jeudi 21 juin 2012

La Chambre ardente (1962)



Marc Desgrez (Jean-Claude Brialy), sa femme Lucie (Perrette Pradier), et son frère insouciant Stéphane Desgrez (Claude Rich) passent leurs vacances dans le château bavarois de leur vieil oncle Mathias Desgrez (Frédéric Duvallès) qui est le descendant du policier qui arrêta, jadis, la marquise de Brinvilliers, la célèbre empoisonneuse du XVIIe siècle, et dont la lignée, qu'elle a maudite, est souvent décédée prématurément de mort violente. Les deux frères ont des embarras d'argent et comptent sur l'héritage de leur oncle, malade, qui est veillé par l'infirmière Myra Schneider (Nadja Tiller). Le Docteur Hermann (Antoine Balpêtré), un vieil ami, vit également non loin. Les deux hommes partagent une fascination pour les recherches ésotériques... On apprend que le docteur a été chassé de l'ordre pour avortement...
Michel Boissard (Walter Giller) et son épouse Marie (Édith Scob) se trouvent également au château. Marie est une descendante de la Marquise et son époux, historien qui mène des recherches sur l'empoisonneuse, a ainsi gagné l'accès aux lieux, et l'espère-t-il, des archives familiales inédites...
Myra est renvoyée par Marc le matin où les jeunes gens doivent se rendre à un bal masqué chez des voisins... Stéphane s'est travesti en femme pour l'occasion. Les Boissard restent au château. La gouvernante devra ainsi se charger de monter le médicament du vieillard à 11 heures du soir. Mais quand elle va chercher le verre, elle voit de loin, une femme en robe et mante du XVIIe tendre le verre au vieux Desgrez. Elle semble ensuite disparaître à travers un mur... Mathias est retrouvé mort le lendemain matin...


On est portés à soupçonner tour à tour toutes les femmes de la maison : Lucie, qui s'est absentée une demie-heure pendant le bal. Marie, qui est restée sur place, et dont le déséquilibre grandissant finit par révéler l'histoire : sa famille a un lourd passif d'hystérie et de manipulations occultistes. Myra, qui est la maîtresse de Marc et qui attend qu'il divorce pour l'épouser ; elle a petit à petit empoisonné l'oncle en lui faisant avaler de l'arsenic dans ses médicaments. Ainsi que Stéphane, dont la robe est bien suspecte... Il est d'ailleurs déshérite, et ses accusations de meurtre à l'encontre de Marc et Lucie vont mettre le drame en branle... Convoqué, l'Inspecteur Krauss (Claude Piéplu) révèle alors qu'il s'intéresse aux évènements étranges qui entourent ce décès depuis quelques temps... Est-ce la dernière manifestation de la malédiction du  fantôme de la Brinvilliers ?



Sorti en mars 1962 sous un déluge de mauvaises critiques, ce film étrange vaut mille fois mieux que la réputation qui colle à sa pellicule. 
Mélange des genres policier et fantastique ? Certes, et l'atmosphère poisseuse s'attache bien à tous les personnages. Maladresse stylistique et imitation scolaire tombant à plat , comme on l'a parfois prétendu ? On peut l'affirmer, mais il ne suffit pas de brandir les noms de L’Année dernière à Marienbad ou de Marianne de ma jeunesse pour faire le tour du sujet. Si les similitudes existent, il ne s'agit que de ressemblances superficielles, car l'ironie cinglante qui sous-tend ce film n'est présente dans aucune de ces deux oeuvres.


La Chambre ardente (nom du tribunal extraordinaire convoqué par Louis XIV, et qui siégeait dans une salle aux murs tendus d'écarlate) pose dès le départ l'ambivalence de sa narration : entre matérialisme cossu et occultisme diffus, entre bon sens paysan et atmosphères lugubres dignes d'un roman gothique ou d'un film d'horreur, Julien Duvivier balade le spectateur entre deux pôles antinomiques. Sa science des architectures et des plans décalés fait merveille (comme l'arrivée vrombissante de Stéphane dans sa voiture de course, qui double la voiture des Boissard, ou encore l'utilisation savante des cages d'escaliers en aperçus cavaliers, et des ombres qui modèlent cette architecture recomposée...)

Deux superbes scènes surréalistes découlant des dernières volontés du défunt (un bal autour de son cercueil ouvert, et la procession funéraire précédée d'une fanfare) distillent un malaise jubilatoire par l'outrance du propos (on se croirait par anticipation dans un film de Kusturica !). Ce n'est pourtant que le versant apparent d'un style virtuose qui finit par perdre le spectateur dans les faux semblants.


