samedi 22 février 2020

Boieldieu - La Dame blanche (opéra-comique, J. Leroy, Opéra Comique, 2020)


Boieldieu – La Dame blanche (1825)
Opéra-comique en trois actes sur un livret d’Eugène Scribe, d’après Walter Scott.

Philippe Talbot – Georges Brown
Elsa Benoit – Anna
Sophie Marin-Degor – Jenny
Jérôme Boutillier – Gaveston
Aude Extrémo – Marguerite
Yann Beuron – Dickson
Yoann Dubruque – Mac-Irton
Matthieu Heim* – Un paysan
Stephan Olry*, Vincent Billier*, Jean-Baptiste Henriat* – Gens de justice
Gabriel Alban – Guyon
Lionel Codino – Comédien

Pauline Bureau – mise en scène
Emmanuelle Roy – décors
Alice Touvet – costumes
Jean-Luc Chanonat – lumières
Nathalie Cabrol – vidéo
Benoît Dattez – magicien

Chœur Les Eléments* (chef de chœur, Joël Suhubiette)

Orchestre National d’Île-de-France
Julien Leroy – direction musicale

Production Opéra Comique - Coproduction Opéra de Limoges, Opéra de Nice Côte d’Azur
Opéra Comique (Paris), 20 février 2020.




La restitution des biens des émigrés, la fidélité à un ordre social dominé par l’aristocratie et la permanence du régime sont à l’ordre du jour quand La Dame blanche fait une apparition remarquée au théâtre, le 10 décembre 1825. S’appuyant sur les péripéties larmoyantes tant prisées du public (enfants perdus et retrouvés, amours récompensées, héritiers rentrés dans leurs biens), le livret faussement naïf de Scribe s’étaye sur un fond littéraire d’autant plus aimé qu’il puise directement aux ouvrages de Walter Scott si populaires en Europe, et plus particulièrement à Guy Mannering, Le Monastère et à La Dame du lac, traduits dès 1816.



Péripéties familiales et surnaturelles s’y entrecroisent dans un récit qui se teinte à l’opéra d’un côté bon enfant destiné à ce public spécifique… puisque les apparitions fantomatiques sont ici des leurres ; ficelle théâtrale inspirée probablement par les premiers ouvrages lyriques parodiant les romans gothiques. En 1789, The Haunted Tower de Stephen Storace (créé au théâtre de Drury Lane) use déjà de ces retournements : l’héritier spolié du château revient sous un faux nom dans les lieux, et s’il invoque bien le fantôme protecteur de son ancêtre, le spectre qui terrifie les environs n’est autre qu’une invention des serviteurs qui veulent vider en paix les bouteilles enfermées dans les caves ! Le succès de cet opéra se renforcera de l’apport des épigones dramatiques (The Castle Spectre, The Monk, etc) très probablement vus par Walter Scott (on sait qu’il connaissait l’un des interprètes tardifs de The Haunted Tower, le ténor John Braham, compagnon de Nancy Storace, sœur du compositeur). Dans la plupart de ces drames, l’héritage et la transmission sont à l’œuvre dans un environnement où les morts ne sauraient reposer en paix, sollicitant les vivants pour une continuité mémorielle et souvent lignagère. Et, lorsqu’on sait que cet opéra séminal tire également, très probablement, son inspiration de La tour hantée du marquis de Sade, l’ironie s’en trouve renforcée et la boucle se trouve donc bouclée… 



L’ironie bonace et l’hommage ne sont pas non plus très loin des parodies suscitées par le triomphe de cette Dame blanche encensée par Weber, Rossini et Wagner : Les Dames à la Mode, La Dame jaune (en mars 1826) et La Dame noire, ou le Tambour et la Grisette (1827) répliquent aux reprises européennes de l’œuvre de Boieldieu, lesquelles l’emmènent aussi loin que Zagreb (en allemand, 1828 et en croate, 1900) ou Christiania (en danois, 1835), mais aussi jusqu’à Buenos Aires (1852) et Mexico (1879).


