lundi 23 avril 2018

Gounod - Saint François d'Assise - Hymne à sainte Cécile/ Liszt - Légende de sainte Cécile (Equilbey, CD Naïve 2017)


Charles Gounod – Saint François d'Assise
Charles Gounod - Hymne à Sainte Cécile
Franz Liszt - Légende de Sainte Cécile

Stanislas de Barbeyrac, ténor-- Saint François (Gounod)
Florian Sempey, baryton – La Croix (Gounod)
Karine Deshayes, mezzo-soprano - Sainte Cécile (Liszt)

Chœur Accentus
Orchestre de chambre de Paris
Laurent Equilbey – direction musicale

(Enregistré à la Cité de la Musique, Philharmonie de Paris, les 21 et 22 juin 2016)
CD Naïve, 2017


Gounod Saint François d'Assise - Equilbey CD Naïve



Créé les 27 et 28 mars 1891 lors des Concerts Spirituels de la Société des Concerts du Conservatoire, le court oratorio Saint François d'Assise a été composé rapidement par Gounod sur une idée de « diptyque musical », « à la façon des tableaux de primitifs […] le premier des deux tableaux [est] la traduction du beau tableau de Murillo représentant le Crucifié qui se penche vers saint François et lui passe les bras autour du cou. Le second tableau [est] la traduction de l’admirable tableau de Giotto, La Mort de saint François », selon les dire du compositeur en décembre 1890. La partition, offerte par Gounod à son ami le peintre Carolus-Durand et longtemps crue perdue, fut retrouvée dans la bibliothèque de la congrégation des Sœurs de la Charité de Saint Louis. C’est à partir de cet autographe que fut réalisé le matériel d’orchestre, permettant une recréation en 1996 à la cathédrale Saint-Maclou de Pontoise. C’est dans le cadre du jubilé de cette paroisse que le présent concert fut donné à la Philharmonie de Paris, et ensuite diffusé par cet enregistrement. (L’œuvre avait également été redonnée à Saint-Eustache en 2011.)

D’une frugalité toute franciscaine, bien que parfois versant dans la tentation saint-sulpicienne dans le chœur final des séraphins, cette œuvre mineure où le compositeur allie dévotion et mélismes lyriques est mise en valeur par la belle ligne de l’orchestre, dirigé avec fermeté et souplesse par Laurence Equilbey, et un chœur Accentus extatique. Tout aussi fervent est le saint François de Stanislas de Barbeyrac, entre attente et transfiguration, porté par une musicalité raffinée et un timbre radieux ; le premier tableau culmine avec le dialogue entre le Cruxifié (un Florian Sempey assez en retrait) et le Poverello.

Ce disque bien court (40 minutes !) est complété par un autre versant de sainteté, féminine cette fois. Si l’Hymne à Sainte Cécile brille grâce au lyrisme du violon solo de Deborah Nemtanu, La Légende de sainte Cécile de Liszt pâtit de la mièvrerie de son texte, et d’une certaine instabilité de l’instrument de Karine Deshayes, qui semble ici bien trop bridée pour emporter cette pièce spirituelle vers l’ardeur souhaité. La qualité du texte ne fait pas regretter le manque de clarté de sa diction, mais Accentus se montre mordant à souhait, entourant le timbre si caractéristique de la soliste, et la portant par son élan vers l’apothéose finale.

Une bien jolie curiosité pour les amateurs de Gounod, en cette année qui fête le bicentenaire de sa naissance.

