dimanche 20 mai 2012

Ann Selina (Nancy) Storace (1765-1817)



L'air de concert de Mozart qui a donné son nom à ce blog eut comme dédicataire la cantatrice Nancy Storace. Voici son histoire...

Un blog consacré à Nancy Storace est désormais ouvert sur http://annselinanancystorace.blogspot.fr/ "Nancy Storace (1795-1817) Ann Selina, L'Italiana in Londra"



Ann Selina Storace – dite Nancy (ou Anna) – (1765-1817) est la fille de Stefano Storace, contrebassiste italien venu trouver fortune à Dublin puis à Londres, qui travailla dans les théâtres et jardins londoniens, puis se fit connaître comme adaptateur de Pergolèse, et d’Elizabeth Trusler, dont le père était propriétaire des jardins d’agréments de Marylebone (ou Marybone), dans les faubourgs de Londres.

Enfant prodige, elle fait sa première apparition à Southampton en 1773 : comme le soulignent les annonces, elle « n’avait pas encore huit ans » ! Son premier concert public londonien se tient au Théâtre de Haymarket en avril 1774. Après de nombreuses apparitions en concert, elle fait sa première apparition à l’opéra en créant Amore le 29 février 1776, à la première de l’opera seria Le Ali d’amore, composé par son professeur de chant Venanzio Rauzzini, qui fut le premier Cecilio (Lucio Silla) de Mozart). Le compositeur Sacchini lui donna également des leçons avant son départ pour l’Italie en 1778 : « Miss Storace » va suivre les traces de son frère, le compositeur Stephen Storace (1762-1796), parti à Naples pour se perfectionner.

La jeune fille commence sa carrière continentale en tenant les emplois de seconda donna d’opera seria, dont Phoebe et Ebe, dans le Castore e Polluce de Bianchi (Florence, 10 septembre 1779). Elle troque vite ces seconds rôles serie pour des rôles de premier plan dans l’opera buffa (de type mezzo-carattere) dans Le Due Contesse de Paisiello, L’Italiana in Londra (Cimarosa), Il Pittore Parigino (Cimarosa), La Scuola de’ gelosi (Salieri), etc… Elle se produit à Florence, Lucques, Livourne, Parme, Turin… et Venise. 

L’un des premiers opéras qu’elle crée fut acclamé par ses contemporains : c’est le Fra i due litiganti il terzo gode (ou encore Le Nozze di Dorina) de Sarti (Milan, 1782) oeuvre citée par Mozart dans le banquet de Don Giovanni, et dont l’intrigue préfigure Le Nozze di Figaro.

Michael Kelly, dont les Reminiscences sont une source précieuse sur la famille Storace, et qui fait sa connaissance à Livourne, raconte en détail quel fut son succès à Venise quand elle chante au Teatro San Samuele (en 1783). A dix-sept ans, elle est déjà une interprète de tout premier plan.


Portrait par Benjamin Vandergucht, 
National Portrait Gallery (Londres) 


 

C’est cette notoriété, ainsi que son expérience dans l’opera seria qui la fait engager à Vienne dans la troupe d’opera buffa nouvellement formée. Elle reçoit l’un des plus gros salaires de l’époque et le droit à un concert à bénéfice durant le Carême, privilège apprécié des chanteurs. (C’est d’ailleurs pour son dernier bénéfice en 1787 qu’elle crée la scena  « Ch’io mi scordi di te » écrite par Mozart à son intention.)

Ann Selina Storace fait ses débuts viennois le 22 avril 1783 dans le rôle de la Contessa dans La Scuola de’gelosi de Salieri. Elle y retrouve Michael. Kelly et Francesco Benucci avec lequel elle s’était mainte fois produite en Italie. Durant cette première saison au Burgtheater, elle chante dans la moitié des quatorze productions. Si son jeu scénique est au début critiqué par des Viennois, plus sensibles à cet aspect que les Italiens, elle étudie les acteurs allemands et fait de rapides progrès, au point d’être dans la suite de sa carrière encensée pour ses talents d’actrice. Elle devient vite la coqueluche de Vienne et l’un des piliers de la troupe.

Outre la reprise d'une partie de ses succès italiens, elle crée Lisetta (Il Re Teodoro in Venezia, Paisiello), Eginia (Gli Sposi malcontenti, Storace), Ofelia (La Grotta di Trofonio, Salieri), Angelica (Il burbero di buon core , Martin y Soler), Eleonora (Prima la musica, poi le parole, Salieri), Susanna (Le Nozze di Figaro, Mozart), Giannina (I finti eredi, Sarti), Lilla (Una Cosa rara, Martin y Soler), Sofronia (Gli Equivoci, Storace).

Mozart pensa à elle pour son Eugenia du Sposo Deluso (resté inachevé) et lui écrit une grande scène avec clavier pour son récital d’adieu donné le 23 février 1787, « Ch’io mi scordi di te ? » (KV. 505).