Mais si le cadre du récit s’habille d’un exotisme assumé (l’Ecosse, relativement peu présente dans la partition, hormis l’emprunt à Robin Adair), les situations obéissent à la loi du genre : chœur des paysans, airs typés (il ne manque que l’air de chasse) permettant au spectateur de trouver ses marques, parfois au détriment d’une certaine continuité des personnages (le duo entre Georges Brown et Jenny, s’il remplit une fonction typologique, tombe à plat en termes de construction des personnages). Cette enfilade de clichés se prêterait presque à une parodie du type Les amours de Jean-Pierre de Bétove  mais le raffinement d’une partition très variée, à l’orchestration délicate et aux fréquentes réminiscences gluckiennes et très Ancien Régime lui fait éviter ces chausse-trappes.

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samedi 4 janvier 2020

Si j'ai aimé (Sandrine Piau / Le Concert de la Loge - CD Alpha, 2019)


Si j’ai aimé
1. Camille Saint-Saëns - Extase
2. Camille Saint-Saëns - Papillons
3. Charles Bordes - Promenade matinale
4. Hector Berlioz - Les Nuits d'été, H. 81: Au cimetière
5. Jules Massenet - Le Poète et le Fantôme
6. Gabriel Pierné - Album pour mes petits amis, Op. 14: Chanson d'autrefois
7. Théodore Dubois - Si j'ai parlé... Si j'ai aimé
8. Hector Berlioz - Les Nuits d'été, H. 81: Villanelle
9. Théodore Dubois - Musiques sur l'eau: Promenade à l'étang
10. Louis Vierne - Trois mélodies, Op. 11: Beaux papillons blancs
11. Théodore Dubois - Aux étoiles
12. Alexandre Guilmant - Ce que dit le silence
13. Théodore Dubois - Sous le saule
14. Camille Saint-Saëns - Aimons-nous
15. Jules Massenet - Valse très lente
16. Camille Saint-Saëns - L'enlèvement
17. Benjamin Godard - Symphonie gothique, Op. 23: Grave
18. Jean-Paul-Egide Martini - Plaisir d'amour (orchestration d’Hector Berlioz)

Sandrine Piau – soprano
Le Concert de la Loge
Julien Chauvin – direction musicale
CD Alpha, 2019 (Enregistré en 2018).

Si j'ai aimé - Sandrine Piau Le Concert de la Loge Julien Chauvin - CD Alpha 2019


C’est avec un programme consacré à la mélodie française « échappée de l’espace privé des salons pour conquérir le concert » et consacrée aux sentiments amoureux que Sandrine Piau continue sa collaboration avec Alpha. L’exhumation de partitions rares par le Palazetto Bru Zane—à la fructueuse politique de redécouvertes musicales—nous vaut un florilège d’inédits qui replace judicieusement les joyaux connus dans la production du temps, les faisant briller d’autant plus vivement. Car si ces mélodies inconnues intéressent toujours, séduisent souvent, chatoient, elles n’ont parfois pas la puissance d’évocation de certaines des pièces les plus célèbres, comme les deux extraits des Nuits d’été, superbement distillées par la soprano. C’est en effet à une mélodie de Théodore Dubois qu’est emprunté le titre de ce disque, « Si j’ai aimé… si j’ai parlé », dont l’aspect un rien suranné est crânement assuré par les interprètes. Mais Saint-Saëns, Bordes, Massenet, Pierné, Dubois, Vierne, Duparc, Guilmant et Martini utilisent toutes les ressources de l’orchestre pour souligner, relever, suggérer un monde d’incertitudes et de réminiscences entre les vers choisis, donnant aux solistes instrumentaux un rôle qui dépasse celui de simple écrin. Univers palpitant au rythme du cœur, objet de toute la délicatesse d’un Concert de la Loge qui respire à l’unisson de ces raffinements, ce panorama lumineux emporte bien loin. La musicalité tendre et la théâtralité pleine d’empathie de Sandrine Piau font merveilles dans ces miniatures où la moindre inflexion, le moindre temps dramatique prend une importance accrue. Il suffit d’entendre le délectable Le poète et le fantôme de Massenet pour appréhender son art subtil qui se coule avec aisance dans les sinuosités de textes parfois précieux, mais dont la sincérité éclate. Déplorons tout de même que la prise de son n’avantage pas sa diction, ni l’orchestre trop en retrait, même dans les interludes orchestraux au choix un peu surprenants. Demeurent une bien attrayante évocation des errances de l’amour et des pièces passionnantes et rarement entendues, servies avec ferveur et subtilité par l’une de nos meilleures récitalistes.