Emmanuelle Pesqué

Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.

mardi 17 avril 2018

Mozart - Le Nozze di Figaro (C. Rousset / E. Sagi Opéra de Liège, avril 2018)



Mozart – Le Nozze di Figaro (1786)
Livret de Lorenzo Da Ponte

Leon Košavic – Figaro
Jodie Devos – Susanna
Mario Cassi – Il Conte Almaviva
Judith Van Wanroij - La Contessa Almaviva
Raffaella Milanesi – Cherubino
Julien Véronèse – Dottore Bartolo
Alexise Yerna – Marcellina
Julie Mossay – Barbarina
Enrico Casari – Don Basilio
Patrick Delcour – Antonio
Stefano de Rosa – Don Curzio
Myriam Hautregard et Anne-Françoise Lecoq – deux paysannes

Emilio Sagi – mise en scène
Gabriela Salaverri – costumes
Eduardo Bravo – lumière
Daniel Bianco – décors

Chœur et Orchestre de l'Opéra Royal de Wallonie-Liège
Christophe Rousset, direction musicale et pianoforte

Opéra Royal de Wallonie-Liège, le 12 avril 2018.
 

Le Nozze di Figaro opéra royal de Wallonie-Liège 2018 (c)
  
Ce sont de très séduisantes Noces de Figaro que nous offre l’Opéra de Liège avec cette production. Loin, bien loin des réécritures du Regietheater, il y passe le même esprit que celui des conversation pieces ; y souffle la même brise que celle qui affleure dans les jardins idéaux de Fragonard ou les paysages de toiles de Jouy revisitées par l’art arabo-andalou. Lointain héritier de la célébrissime scénographie d’Ezio Frigerio pour Giorgio Strehler, Daniel Bianco a ménagé des espaces où la présence de la domesticité du domaine d’Aguas Frescas se fait toujours sentir, où l’intimité est fort précaire et le regard des autres toujours plus ou moins pesant à l’exception des moments où la Comtesse chante ses deux grands airs ; un dispositif ingénieux pour une intrigue dans laquelle points de vue et clins d'oeil, vérités cachées ou dévoilées, regards directs ou obliques, masques et bergamasques mènent la danse.

C’est bien cette absolue fidélité à l’esprit des deux œuvres originales qu’il faut ici savourer : Le Mariage de Figaro de Beaumarchais se déroule dans une Espagne de fantaisie, où le spectateur retrouve pourtant bien vite les problématiques parisiennes du temps, tandis que Le Nozze di Figaro, expurgées de certains sous-entendus salaces et passant outre l’acte du procès, intransférable musicalement, se focalisent sur les dérapages d’une certaine noblesse, malgré leur côté anecdotique apparent. C’est bien la lutte contre ces abus de pouvoirs qui fait encore l’actualité brûlante de cet opéra, qui, s’il n’annonce pas la Révolution française (comme certains l’ont un peu trop vite avancé), n’en est pas moins un témoignage volontaire et une propagande assumée des réformes commencées par l’empereur Joseph II, commanditaire de l’opéra et protecteur de Mozart.

Le Nozze di Figaro opéra royal de Wallonie-Liège 2018 (c)
 
Emilio Sagi propose une lecture linéaire et attentive aux didascalies, trompeusement sage, car irriguée de mains détails savoureux. Il n’aborde pourtant que peu la face plus sombre du récit, laissant à l’orchestre le soin de creuser les ombres ou de faire passer un nuage dans cette luminosité chaleureuse. De même, le metteur en scène n’évite pas certaines chausse-trapes usuelles : ainsi Figaro mesure-t-il le futur lit conjugal, au lieu de jauger la pièce dans lequel il est supposé s’installer ; lit d’ailleurs bien sous-dimensionné… Ce n’est cependant que broutille devant une direction d’acteur nuancée, où l’espace est bien investi, ménageant d’ailleurs des contacts subtils entre la paysannerie et les habitants du château, des transparences bienvenues organisant un théâtre qui assume son artificialité. De même il ne manque ni une mantille, ni une castagnette (pour un des Fandango les plus idiomatiques que l’on ait vu depuis longtemps), ni un détail dans les ravissants costumes de Gabriela Salaverri lorgnant tant vers Goya que vers l’histoire de l’œuvre. (Notons d’ailleurs comment le comte et la comtesse s’« hispanisent » quand ils sont en représentation devant leurs affidés.)

