dimanche 20 mai 2012

Ambroise Thomas : Mignon (Grand Théâtre de Genève, mai 2012)


Ambroise Thomas – Mignon
Opéra-comique en trois actes et cinq tableaux.
Livret de Jules Barbier et Michel Carré d'après Wilhelm Meisters Lehrjahre de Goethe

Sophie Koch – Mignon
Paolo Fanale - Wilhelm Meister
Diana Damrau – Philine
Nicolas Courjal – Lothario
Carine Séchaye – Frédéric
Emilio Pons - Laërte
Frédéric Goncalves - Jarno
Laurent Delvert - un serveur

Chœurs du Grand Théâtre de Genève
Orchestre de la Suisse Romande
Frédéric Chaslin - direction musicale

Jean-Louis Benoît - mise en scène
Laurent Peduzzi – décors
Thibaut Welchlin - costumes
Dominique Bruguière - lumières
Philippe Venturini - reprise des lumières
Lionel Hoche – chorégraphie

Reprise de la production de l'Opéra-Comique.

Genève, Grand Théâtre – 16 mai 2012
 



« Mignon(ne), allons voir si la rose… »

Ouvrage prisé de nos grands-mères (la mienne, née en 1900, m’en chantait encore des passages entiers il y a vingt ans… Elle connaissait la partition entièrement par cœur !), symbole de l’opéra « suranné », Mignon peut-il encore satisfaire le lyricomane ? Certes cet opéra-comique comporte des longueurs et des passages bien inégaux, mais c’est également une œuvre pleine de charme où l’on peut trouver de l’excellent, dans laquelle les bonheurs mélodiques abondent, et la grâce souvent aussi.

Faut-il déplorer le sort fait à l’œuvre de Goethe par les compositeurs français du XIXe ? Si l’opéra-comique français (Gounod en tête de peloton) a fait beaucoup pour en populariser les détours, il a également beaucoup oeuvré pour la détourner de sa force première. Opéras destinés aux publics « bourgeois », cantonnés dans une bien-pensance d’époque, soumis à une censure tatillonne, leurs thèmes littéraires se transforment souvent en des feuilletons qui font pleurer Margot. Les péripéties conservées par les adaptations (désormais bien naphtalinées) troussées par des librettistes efficaces, font souvent sourire par leur agencement prévisible, leurs grands passages musicaux obligés et une prose qui n’est qu’un vague reflet de l’original.

De ce pauvre Ambroise Thomas on ne garde souvent en mémoire que le flot de bile craché par Chabrier sur la « bonne musique », la « mauvaise musique » et « celle de Thomas ». Ce mot cruel a fait bien du tort au compositeur, et ce Mignon genevois (après avoir été parisien) en démontre élégamment toutes les injustices. De grands élans, une orchestration savante et des couleurs expertement agencées où bois et harpe dominent, conduisent les péripéties du récit avec une efficacité qui n’exclut pas les moments de suspension rêveuse. Cette production conserve un charme entêtant, celui des livres d’enfants un peu jaunis où l’on rit, où l’on tremble un peu, où l’on espère, où l’on retient son souffle, et cette fragrance subtile ne s’évapore pas si aisément. Ou celui de ces théâtres d’enfants où l’on fait évoluer des figurines qui revêtent des atours en papier soigneusement découpés.

Dans des décors sobres et évocateurs de Laurent Peduzzi qui enserrent l’action dans un théâtre miniature, brossant en fond de scène des toiles peintes qui disent leur artifice et leur irréalisme, tout un monde d’archétypes se noue. On se trouve plongé dans un univers feuilletonnesque, qui lorgne plus vers un Eugène Sue revu par les frères Goncourt que vers un romantisme allemand de bon aloi. Les costumes élégants et typés de Thibaut Welchlin contribuent à ce jeu d’allusions, formant des tableaux dont le statisme souligne la reconstitution ludique : on semble feuilleter les images publicitaires diffusées par Liebig ou Prisunic début de siècle, qui firent tant pour populariser l’opéra. Les lumières de Philippe Venturini accentuent tout d’abord ces scènes de genre, puis traquent la vérité des cœurs, dans le dépouillement du château Cipriani. On est plongé comme dans un rêve, celui qui emporte peut-être Mignon, couchée dans son lit, au début de l’ouverture… 
 


Cette très jolie soirée pleine de délicatesse doit beaucoup à l’excellence de ses interprètes, qui la rehaussent encore à hauteur de leur flamme et de leur classe.

