dimanche 15 juillet 2012

Ludwig Fischer (1745-1825), l'Osmin de Mozart.








(Johann Ignaz) Ludwig Fischer nait à Mayence le 18 août 1745, d’une famille de marchand en farine. Il entre au Gymnasium tenu par les Jésuites à l’âge de dix ans. Il se produit comme chanteur lors des services tenus par les élèves dans les églises jésuites de la ville. Fischer précise qu’à quinze ans il chante contralto et tient divers emplois dans le Singspiel présenté par les élèves de l’institution. A seize ans, il se produit comme ténor un an durant. Il finit par se faire engager parmi les chœurs et se fait rémunérer, tout en continuant ses études. Tenté par la prêtrise, il y renonce après avoir compris qu’il ne pourrait plus subvenir aux besoins de sa mère.

Le jeune homme commence à chanter la basse à dix-huit ans et est alors employé par l’Electeur Emmerich Joseph. La même année, il profite d’un passage en ville du grand ténor Anton Raaf (qui sera l'Idomeneo de Mozart) pour lui être présenté. Le chanteur lui donne quelques leçons. Fischer obtient alors la permission de l’Electeur de se rendre auprès de son aîné, employé à la cour de Mannheim, pour se perfectionner.

Après s’être produit en concert à la cour de Carl Theodor, il fait impression et est engagé au sein de la Chapelle électorale. A la suite de la défection d’un chanteur, il fait ses premiers pas à l’opéra dans l’Amore artigiano de Gassman, à Schwetzingen en 1772, premiers pas sur lesquels il revient en détail dans son fragment autobiographique.
Il enchaine sur La Fiera di Venezia de Salieri. En 1774, Fischer se produit également dans l’adaptation allemande des Deux chasseurs et la laitière de Duni. La jeune soprano Barbara Strasser, sa future épouse, y est distribuée ; ils se produiront souvent ensemble avant et après leur mariage.
D’autres opéras, italiens et français, suivent. La dernière oeuvre qu’il chante à Schweitzingen en août 1775 est l’Alceste de Schweitzer ; il y est Herkules, Mlle Strasser, Alceste, et la fameuse colorature Mlle Danzi (plus tard Danzi-Lebrun), Parthenia.
La même année, il prend la tête de l’instruction du chant au Seminarium Musicum de Mannheim.

L’Electeur a fait construire un théâtre d’opéra magnifique à Mannheim, qui contient 5000 places, et les représentations s’y transportent en 1776. L’année suivante, il crée Rudolf dans le Günther von Schwarzburg d’Holzbauer. La distribution est prestigieuse : Raaf est Günther, Mlle Danzi et Mlle Strasser s’y montrent à leur meilleur. Mozart l’y entend, tout comme dans les répétitions de l’opéra créé l’année suivante, Rosamunde de Schweitzer, où Fischer est Belmont. La basse crée ensuite Kaleb dans Der Kaufmann von Smyrna de Vogler.

A la mort de l’Electeur Maximilian, Carl Theodor transporte sa Cour à Munich. On y redonne Günther von Schwarzburg à l’automne 1778, quand l’Opéra et la Chapelle s’y relocalisent. L’opéra n’obtient pas un grand succès, preuve du changement de goût du public local qui n’apprécie que l’opéra italien. Fischer s’y produira pourtant Alceste en janvier 1779. Mozart l’y entendra de nouveau, et cette interprétation lui restera dans l’oreille puisque « O Isis und Osiris » est décalqué du thème de « Wenn das Silber deiner Haare » chanté par Fischer.

Le 8 octobre 1779, il épouse Barbara Strasser à Munich. Le mariage fut apparemment heureux.
Le couple aura quatre enfants dont trois devinrent musiciens : Josepha Fischer-Vernier, (1782-1854) chantera et se produira à Berlin et Naples. Elle sera par la suite à la tête d’une école de chant. Leur fils Joseph (1780-1862) aura une carrière de basse et de compositeur. Une autre fille, Wilhelmine, née en 1785, sera également cantatrice.

Après six mois à Munich, le couple est engagé à Vienne au Nationaltheater, l’Opéra allemand. Fischer est alors considéré comme la plus grande basse allemande du temps. Il fait partie de groupe select de musique de chambre de l’Empereur Joseph II. Au cours de ses trois années viennoises à l’Opéra allemand, il chante près de vingt rôles, mais se plaint d’être sous-employé.