Le Nozze di Figaro opéra royal de Wallonie-Liège 2018 (c)


Cette vision est portée par une distribution idéalement jeune et homogène, où brillent les deux couples centraux de l’intrigue : Leon Košavic, Figaro ludion sarcastique, dont l’assurance n’attend pas le nombre des années, révèle des abîmes de colère rentrée et de hargne revancharde distillées avec finesse et malice. Magnifique de style et de gouaille, il n’en est pourtant pas moins dépassé par sa fine mouche de fiancée, une Jodie Devos quasi idéale en Susanna, n’était le fameux la grave qui se fait un peu désirer. Mais la voix, corsée, souple, et le timbre, radieux, se coulent magnifiquement pour composer un portrait sensible et affriolant de cette féminité rouée et sincère. Plus que l’allégresse du jeu, l’intelligence du théâtre et la complicité avec son Figaro, c’est son Deh vieni, non tardar suspendu, hors du temps, délicatement ourlé d’ornements qui en rehaussent l’émotion et l’enchâssent dans un frémissement souverain, qui capture l’imagination. 

Le Nozze di Figaro opéra royal de Wallonie-Liège 2018 (c)
 
Quant aux Almaviva, ils sont superbement campés par la douceur melliflue, perlant de nostalgie de la fort belle comtesse de Judith Van Wanroij, dont les yeux se sont depuis longtemps dessillés, et l’autorité exaspérée d’un comte de plus en plus débordé par les évènements. Mario Cassi n’en conserve pas moins la stature du personnage, en proie à des sincérités successives, et grand seigneur jusqu’au bout de ses erreurs. Son « Hai gia vinta la causa » reste ainsi en équilibre, entre rage déconfite et orgueil blessé.
 
Raffaella Milanesi compose un Cherubin fougueux et joli cœur papillonnant, hésitant encore à se brûler les ailes, voulant sans vouloir, mais désirant toujours. Si l’on trouve un certain réalisme stylisé dans ses attitudes qui semblent parfois étrangement inspirées de l’Ottavian de Jaque-Catelain en 1925, son chant éperdu se déploie dans une démonstration d’air de cour qui semble être destiné à chacune des auditrices.

Le Nozze di Figaro opéra royal de Wallonie-Liège 2018 (c)


Regrettons que Don Basilio ait perdu son air, Enrico Casari, lui conférant une cautèle jouissive qui pourrait augurer de l’ironie de rigueur nécessaire. La Marcellina d’Alexise Yerna a tout de la corneille de bénitier, épigone de l’Arsinoé molièresque ; on souhaiterait cependant que sa présence revêche n’ait pas déteinte sur un timbre bien acide. On regrette ainsi moins la coupure de son air, souvent jugé superflu, mais qui complète pourtant la volteface de cette féministe avant l’heure. Son complice en ignominie est un Bartolo hargneux, prudent, mais qui s’avère in fine bonace, incarné par un Julien Veronèse qui ne tombe jamais dans la caricature, tout en en conservant une saveur caustique. Julie Mossay est une Barbarina bien joliment fruitée. Quant aux comprimari, ils campent fort agréablement les différentes figures d’un théâtre oscillant entre tréteaux et clins d’œil plus classiques.