En premier lieu, le rôle-titre, Mignon frémissante et malhabile, se dégourdissant peu à peu grâce aux sentiments amoureux qui l’envahissent. Sophie Koch prête une androgynie séduisante à cette jeune femme qui s’ignore, s’extirpant peu à peu de sa gangue de timidité, avec une grâce sans égale. Sa transmutation soudaine grâce aux atours de Philine, ses élans brisés, l’énergie retenue qui la fige sur place ne sont que quelques aspects qui habitent un personnage au-delà d’une partition souvent en-deçà de la beauté du rôle. Son « Connais-tu le pays » est une merveille de nostalgie, le duo des hirondelles émeut par sa timidité, les échanges avec Lothario un sommet de la soirée avec le sobre « As-tu souffert ? As-tu pleuré ? » qui laisse pudiquement sourdre la douleur. Le dernier acte fait alterner avec empathie espoir et sens de la fatalité. 


 
 Tout aussi investi et campant une silhouette inoubliable, Nicolas Courjal est un Lothario habitant sa douleur et son chant, dans une retenue qui n’exclut pas une forte présence. Hantant les marges du récit, il en est l’alpha et l’oméga dans les retrouvailles avec sa mémoire, et le deux ex machina, qui précipite la catastrophe en se faisant incendiaire. Il distille avec mystère les errances mentales et géographiques de son personnage, et porte avec autorité les césures du récit. 



On ne peut être totalement heureux du Wilhelm Meister de Paolo Fanale (qui s’intégra assez tard dans le projet). Si la silhouette et le charme sont bien présents, on ne saurait en dire autant d’une élocution française difficile (et souvent incompréhensible dans les dialogues parlés). Mais la voix est séduisante, les aigus triomphants, et le personnage incarné rend crédible le béguin de Philine et la jalousie mortelle de Mignon, bien qu’il faille un véritable effort d’imagination pour le considérer comme un voyageur allemand…  


Diana Damrau semble se tailler la part du lion avec une partition qui met en relief le brio de la « blonde Titania », mais les apparences ont-elles le dessus dans ce récit d’apprentissage ? Elle incarne une Philine idéale, qui coquette, froufroute et envoie des œillades à tout ce qui porte culotte. Son personnage de drôlesse vénale et irrésistible est parfaitement rendu, comme son vide intérieur et sa fausseté brillante qui tranchent avec l’intériorité de l’héroïne, que Meister saura, hélas trop tard, préférer. Elle enlève sa Polonaise avec tout le brillant requis, et ne manque pas de ravir à Mignon ces objets qui disent le désir : bouquet de fleurs et robe de gala… Elle n’embrassera finalement que du vide, comme l’écho de son chant qui se perd dans le lointain.

Son jeune soupirant malheureux, une Carine Séchaye dont le Frédéric semble un Cherubino revu par Tex Avery, et qui a déchainé les rires par sa drolatique énergie, ne manque pourtant pas d’atouts… Et ce n’est pas le Laërte cabotin mais touchant d’ Emilio Pons, au chant assuré, qui pourra la retenir.
Le Jarno solide de Frédéric Goncalves qui semble tomber d’un des chapitres du Capitaine Fracasse, tout comme le serveur affolé Laurent Delvert, qui agence ses chaises comme un joueur de quilles, durant l’ouverture, complètent heureusement cette distribution de haut vol soudée et complice.

Frédéric Chaslin souligne avec finesse les détails nombreux de la partition, parfois au détriment de l’emportement nécessaire. Il se montre en revanche idéal pour les scènes de foule et de marivaudage, même s’il a tendance à couvrir un peu trop les chanteurs lors des dialogues, ce qui peut en gêner la compréhension. Son empathie pour ce style et son enthousiasme emportent l’adhésion.

Photographies © GTG / Yunus Durukan


Ce texte est également publié sur odb-opera.com.

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