Emmanuelle Pesqué
Ce compte rendu a été rédigé pour ODB-opéra.

vendredi 3 janvier 2020

Dumesny, haute-contre de Lully (Reinoud van Mechelen - CD Alpha, 2019)


Dumesny, haute-contre de Lully

(Les débuts avec Lully)
Jean-Baptiste Lully
Isis, LWV 54 – Ouverture
Persée, LWV 60 – « Cessons de redouter la fortune cruelle… »
Armide, LWV 71 – « Plus j'observe ces lieux, et plus je les admire… »
Amadis, LWV 63 – « Bois épais, redouble ton ombre… »
Acis et Galatée, LWV 73 – « Faudra-t-il encore vous attendre... »
Ritournelle

(La mort de Lully et ses premiers successeurs)
Jean Baptiste Lully
Achille et Polyxène, LWV 74 – « Patrocle va combattre, et j'ai pu consentir... »
Miserere, LWV 250

Pascal Collasse
Achille et Polyxène – « Quand, après un cruel tourment... »
Achille et Polyxène – Entracte
Achille et Polyxène – « Ah! Que sur moi... » - Prélude

Marin Marais et Louis de Lully
Alcide – « Mon amoureuse inquiétude… »
Alcide – « Ne pourrais-je trouver de remède… »

(La voie se libère)
Pascal Collasse
Thétis et Pelée – « Ciel ! En voyant ce temple redoutable… »
Enée et Lavinie – « J'entends d'agréable concerts… »

Henry Desmarest
Didon – « Infortuné que dois-je faire? »
Didon – Le soleil est vainqueur (instrumental)

Marc-Antoine Charpentier
Médée, H.491 – « Que je serais heureux, si j'étais moins aimé ! »
Médée, H.491 – Second air pour les Argiens - Sarabande

(La fin de carrière de Dumesny)
Elisabeth Jacquet de la Guerre
Céphale et Procris – « Amour, que sous tes lois… »

Henry Desmarest
Théagene et Cariclée – « Ma vertu cède au coup… »
Les amours de Momus – « Lieux charmants, retraites tranquilles »

Charles-Hubert Gervais
Méduse – Air - Sarabande - Menuet

Henry Desmarest
Les Fêtes galantes – « Ebbro far voglio il mio core… »
Circé – « Ah! Que le sommeil est charmant… »

André Cardinal Destouches
Amadis de Grèce – « Hélas! Rien n'adoucit… »

André Campra
L'Europe galante – « Sommeil, qui chaque nuit… »

Reinoud van Mechelen, ténor et direction musicale
Ensemble A Nocte temporis

CD Alpha, 2019. (Enregistrement réalisé en 2018)


Dumesny, haute-contre de Lully - Reinoud Van Mechelen - CD Alpha 2019



Des saveurs 5-étoiles !