Le Nozze di Figaro opéra royal de Wallonie-Liège 2018 (c)
Bien que Christophe Rousset ne soit pas à la tête de son ensemble Les Talens Lyriques, sa lecture élégante et fougueuse, passionnée, dramatique jusqu’à l’épigramme, témoigne une fois encore de son empathie avec l’univers mozartien, tout comme de sa longue pratique des contemporains du Salzbourgeois. Il insuffle à la phalange de l’Opéra royal un naturel prodigieux et des tempi respectant à la lettre l’architecture voulue par Mozart ; vifs sans être bousculés, d’un équilibre qui en ravive les teintes, ménageant tant la prestesse que l’assise de ce tourbillon organisé. Les dialogues des pupitres sont ainsi finement amenés, et les jeux de notes placés malicieusement par Mozart confabulent. Les deux finales sont ainsi des merveilles de dynamiques et de couleurs, précipitant dans le creuset de délectables ensembles ces personnages si présents. Ce théâtre recherché et expressif prend d’autant plus consistance que le chef lui-même modèle les récitatifs au pianoforte. Attentif aux élans comme aux silences, il se glisse avec souplesse dans ce verbe souverain, en en faisant scintiller les saillies, poussant la pointe ou exhalant l’émotion. Délicates ou épicées, faisant chatoyer les lignes de chant, et conférant à ces figures bien connues une réalité saisissante, l’introduction d’ornements d'époque inattendus aujourd'hui renouvelle le discours et comble l’amateur, tout comme il assure aux « grandes oreilles » que Mozart n’est jamais mieux servi que par l’aristocratie des cœurs et la liberté du souvenir.

Jérôme (et Emmanuelle) Pesqué


Photographies © Opéra Royal de Wallonie-Liège, 2018.

Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.

mercredi 14 mars 2018

Concert Berlioz Ravel (B. Jarrige, J-L Ayroles) Galerie Prodromus (Paris, mars 2018)



Hector Berlioz – Les Nuits d’été
Maurice Ravel – Gaspard de la nuit et Histoires naturelles

Béatrice Jarrige – mezzo-soprano
Jean-Luc Ayroles – piano

Musique à la Galerie Prodromus
Concert donné dans le cadre de l’exposition de Josquin Pouillon
Galerie Prodromus, Paris, 11 mars 2018

Galerie Prodromus Josquin Pouillon concert Jarrige Ayroles


A la Galerie Prodromus, la correspondance entre les arts est une certitude féconde, et leur rapprochement nourrit de précieux instants. En attestait le concert de mélodies de Berlioz et Ravel qui reflétait les paysages automnaux et les mystères aux voies sinueuses peintes par Josquin Pouillon.

On retrouvait dans ce programme musical le même tremblement de l’attente, et les regrets et les élans aussi, si bien mis en musique dans les Nuits d’Eté qui ouvraient ce beau programme. En un effet de miroir délectable, ces piliers végétaux déposés par le pinceau – qui auraient fasciné un Baudelaire – prolongeaient ces promenades avec l’amour et la mort, la perte et l’espoir, le regret et le souvenir. Au cimetière et Sur les lagunes se coloraient ainsi de rehauts chauds et de silences bien picturaux. Si les inévitables aléas de saison entachaient quelques notes de la soliste, son interprétation élégiaque ne pâtit pas de ce début de rhume, bien qu’on ait pu souhaiter un peu plus d’alacrité dans Villanelle et L'Île inconnue.

Les Histoires naturelles de Ravel ne peuvent qu’enchanter quand c’est le talent de diseuse, l’humour espiègle de Béatrice Jarrige qui nous peignent d’un trait preste ce paon imbu de lui-même, ce grillon pusillanime, ce cygne goulu, ce martin-pêcheur leurré et cette pintade agressive et grognonne. Elle y est peintre naturaliste et moraliste subtile, conservant le mouvement tout comme la saveur de ces croquis pris sur le vif.

Entre les deux cycles de mélodies, l’un consacré aux vicissitudes humaines, l’autre aux saynètes animales, Jean-Luc Ayroles nous délivrait un superbe Gaspard de la nuit. On ne savait qu’admirer le plus, les miroitements ondoyant d’une Ondine sinueuse, le drame zébré de clairs obscurs d’un Gibet où le pouls se ternit dans l’effroi, ou un magistral Scarbo où la démonstration de force suscite le frisson du saisissement et où l’inquiétude sourde. En des offrandes enchâssées dans la rousseur chaleureuse d’un instrument magnifique et la clarté d’un toucher à la fois lyrique et dramatique.

Emmanuelle Pesqué

Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.