dimanche 24 juin 2012

Strauss - Der Rosenkavalier (Opéra national du Rhin, juin 2012)

Présentation de l'oeuvre dans le dossier pédagogique de l'Opéra national du Rhin : synopsis, historique de l'oeuvre, etc...

Richard Strauss - Der Rosenkavalier
Comédie en musique en trois actes
Livret de Hugo von Hofmannsthal

Melanie Diener - Maréchale
Wolfgang Bankl - Ochs
Michaela Selinger - Octavian
Werner Van Mechelen - Faninal
Daniela Fally - Sophie
Sophie Angebault - Marianne
Hilke Andersen - Annina
Enrico Casari - Valzacchi
Dimitri Pkhaladze - Le Commissaire
Yuriy Tsiple - Un notaire
Stefan Pop - Chanteur italien

Mariame Clément - Mise en scène
Julia Hansen - Décors et costumes
Philippe Berthomé - Lumières

Chœurs de l'Opéra national du Rhin
Petits Chanteurs de Strasbourg
Maîtrise de l'Opéra national du Rhin
Orchestre philharmonique de Strasbourg
Marko Letonja - Direction musicale

Opéra national du Rhin, Opéra de Strasbourg – 17 juin 2012




Arlequin, serviteur de deux maîtresses

Des corps aux yeux bandés dans une contredanse bien rodée, voici le Prélude du dernier acte. Ce ballet n'a rien qui surprenne : nous voilà bien dans ce XVIIIe siècle fasciné par l'''homme-machine''. Et les machinations successives que dévoile ce spectacle ne conservent aucun de leurs oripeaux festonnés traditionnels. C'est à une mise à nu que nous sommes conviés.

On est bien dans un théâtre de société, une soirée privée dans le palais viennois de la Maréchale (spectatrice au parterre durant le troisième acte), quand la noblesse se représente elle-même en un jeu de miroirs qui fit les délices de l'aristocratie des règnes de Marie-Thérèse et de Joseph II. Cette forme de divertissement ravit les nobles frustrés de l’absence à l’affiche des pièces françaises (très applaudies à la Cour dans les années 1750-1760), opera seria et autres spectacles de ballet. En effet, à partir de 1776, ce public de haute lignée fut privé de son répertoire de prédilection au Burgtheater (l'opéra de Cour) par Joseph II qui impulsa de nouvelles orientation de ''politique culturelle'' celles-là même qui aboutirent à la commande des chef-d'oeuvres de Mozart et de ses contemporains... Mais ce changement de répertoire donna un nouvel essor aux ''comédies de société'' dont se fait l'écho le Comte de Zizendorf, diariste passionné. Les représentations privées de pièces de théâtre français y outrepassent celui du répertoire allemand.



Cette ''farce de deux sous'' est mise en abyme par la forme même de la ''comédie en musique'' de Hugo von Hofmannsthal : son canevas ne s'inspire-t-il pas, en un délectable pastiche, de ce répertoire italien qui inspira Molière, lui-même autre influence insidieuse ? Goldoni n'est évidemment pas loin, autre gourmandise dramatique prisée en ces années 1770-1790. Tout comme l'hommage délicat, rendu par Mariame Clément, à l'un de ses plus ardents défenseurs, Giorgio Strehler, avec cette figure d'Arlequin, ordonnateur discret de ces oscillations, serviteur de deux maîtresses (la Maréchale, Sophie, ensuite). Il est ici le lien organique pour ces figures féminines, qui déroulent le temps qui coule, en un renouvellement immuable, cercle qui se referme, valse cassée, un peu malade. Un temps inexorable figuré par la silhouette hésitante d'une vieille femme qui avance avec peine sur les tréteaux, dès l'ouverture. Image miroir de la Maréchale, pense-t-on d'abord. Elle se révèlera être Sophie : la jeune femme laisse tomber son mouchoir à terre lors du duo d'amour final, mais c'est à son alter ego vieillie qu'Arlequin le rendra... On ne saurait figurer avec plus d'économie la constatation poignante que ces deux femmes sont cousines germaines, et que la ''jeune Resi'' est sans doute le pendant de la Sophie tout juste issue du couvent... La menace du temps est également suggérée, en un raccourci fulgurant, dés les prémices de l'histoire : ce rideau que tire Arlequin, et qui dévoile les amants enlacés à terre, au milieu de coussins et de linges épars, n'est-il pas également celui d'une alcôve d'hospice ? Nul besoin de pendules, son avancée impitoyable est scandée par ces fermetures et ouvertures de rideaux qui rythment l'espace et l’action, clôtures tout autant physiques que métaphoriques...