En 1784, Ann Storace épouse le compositeur et violoniste John Abraham Fisher, peut-être sur les instances de sa mère. Le mariage est un désastre, son mari la maltraitant. Joseph II finit par « bannir » l’époux violent qui occasionnait de nombreux disfonctionnements dans la bonne marche du théâtre, par les absences à répétition de son épouse. La séparation est si effective qu’Ann Storace vécut comme si elle était restée célibataire, pour le restant de ses jours… La cantatrice accuse néanmoins le coup et perd totalement sa voix lors de la première de l’opéra de son frère, Gli Sposi malcontenti (1er juin 1785). Son retour sur scène est cependant l’occasion d’une cantate (longemps considérée comme perdue, mais dont une version imprimée a été redécouverte en 2015) composée par Salieri, Mozart et un certain Cornetti (dont l'identité est encore incertaine) sur un texte de Da Ponte, « Per la recuperata salute di Ofelia » (KV. 477a)…

La vie privée de Storace est agitée: elle a un « tendre » pour le compositeur Martín y Soler et pour Francesco Benucci, le premier Figaro (mais ils étaient apparemment brouillés lors de la création des Nozze di Figaro). On lui a attribué également aussi une liaison avec Joseph II, mais celle-ci est loin d’être attestée.

Elle quitte pourtant Vienne avec Harry Vane, Lord Barnard, pour retourner à Londres où le King’s Theater (l’Opéra italien) l’avait engagée comme prima buffa. La cantatrice pensait pourtant revenir à Vienne pour la saison 1788-1789, mais ses exigences salariales, puis la mort de Joseph II, firent échouer les négociations ultérieures. Si elle était revenue au Burgtheater, aurait-elle été une possible destinataire de Zerlina, rôle dans son emploi ? La circulation de la partition à Londres l’a fait avancer…

Anna Storace débute au King’s Theatre le 24 avril 1787 dans un opéra de Paisiello, Gli Schiavi per amore, et y reprend la plupart de ses chevaux de bataille continentaux. Mais les querelles intestines du théâtre italien, un succès moindre que celui qu’elle espérait, puis l’incendie du bâtiment (où elle venait de chanter Il Barbiere di Siviglia, et La Vendemmia de Gazzaniga avec Francesco Benucci, en y faisant insérer des airs de Mozart), la poussèrent à partir pour le théâtre anglais de Drury Lane, dont son frère était directeur musical de fait.

Elle y fit ses débuts dans un opéra de Stephen, The Haunted Tower (24 novembre 1789), qui eut un succès retentissant. Durant cette collaboration fraternelle qui dure jusqu’en 1796, Stephen lui compose sur mesure des rôles qui flattaient ses talents d’actrice et de chanteuse. Il y intégrait certains des airs italiens pour lesquels elle était appréciée, car le genre du Ballad Opera est un pasticcio intégrant sans problèmes des airs venus d’ailleurs et mentionnés comme tels.

Parmi les rôles qui firent sa notoriété, notons Margaretta dans No Song, no Supper, Lilla dans The Siege of Belgrade (qui reprend une grande partie de Una Cosa rara) et Fabulina dans The Pirates.

Ann Storace n’abandonna pas pour autant la troupe italienne, avec laquelle elle se produisit occasionnellement. Elle est également très active au concert et dans les séries d’oratorio (dont les concerts Haendel initiés par Samuel Arnold). Elle y est très demandée, à Londres comme par tous le pays.

Elle prend ainsi part à de nombreux concerts de la série londonienne organisée par l’impresario Salomon en 1791 pour la première visite de Haydn : ce dernier qui l’adorait (il parle dans une de ses lettres de sa « chère Storace ») lui écrivit la cantate « Miseri noi, misera patria ». Il avait déjà réécrit à son intention la partie (perdue) d’Anna de son Ritorno di Tobia représenté à Vienne les 28 et 30 mars 1784.

Il est possible qu’Ann Storace, soutenue par le Prince de Galles, ait été à l’origine d’une tentative de recrutement de Mozart en 1789, au Pantheon Theatre (qui remplaça temporairement le King’s Theatre comme Opéra italien, après l’incendie de ce dernier). Si cela était, cela renforcerait la possibilité d’une correspondance entre elle et le compositeur, qu’attestent quelques « commencement de preuves » : comme la possibilité de partitions circulant entre les Storace, Attwood et Mozart. Mais la teneur amoureuse de la correspondance sort vraisemblablement de l’imagination des biographes récents. Nul contemporain ne relaie ce potin juteux après la mort des protagonistes, et la vie privée de Storace semble avoir été bien remplie par ailleurs…





Après la mort de son frère en 1796, elle quitte Drury Lane. En 1797, en compagnie du jeune ténor John Braham (1774-1856) qui était devenu son amant, Ann Storace se rend sur le continent. Leur tournée les amène à Paris, Florence, Milan, Venise (elle y crée le rôle-titre d’Artemisia, dernier opéra de Cimarosa), et Vienne.

De retour en Angleterre, la cantatrice suit Braham à Covent Garden, puis à Drury Lane (1805-1808) où elle continue de remplir le même emploi dans divers opéras désormais bien oubliés : la camériste futée aidant les amours de sa maîtresse. Elle finit par prendre sa retraite en 1808, les contemporains s’accordant à décrire une voix usée et un physique devenu impropre à la scène…

Le scandale la rattrape durant sa retraite, avec l’infidélité de Braham, dont elle avait eu un fils, William Spencer Harris, né en 1803. En 1815, la fuite de son compagnon en France avec une femme mariée a un grand retentissement, puisque le mari trompé attaqua l’amant en justice et obtint des dommages et intérêts importants. Le traumatisme de leur séparation et une mauvaise santé ont sans doute raison de la cantatrice qui meurt dans sa villégiature de Herne Hill le 24 août 1817.

Elle a été enterrée dans l’église de St Mary Lambeth, à Londres.

Une variante de ce texte a été publié sur odb-opera.com.

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