samedi 16 mars 2019

Legrenzi – La divisione del mondo (Opéra national du Rhin, mars 2019)


Legrenzi – La divisione del mondo (1675)
Livret de Giulio Cesare Corradi

Carlo Allemano – Giove
Stuart Jackson – Nettuno
André Morsch –Plutone
Arnaud Richard – Saturno
Julie Boulianne – Giunone
Sophie Junker – Venere
Jake Arditti – Apollo
Christopher Lowrey – Marte
Soraya Mafi – Cintia
Rupert Enticknap – Mercurio
Ada Elodie Tuca – Amore
Alberto Miguélez Rouco – Discordia

Jetske Mijnssen – mise en scène
Herbert Murauer – décors
Julia Katharina Berndt – costumes
Bernd Purkrabek – lumières
Stéphane Fuget – assistant à la direction musicale
Claudia Isabel Martin – assistant à la mise en scène
Christian Longchamp – dramaturgie

Les Talens lyriques
Christophe Rousset direction musicale

Colmar, Théâtre municipal / Opéra national du Rhin, 9 mars 2019


Legrenzi - La divisione del mondo - Opéra du Rhin - photo (c) Klara Beck


Famille recomposée

Précisons-le d’emblée, la division du monde (à Jupiter, les cieux ; à Neptune, l’onde et à Pluton, les Enfers) intervient fort peu dans ce savoureux opéra vénitien, l’un des derniers avatars du genre, qui reçut un accueil enthousiaste lors de sa création vénitienne en 1675 au Teatro San Salvatore. Comme il était d’usage, l’irrévérence était de mise, surtout en période de Carnaval : ici, les dieux sont semblables aux humains, dirigés par l’aiguillon de leurs désirs, et au premier titre, à celui de leurs pulsions amoureuses… Cette famille de divinités chamailleuses et fort peu exemplaires déploie donc ses désirs, ses affres, ses bouderies et son ire en près de quatre-vingt petits airs très courts (pas de da capo, cela viendra plus tard….) séparés par un recitar cantando ductile et énergique. Pour souligner ce discours foisonnant (ici réduit, car la partition d’origine devait durer plus de trois heures), lirones, luths, cornets à bouquin et flûtes s’agrègent aux cordes et à un bien beau continuo pour en souligner les acmés.

Prenant acte de ce livret intimiste, Jetske Mijnssen a circonscrit ces chassés croisés amoureux dans une demeure bourgeoise, sous la double révolution d’un escalier monumental dont la vis géante enserre les protagonistes. Ce n’est pas l’entrée au globe blafard – jolie métaphore d’un dieu du jour bien étriqué –, rarement entrouverte qui contribue à aérer ce huis-clos malsain où les présences divines ne se croisent que pour se heurter ou s’accoupler. Cet astucieux décor unique, dont le délitement final s’affirme clairement au dernier acte, marque l’enfermement monomaniaque de divinités dont le monde est le dernier souci et leurs appétits charnels l’obsession. L’action se déroule donc comme dans un soap opera des années 70, sous les yeux impavides d’une fresque murale géante dont la blondeur n’est pas celle de la mère de l’Amour mais d’une Léda obnubilée par son cygne (Veronese vaincra !)

C’est pourtant le règne de Vénus qui est consacré par l’intrigue. La déesse, loin d’être jugée par Saturne pour sa désertion de Vulcain, tourneboule les têtes et les corps : amante de Mars, elle tente de séduire Apollon en vain, tandis que Pluton et Neptune soupirent pour elle. Le tout sous l’œil jaloux d’une Junon furieuse de voir que Vénus trouble jusqu’à Jupiter, tandis qu’Amour et Discorde décident de venger la déesse de la beauté.

Legrenzi - La divisione del mondo - Opéra du Rhin - photo (c) Klara Beck


Comme on le constate rapidement, cette mythologie en folie s’éloigne plaisamment des canons habituels : Cintia (la délicieuse et primesautière Soraya Mafi au timbre clair de lune) est une bien peu chaste Diane, puisqu’elle soupire pour Pluton, bien que promise à Neptune ! Quant à Apollon, devenu pasteur anglican coincé, ce dieu du jour est bien timide puisqu’il recule effarouché devant une prédatrice déesse de la Beauté… (Jake Arditti, tout d’abord un peu pâlichon, mais qui gagne en clarté tout du long de la soirée). De même, la présence de Saturne surprend, car il est supposément défait par ses fils ! (Son épouse Rhéa, est également présente dans une absence clinquante, légume charrié en chaise roulante qui ne retrouve une vraie mobilité que par un amour maternel mécaniquement montré, puisqu’elle s’en va border Jupiter chassé par Junon.) Mais il n’y a rien de vaincu dans la fermeté d’Arnaud Richard dont la puissance autoritaire contraste avec sa fragilité de vieillard évanescent et libidineux (en une superbe performance d’acteur).

