vendredi 18 mai 2012

Svengali (1931)

Paris, 1850. Dans un milieu bohème mêlant artistes fauchés et élèves des Beaux-Arts, le professeur de musique Svengali, sinistre individu Raspoutinien, exerce une influence néfaste sur ses élèves par l'hypnose et une séduction trouble. Vivant d'expédients, il pousse au suicide l'une de ses élèves lorsqu'il comprend qu'elle a quitté son mari pour lui, mais sans la fortune escomptée... Il rencontre par hasard Trilby O'Farrell, modèle de peintre et fiancée au jeune artiste Billy, issu d'une bonne famille. Fasciné par sa beauté de sa voix et de sa personne, il prend le contrôle de son esprit, tout en guérissant une de ses migraines. Il la convainc que la liberté de son mode de vie la rendra indésirable dans la famille de Billy, et simule son suicide. Il l'emmène alors dans un grand tour de chant : sous hypnose, si elle ne le quitte pas des yeux, Trilby peut chanter comme une Luisa Tetrazzini... Mais elle ne peut retourner ses sentiments que sous influence. Le couple revient à Paris. Billy et ses amis peintres se rendent au concert de Madame Svengali... 


On a du mal désormais à apprécier la choc que produisit le roman Trilby, quand George du Maurier (le grand-père de l'écrivain Daphne et des enfants Llewelyn Davies qui inspirèrent Peter Pan à J. M. Barrie) le fit diffuser en 1894. Publié tout d'abord en feuilleton dans une revue, il parut sous forme d'ouvrage en 1895 et se vendit à des centaines de milliers d'exemplaires... La première incursion de Du Maurier dans le domaine de la littérature avait été modérément suivie de succès : Peter Ibbetson (qui suscita néanmoins un film et un opéra), fut suivi par ce coup de maître, lequel suscita un engouement extraordinaire. On vit fleurir les produits dérivés à foison (le chapeau appelé ''Triby hat'' en est un reliquat) et ce phénomène inégalé à cette échelle, suscita un ouvrage sur son ampleur : Trilbyana par Jeannette Leonard Gilder et Joseph Benson Gilder, et un néologisme , la Trilbymania.
Le terme ''svengali'' passa dans le langage courant pour parler d'un homme exerçant une domination maléfique sur une protégée ou une élève.

L'auteur était préalablement connu comme dessinateur satirique, et publiait dans la revue Punch ; sa carrière de romancier fut très probablement accélérée par la détérioration progressive de sa vue. Il romança ses expériences de jeune artiste bohème dans le paris des années 1850 pour ce roman d'inspiration Gothique et fantastique. On a affirmé qu'il aurait également suscité l'idée du Fantôme de l'Opéra à Gaston Leroux...
Ce succès fracassant et la jalousie qu'il inspira à l'écrivain Henry James, font l'objet d'un superbe roman de David Lodge, Author, Author (L'auteur ! L'auteur !).

Comme il se doit pour tout succès dramatique ou littéraire, le cinéma s'empara rapidement de l'oeuvre pour la transcrire à l'écran dès 1912 . (On peut déplorer l'échec d'un projet d'adaptation de Jean Renoir qui avait pressenti James Mason et Jane Wyman pour une nouvelle mouture). 

L'adaptation la plus séduisante et la plus proche du roman reste le film Warner Brothers de 1931, dirigé par Archie Mayo, sur un script de J. Grubb Alexander. La distribution était menée par le grand John Barrymore (qui, hasard étonnant, s'était illustré dans Peter Ibbetson au théâtre...). Une très jeune Marian Marsh (17 ans) choisie et cornaquée par Barrymore, en était l'héroïne. Elle présente d'ailleurs une similitude frappante avec les illustrations que Du Maurier publia dans son roman.

 


Le changement d'angle est perceptible dès le titre. Alors que le roman se focalise sur le monde des artistes plus ou moins désargentés, inspiré par les expériences du romancier, le film se concentre sur la personne de Svengali, magistralement incarné avec panache et intensité par un Barrymore qui ''bouffe'' le décor pour notre plus grande jubilation. On pense évidemment au Shylock shakespearien qui est lui-aussi, le pivot de la narration : tout comme cet archétype, Svengali est repoussant par sa noirceur et ses manipulations, mais il est également touchant dans son désir inassouvi d'amour. Il reflète l'archétype armidien du magicien qui, obtenant par sa magie / l'hypnose l''amour'' de l'autre, ne peut s'en satisfaire. Il pourrait, lui aussi, énoncer ''que son amour est différent du mien !'' dans la très belle scène de sommeil du film....
 


Assez curieusement, le film, sans gommer la judéité du personnage principal, l'estompe en grande partie, même si certaines ''plaisanteries'' racistes au goût plus que douteux sont conservées... Gayle Wald a très justement analysé le personnage du roman comme étant une émanation de certains stéréotypes saumâtres du XIXe, associés à cette musique italienne d'opéra jugée si séduisante et menaçante pour une ''pure'' anglicité. Rien n'est très nouveau dans ce dernier trait, que l'on retrouve abondamment dans la littérature anglaise de la fin du XVIIIe : si l'opéra d'importation italienne séduit par sa vocalité et ses ''fioritures'', il n'en demeure pas moins du ''son'' que l'on oppose dialectiquement au ''naturel'' de l'opéra anglais qui se cantonne davantage dans un ''sage'' cantabile intelligible. Il est en effet très intéressant de constater que la première scène du film nous montre Svengali donnant une leçon de chant à une malheureuse dont le brin de voix ne peut venir à bout d'un song, alors que Trilby, sous hypnose, se lance en concert dans un air de Donizetti... Cette montée en puissance vocale se double d'une démonstration de puissance maléfique, suggérée par l'évolution des répertoires.
 

Outre la tension dramatique (la quête de Billy, qui poursuit Svengali et sa proie pour la soustraire à son influence, sera-t-elle suivie d'effets ?) le film est tout à fait séduisant par son mélange des genres bien conduit (des scènes plus légères alternent avec le frisson de l'étrange) et la beauté de sa photographie, creusant ombres et lumières. On se croirait parfois dans une eau-forte. On passe d'une vision expressionniste (les décors sont superbes, même si le couloir de l'immeuble miteux qui loge les artistes ressemble à un hall de gare !) à une prouesse technique (le travelling inouï qui relie Trilby à Svengali). Les décors sont même pourvus de plafonds, une sacré innovation pour le temps du tournage, ce qui contribue au sentiment d'oppression.
Sans compter que la grande scène de Lucia di Lamermoor accompagnée par un ''orchestre tsigane'' ne pourra que ravir l'amateur d'opéra en recherche de curiosités filmiques.

Réalisé par Archie Mayo
Scénariste : J. Grubb Alexander
Musique originale de David Mendoza (non crédité)
Image de Barney McGill
Montage de William Holmes
Direction artistique de Anton Grot
Durée : 81 minutes.

DVD sous-titré en français disponible chez Arcades Video. On peut également visionner ce film en ligne sur le site http://www.archive.org/ car il est tombé dans le domaine public anglo-saxon.

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