La petite histoire a des raccourcis savoureux… Ainsi, revenait-il à Louis Gaulard Dumesny (ou Dumesnil, Duménil, Dumény, du Mény, ou Du Mesny) (v. 1635-1702/1715) d’être l’un des interprètes préférés de l’ancien marmiton qu’avait été Jean-Baptiste Lullÿ…. Passé en quelques années de la cuisine de l’intendant Foucault à la scène de l’Académie royale de Musique (en 1675), il figura d’abord dans les chœurs de Thésée et d’Atys (1676), avant de tenir des petits rôles et de figurer en Alphée dans Proserpine (1680). C’est ainsi « qu’on connut ses talents », et le chanteur de quelques quarante ans, devenu incontournable, devint le créateur des héros de Persée (1682), Phaéton (1683), Amadis (1684), Roland (1685), Armide (1686) et Acis et Galatée (1686). Après la mort de Lully, il reste tout autant sollicité et contribue à la création d’opéras de Marais, Charpentier, Destouches ou Campra.
Aidé par une prestance reconnue par ses contemporains, il fut formé à la scène par Lully lui-même. Mais cet interprète d’exception avait un défaut majeur : il ne savait pas lire la musique ! Aussi fallait-il lui enseigner ses rôles note à note, ce qui explique sans doute larelative brièveté de ses interventions, défaut pallié par une grande mémoire et la complexité de rôles exigeants écrits sur mesure pour une voix ayant monté dans l’aigu avec le temps. Certains contemporains soulignent qu’il lui arrivait parfois aussi de chanter faux. Le relâchement de la discipline à l’Académie royale de musique après la mort de Lully aurait favorisé le penchant à la bouteille de Dumesny qui s’empâta alors et devint plus querelleur. On ne sait quand il décède, s’étant retiré en 1700 avec une pension.

Si les programmes consacrés à des interprètes spécifiques font florès depuis quelques années, ce sont surtout les castrats et les interprètes du XVIIIe siècle qui ont attiré l’attention des labels. On doit donc se réjouir que la tessiture mal comprise de la haute-contre à la française (les contemporains de Dumesny s’interrogeaient d’ailleurs sur l’exacte typologie vocale du chanteur : haute-contre ou haute-taille ?) fasse l’objet de ce panorama révélant de nombreux inédits, et illustrant de manière magistrale combien les continuateurs lullistes se sont coulé dans le moule établi par le grand ancien, tout en cultivant leurs spécificités… au service d’un interprète inspirant.

Surprise ! L’évocation des débuts de Dumesny est la moins convaincante, pâtissant d’un excès d’alanguissement (la délicatesse de l’accompagnement paralyse en partie un Renaud somnambule), mais dès l’Achille et Polyxène bicéphale (Lully n’ayant achevé son ouvrage, c’est Colasse qui s’en chargea, et bien bellement, ne peut-on que se dire à l’audition de ces airs), on ne peut être qu’enthousiasmé par la suavité virile et la tendre vigueur de ces peintures de héros heureux ou tourmentés, figures enchanteresses par la délicatesse des ornements, par une prononciation partiellement historisante parfaite de noblesse et d’un naturel soulignant les méandres d’une rhétorique sophistiquée. Enfin, la beauté du timbre de Reinoud Van Mechelen et la parfaite osmose entre A Nocte temporis (aux flûtes parfois trop en avant) achèvent de séduire : on ne peut que regretter que ce répertoire si riche renfermant tant de merveilles toujours dissimulées, ne soit pas mis encore plus avant par les programmateurs…. Ainsi, le « Ma vertu cède au coup » (Théagène et Cariclée) engloutit dans ses volutes entêtantes, l’Achille angoissé, puis soulagé emporte par son aristocratique puissance, ses Enée balancent entre incertitude et suavité ; quant aux scènes de sommeil, elles mettent en valeur les qualités poétiques du présent interprète et la fluidité de son émission, tout comme le seul air italien du disque.

Après ce premier volet, Reinoud van Mechelen a le projet de se pencher sur les carrières de Pierre Jélyotte (voir le dossier sur ODB-opera) et Joseph Legros. Gageons qu’ils seront tout aussi passionnants !

Emmanuelle Pesqué
Ce compte rendu a été rédigé pour ODB-opéra.