A sa place traditionnelle, le patriarche du clan olympien est campé par un Carlo Allemano nuancé aux beaux aigus et à la douceur enveloppante, malgré les craintes que suscitait le tout début de la soirée. Julie Boulianne confère à l’épouse mille fois trompée une dignité tendue qui s’exprime dans la noblesse d’un chant où ses tourments n’altèrent qu’en surface la beauté du timbre. Version Laurel et Hardy pathétiques, Pluton et Neptune sont aussi indissociables dans leurs fantasmes (ils se comportent comme le loup de Tex Avery face à Vénus) que dans leurs renoncements affichés (des mariages de raison avec Diane et Thétis, dont on comprend vite que la fidélité n’y sera pas vertu cardinale). Présentés comme des perdants, les frères de Jupiter incarnés par André Morsch et Stuart Jackson sont finement caractérisés et restent touchants dans leur maladresse, insufflant des nuances qui tranchent avec un extérieur volontairement frustre. L’air de ne pas y toucher, les meneurs de jeux restent le sémillant Amour d’Ada Elodie Tuca et la Discorde imposante d’Alberto Miguélez Rouco qui nous gratifie d’une belle scène infernale hélas trop courte. Tout comme sont trop brèves les interventions d’un Mercure observateur blasé, élégamment campé par Rupert Enticknap.

La déesse par laquelle le scandale arrive est sensuellement incarnée par Sophie Junker, tour à tour incandescente, rouée, éperdue (en superbe lamento débutant l’acte III), amoureuse aux sincérités successives. Ces masques différents, virevoltant dans la ronde de ses affects réels ou supposés, endossés ou rejetés en de très courtes scènes, témoignent de l’aisance de l’interprète, aussi charmante comme chanteuse que comme actrice. On s’étonne alors peu que, ayant baissé toutes armes, son dernier amant de cœur se coule dans ces délices si ensorceleurs en une belle harmonie : Christopher Lowrey y déploie une rutilance dont les nuances forment comme un halo autour de ce couple aux simulacres si loyaux.

Legrenzi - La divisione del mondo - Opéra du Rhin - photo (c) Klara Beck


Navigant entre les écueils d’une narration qui fonce droit au but, mais toute de sinueux méandres, Les Talens Lyriques allument mille feux grégeois qui fusent ou pétillent, dans un hédonisme qui ne s’engloutit jamais en sa beauté. Christophe Rousset porte fermement et souplement ce récit sinueux, lui conférant une clarté qui ne nuit jamais à ses détails foisonnants et à la complexité de cette partition savoureuse, relançant avec vitalité des scènes qui s’imbriquent, toute d’éclats colorés.

Le tout est magnifié dans le délicieux théâtre de Colmar, dont l’architecture à l’italienne est idéale pour magnifier ces jeux de l’amour et du devoir, du théâtre et des vérités. Comme une coquille nous révélant une beauté sortie de l’oubli, en sa vénusté première.


Emmanuelle Pesqué

Photographies © Klara Beck / OnR

Ce compte rendu a été rédigé pour ODB-opera.com

samedi 2 mars 2019

Nancy Storace à la radio : mon interview sur Fréquence Protestante (podcast)




Fréquence Protestante - radio - Nancy Storace, muse de Mozart et de Haydn




Vous pourrez retrouver des extraits du répertoire de Nancy Storace, dans l’émission Cantabile de Marc Portehaut, diffusée sur la radio Fréquence Protestante le 24 février 2019. A cette occasion, vous y entendrez des extraits inhabituels de Mozart, mais aussi du Salieri et de Stephen Storace.

Cette émission est disponible en streaming sur CETTE PAGE et également téléchargeable sur CE LIEN en MP3.
 
Fréquence Protestante - Cantabile émission de Marc Portehaut - Nancy Storace par Emmanuelle Pesqué















Nous y avons également évoqué quelques aspects de la vie et de la carrière de la cantatrice Ann Selina Storace, autour de la biographie que je lui ai consacrée, Nancy Storace, muse de Mozart et de Haydn, parue en 2017.