C'est que tout sonne à la fois vrai et faux dans cette histoire. Réelles, les passions économiques et les haines larvées (Chabrol n'aura qu'à s'en inspirer). Toc, ce château qui a remplacé la gentilhommière d'origine, dans la mégalomanie de son propriétaire. En vain. A la mort de son épouse, il s'y cloitrera pour s'adonner à ses recherches occultes (en compagnie de l'inquiétant docteur) et à ses lectures de ''vieillard libidineux''. 
Ce décor est donc tout à fait indiqué pour scander les épisodes de plus en plus improbables de la recherche de la vérité : cette dernière peut être tout autant l'oeuvre d'un être surnaturel que la conséquence d'une action bien humaine...
La scène d'exhumation clandestine du corps du vieux Desgrez (entreprise afin de corroborer ou non les accusation d'empoisonnement faites par Stéphane) est ainsi particulièrement réussie. Duvivier joue sur les attentes du spectateur, les déjoue, les détourne et les moque. Le retour du ''fantôme'' chez le vieux jardinier est une autre de ces scènes de bravoures filmée avec toute la maestria expressionniste requise... Tout les indices présentés ne sont souvent qu'un jeu de piste trompeur et la perspicacité du spectateur est très souvent mise en défaut.

Il faut souligner l'harmonie de la distribution. Tout le monde est parfaitement à sa place, jusqu'à la ''petite bonne''... Il convient toutefois d'insister sur la performance de Jean-Claude Brialy qui délaisse ses rôles de séducteurs pour un emploi bien plus trouble et qu'il parvient à rendre touchant malgré tout. Ce meurtrier par procuration, plus faible que méchant, incarne ici le tragique "duvivien" : il n'échappera pas à la malédiction familiale, de son propre fait... au moment même où il semblait atteindre enfin une certaine forme de bonheur...


Tout aussi troublante, Edith Scob promène son spleen malsain dans le parc et les salles du château... Silhouette gracile en robe blanche tranchant sur le noir du deuil, engoncée dans sa robe de chambre sombre dans ses errances nocturnes, elle attire et défait tous les soupçons. Comme son ancêtre dont on souligna la joliesse enfantine qui attirait la confiance, elle semble promise à un destin tragique. Qu'elle semble avoir intégré sciemment : son premier échange avec le vrai Desgrez, où les interlocuteurs se comportent comme s'ils étaient réellement l'empoisonneuse historique et son amant policier dénonciateur, est -il le fruit d'une rêverie funeste ou d'un phénomène troublant de réincarnation ? On ne le saura pas vraiment.
De même, la disparition fantomatique de la femme mystérieuse à l'endroit où le maître du château conservait la relique du crâne de la Brinvilliers est-il pur hasard ?



Et si l'inspecteur résout le mystère policier par une solution apparemment satisfaisante, la diction si particulière de Claude Piéplu, son attitude détachée et comme venue ailleurs, ne fait que renforcer le vertige... 
Et si... ?


Film français  tourné en 1961, sorti en 1962.
Réalisé par Julien Duvivier
Scénario et dialogues : Charles Spaak et Julien Duvivier, d'après le roman de John Dickson Carr.
Producteurs : Ralph Baum, Julien Duvivier et Yvon Guézel 
Durée : 1 h 50

DVD est disponible chez Gaumont  avec un sous-titrage français pour malentendants.
La copie, non restaurée, pâtit dans les toutes premières minutes de quelques changements de texture et de couleur (bleutée, grisée) en début de film, mais est de qualité très correcte par la suite.

Illustrations : captures d'écran du DVD Gaumont.

4 commentaires:

  1. Pas vu celui-ci, mais l'argument et le climat évoquent "Pleins feux sur l'assassin" de Franju, qui immortalisa Miss Scob sous le masque des "Yeux sans visage" (remenber Billy Idol !), pareillement vierge immaculée, fantomatique, errant dans un parc avec sa colombe, et ressuscitée récemment par Carax dans "Holy Motors" (en compagnie de la poignante Kylie Minogue)... Quant à Brialy, il trouva dans "Le Genou de Claire" peut-être son meilleur rôle.

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  2. Zhonte à moi, je n'ai pas vu "Holy Motors"!! Et "Les yeux sans visage" m'avaient bien terrifiée, enfant ! Tout à fait d'accord pour Brialy, dont la filmographie et le talent mériterait d'être réévalués à la hausse...
    Vous qui aimez Duvier, vous devriez aimer ce film, un peu à part dans son oeuvre.

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  3. Diffusion des 'mécaniques célestes' demain sur ARTE...

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