Parmi ces derniers, soulignons ceux de Don Gonzales dans le Claudine von Villa Bella de Beecke (dans lequel il débute le 13 juin 1780), Herr von Bär dans Der Rauchfangkehrer de Salieri (30 avril 1781), Thoas dans l’Iphigenie in Tauris de Gluck (dans la version allemande de von Alxinger, 23 octobre 1781), le Grand Prêtre de l’Alceste de Gluck (dans sa version italienne, 3 décembre 1781).
Mozart qui appréciait la voix et la personnalité de Fischer lui écrivit sur mesure le rôle d’Osmin dans l’Enlèvement au Sérail (16 juillet 1782). Il mentionne souvent le chanteur dans ses lettres à Leopold, et commente longuement sa pensée musicale dans une lettre datée du 26 septembre 1781.

En 1783, Fischer présente sa démission à la suite d’une dissension avec le Comte Orsini-Rosenberg qui dirige l’opéra, sous doute pour une question de rémunération pour un concert à bénéfice et des états de service. Il est aussi possible que la dissolution de la troupe de Singspiel ne permette pas d’employer le chanteur et de l’intégrer dans la troupe italienne du Burgheater. Mozart s’en ouvre dans une lettre à son père, datée du 5 février 1783, et précise que le chanteur lui a demandé une lettre d’introduction pour Legros à Paris.

A Vienne, Fischer fut membre de la loge Zur Beständigkeit et Zur neugekrönten Hoffnung (l'Espérance nouvellement Couronnée), la loge de Mozart. Cette appartenance à la Franc Maçonnerie a sans doute contribué à rapprocher les deux hommes. I

A Paris, Fischer donne plusieurs concerts au Concert Spirituel où il interprète un air de Sacchini, sans doute « Leon piagato a morte », et un autre air italien, le 14 avril 1783 ; le 21 avril, il chante un autre air italien à un concert où se produit également Gertrud Mara. Durant l’été, il passe par Lyon et Marseille, et s’embarque pour Civitavecchia. Après un voyage mouvementé, où il souffre de graves ennuis de santé, il parvient à bon port à Naples. S’étant produit triomphalement en concert devant le roi, ce dernier l’engage pour interpréter Bartolo (du Barbiere di Siviglia de Paisiello) à Caserte (en 1783).
Il refuse pourtant un engagement au Teatro Fiorentino pour un autre au Teatro Valle à Rome. Il y crée Fineo dans l’Andromeda e Perseo de Marescalchi, début 1784. A Rome, il est reçu par Joseph II, alors en visite en Italie, et obtient de lui  la permission de donner un concert exceptionnel à Vienne, le 4 avril 1784. (Peut-être crée-t-il à cette occasion l’air de concert « Cosi dunque tradisci » K. 432, non datée, et dont on suppose qu’il fut écrit spécifiquement pour Fischer). Ce dernier fait également une halte à Venise en 1784 où il crée Alarico dans l’Adamira de Luchesi.

Les pérégrinations des Fischer les emmènent ensuite à Dresde, puis à Regensburg (Ratisbonne), où l’opéra leur offre un engagement. (Il est intéressant de noter que le chanteur y est « membre de la loge Die Wachsende zu den drei Schlüsseln, dont le fondateur et Vénérable était Karl Anselm de Tour et Taxis, qui fut précisément son employeur de 1784 à 1789 »

Ils y restent cinq ans. Fischer y créera deux opéras de Schacht.
Il profite de ce port d’attache pour se produire en concert dans de nombreuses villes, dont Berlin, Leipzig, Dresde, Prague et Vienne. Durant l’une de ces occasions, il chante l’air de concert que Mozart a écrit pour lui, « Non so donde viene » K. 512, au Kärtnertor-Theater le 21 mars 1787. La mise en musique de ce texte par J-C Bach était l’un des « airs de valise » de Raaf, ce qui le rend doublement approprié.
A la suite de ce concert, Fischer écrivit un poème de son cru en honneur de leur amitié dans le journal (Stammbuch) de Mozart, daté du 1er avril 1787.

En 1789, Fischer accepte un engagement à Berlin. Il y restera le restant de sa carrière, non sans obtenir des congés pour se produire ailleurs, comme il en a pris l’habitude. Ainsi, il se produit dans les concerts à Londres dans les concerts de Haydn organisés par Salomon en 1794 et 1798.