Cette ''conversation piece'' parfois un peu verbeuse, il faut bien l'avouer, retrouve une virginité roborative dans cette transplantation sur les tréteaux rde la commedia dell'arte. La première scène d'exposition retrouve une sécheresse acide digne de Congreve, une violence encore accrue par l'absence des fanfreluches auxquelles on l'a inconsciemment associée. Un certain manque de liant à l'orchestre -lequel ne se coulera pleinement dans le moule straussien qu'à la méditation sur le temps qui clôt l'acte- accentue ce sentiment. C'est que dès l'ouverture du rideau, les deux amants sont déjà en train de s'éloigner l'un de l'autre... La trame du récit (le barbon berné par le jeune amant, le père confondu, les hésitations du désir, le changement insoucieux des obligations du coeur) est nourrie de références théâtrales qui la dénudent : l'outrance des comparses (masqués) et leurs gestes décomposés marquent que tout ceci n'est qu'un jeu, certes, mais celui des enfants qui jouent, terriblement sérieux. De ceux qui y croient jusqu'au bout. Ce monde cruel et enfantin se heurte à la désillusion des adultes ; l'amertume douce-amère de la Maréchale (qui n'en est apparemment pas au premier errement du ''goût'' tel que le concevait Crébillon fils) et celle de Ochs, dont la parenté avec Falstaff éclate ici avec force: les fantasmagories de l'auberge pourraient être celles des Fées et les lampions du salon particulier n'éclairent finalement qu'une fête en larmes. C'est que ce marivaudage, comme tout marivaudage qui se respecte, a partie prenante avec ces choses si terriblement importantes que sont la société, l'argent, la Cour, les apparences et les préséances, et la force du lignage, encore.





Sophie, neuve, fraîche, a la naïveté des filles de famille de théâtre : elle a la constance et la révolte de ces fausses ingénues. Cette Maréchale en devenir (et le mimétisme grandissant entre les deux femmes en témoigne autant que les jeux de couleurs, complémentaires et dégradées, des séduisants costumes de Julia Hansen) a du caractère, de la volonté et une avidité à apprendre, sous ses dehors fragiles. Daniela Fally lui confère une suavité pleine d'aspérités, une souplesse rétive et forte. Son modèle est campée par une Melanie Diener malicieuse, portée davantage par sa déception amoureuse que par la peur du temps qui passe ; elle conserve, dans ses déplorations, bien plus la conscience de la vanité des choses incarnée par une gent masculine foutraque et ridicule, dans le fond, que d'une angoisse existentielle. Cette dernière est pourtant là, dans les marges du tableau, entraperçue dans les voiles qui s'élèvent et s'abaissent, tout comme la foule du peuple, massée en contrebas, mais qui sait se faire menaçante... Les bouleversements de la fin du siècle ne sont pas bien loin...



Les trois âges de la vie sont tout aussi présents pour le masculin. Octavian, Faninal et Ochs ne sont-ils pas trois versions d'un même principe autoritaire plus ou moins exposé ? Si Ochs (subtil Wolfgang Bankl aux graves bien assis et tragiquement drôle) en est la figure odieuse et triviale, Faninal (un Werner Van Mechelen imposant) ne rachète son emprise paternelle que par sa tendresse cachée pour son enfant : bien que dévoyé, le souci qu'il a de son établissement est sincère. Il n'est jusqu'à l'Octavian fougueux et séduisant de Michaela Selinger qui ne dissimule, sous son abord érotisé, les failles du déséquilibre dans l'investissement du moment. L'interprète rend parfaitement l'oxymore de son emploi et gagne en autorité vocale à mesure que le personnage conquiert plus d’indépendance.





Les comprimarii sont tous convaincants vocalement (un coup de chapeau pour le couple savoureux des intrigants, une Hilke Andersen déchaînée et un cauteleux Enrico Casari) et dirigés avec une telle science de la pointe sèche, que malgré les silences du texte, ils existent pleinement... Ces brèves esquisses tiennent lieu d'archétypes. Et le fouillis organisé du troisième acte, peut ainsi superposer ses plans sans nuire à la lisibilité de l'ensemble, tout comme l'excellent Orchestre philharmonique de Strasbourg sous la direction d'un Marko Letonja attentif au liant et à l'ivresse sonore, suspend un peu le temps dans une Vanité musicale.



 

Photographies © Alain Kaiser.
D’autres photographies, ainsi que la bande annonce du spectacle, sont disponibles sur le site de l'Opéra national du Rhin.

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