samedi 4 janvier 2020

Si j'ai aimé (Sandrine Piau / Le Concert de la Loge - CD Alpha, 2019)


Si j’ai aimé
1. Camille Saint-Saëns - Extase
2. Camille Saint-Saëns - Papillons
3. Charles Bordes - Promenade matinale
4. Hector Berlioz - Les Nuits d'été, H. 81: Au cimetière
5. Jules Massenet - Le Poète et le Fantôme
6. Gabriel Pierné - Album pour mes petits amis, Op. 14: Chanson d'autrefois
7. Théodore Dubois - Si j'ai parlé... Si j'ai aimé
8. Hector Berlioz - Les Nuits d'été, H. 81: Villanelle
9. Théodore Dubois - Musiques sur l'eau: Promenade à l'étang
10. Louis Vierne - Trois mélodies, Op. 11: Beaux papillons blancs
11. Théodore Dubois - Aux étoiles
12. Alexandre Guilmant - Ce que dit le silence
13. Théodore Dubois - Sous le saule
14. Camille Saint-Saëns - Aimons-nous
15. Jules Massenet - Valse très lente
16. Camille Saint-Saëns - L'enlèvement
17. Benjamin Godard - Symphonie gothique, Op. 23: Grave
18. Jean-Paul-Egide Martini - Plaisir d'amour (orchestration d’Hector Berlioz)

Sandrine Piau – soprano
Le Concert de la Loge
Julien Chauvin – direction musicale
CD Alpha, 2019 (Enregistré en 2018).

Si j'ai aimé - Sandrine Piau Le Concert de la Loge Julien Chauvin - CD Alpha 2019


C’est avec un programme consacré à la mélodie française « échappée de l’espace privé des salons pour conquérir le concert » et consacrée aux sentiments amoureux que Sandrine Piau continue sa collaboration avec Alpha. L’exhumation de partitions rares par le Palazetto Bru Zane—à la fructueuse politique de redécouvertes musicales—nous vaut un florilège d’inédits qui replace judicieusement les joyaux connus dans la production du temps, les faisant briller d’autant plus vivement. Car si ces mélodies inconnues intéressent toujours, séduisent souvent, chatoient, elles n’ont parfois pas la puissance d’évocation de certaines des pièces les plus célèbres, comme les deux extraits des Nuits d’été, superbement distillées par la soprano. C’est en effet à une mélodie de Théodore Dubois qu’est emprunté le titre de ce disque, « Si j’ai aimé… si j’ai parlé », dont l’aspect un rien suranné est crânement assuré par les interprètes. Mais Saint-Saëns, Bordes, Massenet, Pierné, Dubois, Vierne, Duparc, Guilmant et Martini utilisent toutes les ressources de l’orchestre pour souligner, relever, suggérer un monde d’incertitudes et de réminiscences entre les vers choisis, donnant aux solistes instrumentaux un rôle qui dépasse celui de simple écrin. Univers palpitant au rythme du cœur, objet de toute la délicatesse d’un Concert de la Loge qui respire à l’unisson de ces raffinements, ce panorama lumineux emporte bien loin. La musicalité tendre et la théâtralité pleine d’empathie de Sandrine Piau font merveilles dans ces miniatures où la moindre inflexion, le moindre temps dramatique prend une importance accrue. Il suffit d’entendre le délectable Le poète et le fantôme de Massenet pour appréhender son art subtil qui se coule avec aisance dans les sinuosités de textes parfois précieux, mais dont la sincérité éclate. Déplorons tout de même que la prise de son n’avantage pas sa diction, ni l’orchestre trop en retrait, même dans les interludes orchestraux au choix un peu surprenants. Demeurent une bien attrayante évocation des errances de l’amour et des pièces passionnantes et rarement entendues, servies avec ferveur et subtilité par l’une de nos meilleures récitalistes.