Cette même année, il se rend de nouveau à Vienne (en passant par Dresde et Leipzig), et le 24 octobre, il rechante Osmin au Freishaus-Theater, s’y produit en concert les 27 octobre  (il interprète entre autres, « In diesen heil’gen Hallen » de La Flûte Enchantée. Le jeune Beethoven y joua son premier concerto pour piano.) et 5 novembre. Il avait eu l’opportunité d’interpréter du Mozart quand il participe aux côtés de Constanze Mozart et d’Aloysia Weber à des concerts berlinois de La Clémence de Titus en mars 1796.
En 1812, il a l’occasion de prendre le rôle du Comte des Noces de Figaro à Londres, au Théâtre de Haymarket.

Fischer fait ses débuts à Berlin dans le rôle-titre de Brenno de Reichardt, qui avait favorisé sa venue. Son succès est tel qu’il est engagé au salaire annuel de 2 000 thalers, une somme énorme. Entre 1789 et 1805, date de sa retraite des scènes, il crée et se produit dans des opéras d’Alessandri, Reichardt, Righini, Gluck et Himmel (dont il crée Oroe dans Semiramide en 1797, repris en 1801). Sa dernière apparition est celle d’Aetes dans une Medea dont l’auteur demeure inconnu.
Sa conduite privée ne donna jamais prise aux ragots et ses vertus sont soulignées par Gerber dans la notice biographique qu’il lui consacre. Son épouse Barbara avait dû abandonner sa carrière en 1790, à la suite d’une maladie des poumons, mais il semblerait qu’elle se soit consacrée par la suite à l’enseignement à Berlin, en dehors de ses activités d’ « épouse au foyer ».

Il meurt à Berlin à 83 ans d’hydropisie en juillet 1825.


La voix de Fischer serait actuellement qualifiée de baryton-basse, mais il chantait tout aussi facilement en voix de tête comme un ténor, et en falsetto. Il aurait eu une tessiture allant du Ré1 au La 4.

Les contemporains ne tarissent pas d’éloge sur son instrument ainsi que sur son art :
« Il monte avec la flexibilité la plus grande dans le registre de contre-ténor, et sans la moindre rupture » s’étonnait en 1794 un critique du journal The Oracle. Il continuait en précisant que le chanteur « combinait la bravura et le cantabile avec une facilité qui étonne, et exécute avec la plus grande rapidité les transitions les plus difficiles. »

Le Musikalische Monatsschrift (1792) décrit ainsi sa voix : « [elle] a presque la profondeur d’un violoncelle et les notes hautes naturelles d’un ténor, cependant le bas registre n’est pas éraillée et la tessiture haute n’est pas faible. La voix a dans les deux une légèreté complète, de l’assurance et du confort. Pour louer son style de chant, on peut simplement dire qu’il est un excellent élève de Raaf, qui a été, et est encore considéré comme le meilleur ténor européen de toute l’Europe. Il a également plus d’habilité et de légèreté dans le gosier que peut-être aucune basse n’en a jamais eue, et dans son jeu scénique, il sait tout autant interpréter des rôles comiques et tragiques. »

Selon le Allgemeiner Theater Almanack von Jahr 1782, les emplois de Fischer étaient « les  pères comiques et les rôles caricaturaux ». Ce dernier portait pourtant sa préférence sur les rôles sérieux et tragiques où il en imposait, qualités souvent relevées par les critiques.

Fischer composa et publia un air à boire virtuose écrit à son intention, Der Kritikaster und der Trinker, qui met en valeur certaine de ses qualités vocales. Il aurait écrit d’autres partitions dont aucune n’est parvenue jusqu’à nous.


Le fragment autobiographique

Ludwig Fischer est passé à la postérité pour un rôle qu'il devait considérer comme si anecdotique qu'il ne le mentionna pas même dans ses Mémoires... Le créateur d'Osmin de Die Entführung aus dem Serail (1782) rédigea dix ans après sa prise de rôle une notice biographique sur sa vie et sa carrière, qui peut laisser perplexe le lecteur contemporain...

Ce manuscrit de 9 pages conservé à Staatsbibliothek zu Berlin a été republié par le chercheur Paul Corneilson, sous l'égide de la Mozart Society of America.