Fréquence Protestante - Cantabile émission de Marc Portehaut - Nancy Storace par Emmanuelle Pesqué


Mille mercis à Marc Portehaut pour son vif intérêt pour mon ouvrage
et son aimable invitation dans son émission.

dimanche 10 février 2019

Infernum in Paradise : Consort Songs & Music (CD Muso, 2012)


Infernum in Paradise : Consort Songs & Music

Anthony Holborne (1545–1602) : Infernum
Anonyme : When Daphnee from fair Phoebus did fly* — Farewell the bliss*
Anthony Holborne (1545–1602) : Bona Speranza (Pavan)  The Teares of the Muses
Anonyme : Sweet was the song the Virgin sung*
Robert Parsons (ca.1535–1572) : De la court
John Dowland (1563–1626) : Come again* — Sir Henry Umpton’s Funerall If my complaints could passion move* — Captain Digorie Piper his GalliardThe Earl of Essex his Gaillard
Anonyme : This merry pleasant spring* — When May is in his prime*
John Dowland (1563–1626) : Mister George Whitehead his Almand
Anthony Holborne (1545–1602) : The Fairy Round Pavan
John Dowland (1563–1626) : Now, o now I needs must part*
Anthony Holborne (1545–1602) : Lullaby, The Night Watch The Image of Melancholy
Anonyme : In Paradise*

Eugénie Warnier – soprano*

Musicall Humors
Julien Léonard dessus de viole
Nick Milne dessus et ténor de viole
Myriam Rignol viole de gambe ténor
Lucile Boulanger basse de viole
Sophie Gent basse de viole
Emily Audoin basse de viole
Thomas Dunford luth
Miguel Henry cistre & luth
François Guerrier clavecin & virginal
Brice Sailly virginal & orgue

CD Muso, 2012.


Infernum in Paradise : Consort Songs & Music - Eugénie Warnier - Musicall Humors - CD Muso 2012


A se damner…

Peu présente en Enfer, inconnue au Paradis, Melancholy reste la maîtresse préférée des compositeurs anglais élisabéthains, humeur prégnante du temps. Elle est ici magnifiée par un consort de violes agrémentées de luths, instruments présents comme en hommage à Anthony Holborne et John Downland, compositeurs et luthistes qui dominent la savoureuse sélection effectué par Julien Léonard et ses Musicall Humors.

Tardivement parvenues en Angleterre, les violes s’y enracinèrent rapidement et y produisirent tant de fruits qu’elles devinrent emblématiques pour les compositeurs de la période. Pour Henry Peacham (1636), « la bière et les violes de gambe sont arrivées toutes deux en Angleterre la même année, sous le règne du roi Henry VII », mais ce furent les époques d’Henry VII à Jacques Ier qui virent ce répertoire chambriste de cour s’accomplir en sa plénitude, un âge d’or se dessinant tout particulièrement sous Elizabeth Ière, où s’illustrent les deux compositeurs phares de cet enregistrement. Le programme élaboré en témoigne, puisant majoritairement dans l’œuvre d’Anthony Holborne et de son cadet John Dowland. Si parfois la première voix est instrumentale, suivant la recommandation de William Byrd, pour lequel ses partitions étaient faites « pour que des Instruments expriment l’harmonie, et qu’une voix énonce le texte » (1588), beaucoup de recueils ultérieurs précisèrent que les pièces étaient « aptes pour la voix et les violes », indiquant ainsi « [leur] destination instrumentale ad libitum ». D’une rondeur savoureuse et d’une ample noblesse dans les contrepoints, les Musicall Humours modulent les contrastes du discours et les affects de ces pièces méditatives ou plus enlevées avec un effectif chatoyant et varié, les six violistes s’accompagnant de luths, cistres et claviers. La palette délicate et équilibrée des violes trouve un surcroit de couleurs avec les cordes pincées, mais ce continuo discret amène parfois ces pièces vers un répertoire un peu plus tardif.

Tout aussi nuancée, charnue et colorée, et se coulant avec clarté dans ce tissu chamarré, la protéiforme Eugénie Warnier fait fuser un guilleret When may is in his prime et un pétillant This merry pleasand spring, ainsi qu’un agreste Come again, ardente incitation à l’amour. Autres versants de ses incarnations poétiques, Farewell the bliss spirale dans un anéantissement du cœur, tandis que If my complaints could passion move évoque un soleil mouillé. When Daphnee from fair Phoebus did fly témoigne de son art de diseuse, dans cette miniature dramatique à la fin attendue. Pudeur et fermeté volontairement bridée y miroitent sous la retenue affichée. Ci-enclos entre un Infernum peu terrifiant et un In Paradise éploré, ces ayres contemplent un crépuscule qui s’étale comme les gouttes de miel tombant du visage de la dame à son lever (sujet de l’ultime air du disque), telles des larmes épandues. Amères et savoureuses.

Emmanuelle Pesqué

Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.com