Emmanuelle Pesqué
Ce compte rendu a été rédigé pour ODB-opéra.

vendredi 3 janvier 2020

Dumesny, haute-contre de Lully (Reinoud van Mechelen - CD Alpha, 2019)


Dumesny, haute-contre de Lully

(Les débuts avec Lully)
Jean-Baptiste Lully
Isis, LWV 54 – Ouverture
Persée, LWV 60 – « Cessons de redouter la fortune cruelle… »
Armide, LWV 71 – « Plus j'observe ces lieux, et plus je les admire… »
Amadis, LWV 63 – « Bois épais, redouble ton ombre… »
Acis et Galatée, LWV 73 – « Faudra-t-il encore vous attendre... »
Ritournelle

(La mort de Lully et ses premiers successeurs)
Jean Baptiste Lully
Achille et Polyxène, LWV 74 – « Patrocle va combattre, et j'ai pu consentir... »
Miserere, LWV 250

Pascal Collasse
Achille et Polyxène – « Quand, après un cruel tourment... »
Achille et Polyxène – Entracte
Achille et Polyxène – « Ah! Que sur moi... » - Prélude

Marin Marais et Louis de Lully
Alcide – « Mon amoureuse inquiétude… »
Alcide – « Ne pourrais-je trouver de remède… »

(La voie se libère)
Pascal Collasse
Thétis et Pelée – « Ciel ! En voyant ce temple redoutable… »
Enée et Lavinie – « J'entends d'agréable concerts… »

Henry Desmarest
Didon – « Infortuné que dois-je faire? »
Didon – Le soleil est vainqueur (instrumental)

Marc-Antoine Charpentier
Médée, H.491 – « Que je serais heureux, si j'étais moins aimé ! »
Médée, H.491 – Second air pour les Argiens - Sarabande

(La fin de carrière de Dumesny)
Elisabeth Jacquet de la Guerre
Céphale et Procris – « Amour, que sous tes lois… »

Henry Desmarest
Théagene et Cariclée – « Ma vertu cède au coup… »
Les amours de Momus – « Lieux charmants, retraites tranquilles »

Charles-Hubert Gervais
Méduse – Air - Sarabande - Menuet

Henry Desmarest
Les Fêtes galantes – « Ebbro far voglio il mio core… »
Circé – « Ah! Que le sommeil est charmant… »

André Cardinal Destouches
Amadis de Grèce – « Hélas! Rien n'adoucit… »

André Campra
L'Europe galante – « Sommeil, qui chaque nuit… »

Reinoud van Mechelen, ténor et direction musicale
Ensemble A Nocte temporis

CD Alpha, 2019. (Enregistrement réalisé en 2018)


Dumesny, haute-contre de Lully - Reinoud Van Mechelen - CD Alpha 2019



Des saveurs 5-étoiles !

La petite histoire a des raccourcis savoureux… Ainsi, revenait-il à Louis Gaulard Dumesny (ou Dumesnil, Duménil, Dumény, du Mény, ou Du Mesny) (v. 1635-1702/1715) d’être l’un des interprètes préférés de l’ancien marmiton qu’avait été Jean-Baptiste Lullÿ…. Passé en quelques années de la cuisine de l’intendant Foucault à la scène de l’Académie royale de Musique (en 1675), il figura d’abord dans les chœurs de Thésée et d’Atys (1676), avant de tenir des petits rôles et de figurer en Alphée dans Proserpine (1680). C’est ainsi « qu’on connut ses talents », et le chanteur de quelques quarante ans, devenu incontournable, devint le créateur des héros de Persée (1682), Phaéton (1683), Amadis (1684), Roland (1685), Armide (1686) et Acis et Galatée (1686). Après la mort de Lully, il reste tout autant sollicité et contribue à la création d’opéras de Marais, Charpentier, Destouches ou Campra.
Aidé par une prestance reconnue par ses contemporains, il fut formé à la scène par Lully lui-même. Mais cet interprète d’exception avait un défaut majeur : il ne savait pas lire la musique ! Aussi fallait-il lui enseigner ses rôles note à note, ce qui explique sans doute larelative brièveté de ses interventions, défaut pallié par une grande mémoire et la complexité de rôles exigeants écrits sur mesure pour une voix ayant monté dans l’aigu avec le temps. Certains contemporains soulignent qu’il lui arrivait parfois aussi de chanter faux. Le relâchement de la discipline à l’Académie royale de musique après la mort de Lully aurait favorisé le penchant à la bouteille de Dumesny qui s’empâta alors et devint plus querelleur. On ne sait quand il décède, s’étant retiré en 1700 avec une pension.