Outre un fac-similé du document, on y trouve sa transcription allemande ainsi qu'une traduction du texte en anglais. L'ouvrage se conclut avec les partitions piano-chant de six airs créés ou composés par Fischer, « Freund, zweifle nicht » (tiré de l'Alceste d'Anton Schweitzer), « Wenn das Silber deiner Haare » (du Günther von Schwarzburg, d'Ignaz Holzbauer), « Bei meiner Seel, dies wäre viel » du Der Rauchfangkehrer d'Antonio Salieri, « Solche hergelauf'ne Laffen » de L'Enlèvement au Sérail de Mozart, « Dirai che di pace » du Brenno de Johann Friedrich Reichardt, et un air composé par Fischer, « Der Kritikaster und der Trinker ». Chronologie complète de sa carrière, introduction et commentaires de P. Corneilson complètent le panorama biographique.

Ces relativement brèves mémoires qui courent jusqu’en 1790 sont curieusement frustrantes pour un lecteur du XXIe siècle, car elles se focalisent davantage sur des anecdotes de carrière que sur le ressenti et l’art de l’interprète. Certes, la mémoire écrème les souvenirs et il ne reste plus que l'écume des choses, mais on ne se  retenir d'éprouver une certaine frustration en s'apercevant que le chanteur consacre plus de lignes à ses problèmes de traversée maritime de  qu'à son séjour professionnel viennois ! Sans doute faut-il y voir un certain « acte manqué » puisqu'il partit apparemment de la capitale car ses services n'étaient pas requis dans la troupe italienne (on trouve peu de rôles de basse profonde dans le répertoire buffa)... A un stade de sa carrière où son succès n'aurait pu être plus grand, ce retournement de situation dut lui laisser un souvenir amer, qui transparait en creux dans son récit...

Le chanteur est néanmoins assez disert sur ses débuts, son instruction et laisse échapper un certain sens de l’humour dont témoigne une anecdote amusante sur son maître Raaf.
Si ce texte accuse forces lacunes, il n’en demeure pas moins essentiel pour qui souhaite mieux connaître la vie itinérante des chanteurs du XVIIIe siècle et leur formation. On dispose finalement d’assez peu de témoignages de première main des interprètes mozartiens pour faire la fine bouche devant les manques biographiques. L’édition soignée et approfondie de Corneilson, les nombreuses références, annexes et détails biographiques complémentaires, ainsi que l’analyse de l’art vocal de Fischer font de cet opuscule un modèle. Indispensable pour le mozartien amateur comme professionnel.


Paul Corneilson, The Autobiography of Ludwig Fischer: Mozart's First Osmin. CreateSpace éd., 2011. (128 pages)
En anglais et allemand.
L'ouvrage est disponible à l'achat sur Amazon et sur le site de la Mozart Society of America.



Sources biographiques complémentaires : 

·       CLIVE, Peter. Mozart and his circle. New Haven: Yale University Press, 1993.
·       Deutsch, Otto Erich Mozart: A Documentary Biography. Stanford, CA: Stanford University Press, 1965.
·       Grove Dictionary of Music and Musicians, entrée "Ludwig Fischer", de Roland Würtz, Paul Corneilson, et Thomas Bauman.
·      Notice sur Fischer, comportant celle écrite par Fétis. ·        


Discographie :

Holzbauer - Günther von Schwarzburg
CD CPO : La Stagione Orchestra / M. Schneider

Schweitzer – Alceste
CD Naxos – Erfurt Philharmonic Orchestra / Stephen E Wehr
CD Berlin Classics – Concerto Köln / M Hoffsteiter

Schweitzer - Rosamunde 
Diffusion radio du festival de Schwetzingen, 2012 – pas de version commerciale

Mozart - Die Entführung aus dem Serail
Nombreux enregistrements

Mozart - Cosi dunque tradisci... Aspri rimorsi atroci et Non so donde viene
Nombreux enregistrements – mais privilégier celui d’Italo Tajo.

Iconographie : Portrait de Luwig Fischer, photographie ©  ÖNB/Wien via la MSA.



"Cosi dunque tradisci..." (K 432 (421a) par Boris Christoff
enregistrement RAI 1956.
Orchestra Sinfonica di Napoli della RAI / Massimo Pradella

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