mélange de maison mystérieuse avec pièces secrètes, cas psychiatriques en pagaille, amour impossible, dégoulinade de brume, héros ténébreux, tempête, squelettes dans les placards et saupoudrage d'intrigue policière ne vous fait pas passer un bon moment, c'est à désespérer !


Dirigé par Leslie Arliss
Scénario de Leslie Arliss.
Image de Gunther Krampf.
Produit par John Argyle.
Musique de Charles Williams.
Durée : 1h 19

On trouve parfois des VHS (NTSC) Good Times ou DVD Rare Nightmare en vente sur Amazon. Attention, la qualité de la copie est loin d'être excellente.

1 commentaire:

  1. Le roman policier originel d'Alan Kennington est plus rocambolesque encore que le film ! Le personnage de Doris a été ajouté au scénario (ce qui permet d'exposer plus facilement les monologues intérieurs de Marian), et le médecin tombe littéralement du ciel (c'est un aviateur qui se pose non loin de la maison de Stephen, faute d'essence...)
    Etrangement, presque aucun dialogue original ne semble avoir été conservé, et si Marian endosse bien une robe XVIIIe dans le roman, Stephen se fait alors son pendant...
    Logiquement, Stephen est un grand traumatisé des tranchées de 1914, ce qui était évidemment impossible à conserver pour un film de 1942, et d'écrivain dans le roman, il est devenu compositeur à l'écran...

    Le roman anglais originel semble être difficile à trouver, mais une version française de 1949, "La nuit a des yeux, par Alan Kennington. Roman policier complet adapté de l'anglais par Marc Logé. Suivi d'un panorama sur l'actualité policière." publié chez "Le Yard - N° 13" est trouvable chez les libraires d'occasion.

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