Si les programmes consacrés à des interprètes spécifiques font florès depuis quelques années, ce sont surtout les castrats et les interprètes du XVIIIe siècle qui ont attiré l’attention des labels. On doit donc se réjouir que la tessiture mal comprise de la haute-contre à la française (les contemporains de Dumesny s’interrogeaient d’ailleurs sur l’exacte typologie vocale du chanteur : haute-contre ou haute-taille ?) fasse l’objet de ce panorama révélant de nombreux inédits, et illustrant de manière magistrale combien les continuateurs lullistes se sont coulé dans le moule établi par le grand ancien, tout en cultivant leurs spécificités… au service d’un interprète inspirant.

Surprise ! L’évocation des débuts de Dumesny est la moins convaincante, pâtissant d’un excès d’alanguissement (la délicatesse de l’accompagnement paralyse en partie un Renaud somnambule), mais dès l’Achille et Polyxène bicéphale (Lully n’ayant achevé son ouvrage, c’est Colasse qui s’en chargea, et bien bellement, ne peut-on que se dire à l’audition de ces airs), on ne peut être qu’enthousiasmé par la suavité virile et la tendre vigueur de ces peintures de héros heureux ou tourmentés, figures enchanteresses par la délicatesse des ornements, par une prononciation partiellement historisante parfaite de noblesse et d’un naturel soulignant les méandres d’une rhétorique sophistiquée. Enfin, la beauté du timbre de Reinoud Van Mechelen et la parfaite osmose entre A Nocte temporis (aux flûtes parfois trop en avant) achèvent de séduire : on ne peut que regretter que ce répertoire si riche renfermant tant de merveilles toujours dissimulées, ne soit pas mis encore plus avant par les programmateurs…. Ainsi, le « Ma vertu cède au coup » (Théagène et Cariclée) engloutit dans ses volutes entêtantes, l’Achille angoissé, puis soulagé emporte par son aristocratique puissance, ses Enée balancent entre incertitude et suavité ; quant aux scènes de sommeil, elles mettent en valeur les qualités poétiques du présent interprète et la fluidité de son émission, tout comme le seul air italien du disque.

Après ce premier volet, Reinoud van Mechelen a le projet de se pencher sur les carrières de Pierre Jélyotte (voir le dossier sur ODB-opera) et Joseph Legros. Gageons qu’ils seront tout aussi passionnants !

Emmanuelle Pesqué
Ce compte rendu a été rédigé pour ODB-opéra.

L'Opéra du Roi Soleil (Katherine Watson / Les Ambassadeurs, CD Aparté)


L’Opéra du Roi Soleil

Louis de Lully – Orphée (1690)-«  Ah! que j'éprouve bien que l'amoureuse flamme... »
Marin Marais – Alcione (1706) - Ouverture
Marin Marais – Ariane et Bachus (1696) – « Croirai-je, juste ciel! ce que je viens d'entendre? » - Sinfonie du sommeil – air pour les flûtes
André Campra – Idoménée (1712, version de 1731) - Chaconne
Jean-Baptiste Lully –Acis et Galatée (1686) – « Enfin, j'ai dissipé la crainte... »
Henry Desmarets – Circé (1694) – «  Sombres marais du Styx, Cocyte, Phlégéton... » - «  Calmez votre violence… »
Jean-Baptiste Lully – Psyché (1671) – « Deh, piangete al pianto mio... »
Jean-Baptiste Suck – air ajouté à Thétis et Pélée (1708) – « Non sempre guerriero... »
André Campra – L’Europe Galante (1697) – « Mes yeux, ne pourrez-vous jamais... »
André Campra – Télèphe (1713) – Sarabande – « Soleil, dans ta vaste carrière » - « Charmant Père de l'harmonie »
Marin Marais – Ariane et Bachus – Rondo
André Campra – Télèphe (1713) – « Quelle épaisse vapeur tout à coup m'environne? »
Marin Marais – Alcione (1706) - Marche pour les matelots
André Campra – Idoménée (1712) – « Espoir des malheureux, plaisir de la vengeance... »
Marin Marais – Alcione (1706) - Deuxième air des matelots
Michel Pignolet de Monteclair – Les fêtes de l’été (1716) – « Mais, tout parle d'amour dans ce riant bocage! »
André Campra – Idoménée (1712, version de 1731) - « Coulez, ruisseaux; dans votre cours... »
Jean-Baptiste Lully – Le Bourgeois gentilhomme (1670) – Marche de la cérémonie des Turcs
Jean-Baptiste Suck – Polydore (1720) – « C'en est donc fait: le roi n'a plus de fils... »

Katherine Watson, soprano
Les Ambassadeurs
Alexis Kossenko, flûte et direction musicale

CD Aparté, 2019 (Enregistrement en septembre 2018).

L'Opéra du Roi Soleil - Catherine Watson - Alexis Kossenko - Les Ambassadeurs - CD Aparté 2019


« Tendre et pathétique », avec passion

Il fut un temps où l’on était, quasiment pour toute sa carrière, du moins au théâtre, « jeune premier », « soubrette », « père noble » ou « valet ». Les emplois théâtraux sont désormais brisés et il faut s’en féliciter (en partie) puisque cela consacre la diversité magnifique du théâtre et sa fluidité d’incarnations. Mais il reste un domaine, la tragédie lyrique ou la tragédie en musique, dans lequel ces frontières exaltent les beautés de figures essentielles dans le territoire dramatique auxquelles elles appartiennent. Avec son premier récital-carte de visite, la charmante et fraîche Katherine Watson, fragrance goûteuse issue du florissant Jardin des Voix, explore les multiples facettes des héroïnes fragiles et résilientes nichées au cœur d’un répertoire lulliste et post-lulliste, regardant vers le prochain préromantisme.

Comme le faisait déjà valoir en 2000 le contre-ténor et historien Jean-Loup Charvet dans L'Éloquence des larmes, les rôles tendres et pathétiques, la douceur ambigüe de l’expression des douleurs circonscrites dans une tonalité retenue, s’attirent les suffrages d’un public friand de victimes exprimant « fidélité, courage, résignation », vertus « petites » (si l’on en croit Carlo Ossola) mais qui n’en demandent pas moins force d’âme et un héroïsme perçu en partie comme appartenant à la sphère féminine. Héroïsme qui s’exprime également dans leur prise en main de leur destin contrarié, avec une belle énergie.

Ce sont ces qualités en forme d’oxymore qui irriguent ce beau florilège d’airs très rares et d’autres plus connus (sélectionnés par le CMBV, partie prenante de ce projet), en une évocation séduisante du versant pathétique et mélancolique de l’art vocal français des XVIIe et XVIIIe siècles. Si le choix des airs relève de variations sur un thème spécifique, il n’en pour autant pas monotone, car les gradations émotionnelles abondent, allant jusqu’aux éclats de fureurs telluriques et relevées imperceptiblement par mille teintes. Ce, avec un art de la nuance vivifiant s’étayant sur les fondements stylistiques mis en place par Lullÿ. S’ils sont sensibles dès la première scène (en forme de passacaille) de Louis de Lully pour la lamentation d’Eurydice, les méandres des affects délivrés par la Galatée de Jean-Baptiste Lully prouvent que dès sa création avec l’air séminal « Deh, piangete al pianto mio », l’art déclamatoire et sensible avait trouvé à la fois ses beautés et ses chausse-trapes pour l’interprète. Cette dernière en relève d’ailleurs brillamment les défis dynamiques et intérieurs, faisant glisser avec fluidité l’abattement de la Circé de Desmarets vers une fureur éclatante. Qui s’exalte en un dernier air, en un contrepoint savoureux avec le reste du programme, le très virtuose et bien plus tardif « C'en est donc fait: le roi n'a plus de fils... » de Suck.

Le soutien discret des Ambassadeurs tout aussi moelleux et nuancés relève un discours tout de frémissement, de retenue et aux ornements judicieux (relevons de superbes trilles, et des « r » ourlés) colorant une ligne de chant élégante et pudique au vibrato contrôlé. Si la voix accuse une ou deux fois un peu de dureté, la science du discours est admirable dans sa variété. La flûte d’Alexis Kossenko ajoute une dentelle moirée à ce foisonnement d’atours enserrant le dénuement volontaire de cœurs qui s’épanchent et imposent doucement leurs angoisses et leurs révoltes à notre empathie. Ainsi, avec ce florilège, « l’art d’attendrir » se conjugue avec celui d’enthousiasmer.

Emmanuelle Pesqué

Ce compte rendu a été rédigé pour ODB-opéra.