samedi 9 décembre 2017

L'Art du clavecin : Paris baroque (Capricio Stravagante Trio : IEA de Paris, nov 2017)



« L’Art du clavecin : Paris baroque »

Marin Marais – Sonate à la Marésienne
Antoine et Jean-Baptiste Antoine* Forqueray – Pièces de violes en Ré « La Ferrand », « La Du Vaucel »*, Chaconne
Couperin, Rameau – Pièces de clavecin
Jacques Martin Hotteterre (1673-1763) – Suite en Sol : Allemande « La cascade de Saint-Cloud », Sarabande « La Guignon », Courante « L’Indifférente », Rondeau « Le Plaintif », Gigue « L’Italienne »

Capricio Stravagante Trio
Julien Martin – flûte à bec
Josh Cheatham – basse de viole
Skip Sempé – clavecin

Institut d’Etudes Avancées de Paris, Hôtel de Lauzun – Paris, 30 novembre 2017


Hôtel de Lauzun à Paris - Photo (c) E. Pesqué


Invitation au voyage… dans le temps

Centre de recherche consacré aux sciences humaines et sociales, l’Institut d’études avancées de Paris est une autre Villa Médicis, parisienne cette fois. Comme cette dernière, elle se loge en un lieu remarquable, un hôtel particulier aux somptueux décors. Construit en entre 1650 et 1658 par Charles Gruyn des Bordes, il fut occupé entre 1682 et 1685 par le fameux duc de Lauzun (amant, puis époux supposé de la Grande Mademoiselle), tout juste sorti du cachot de Pignerol où Louis XIV l’avait fait jeter… Les décors des appartements d’apparat évoquent en outre les souvenirs de Baudelaire et du Club des Haschischins… Aujourd’hui résidence de l’IEA de Paris, cette dernière, « soutenue par treize des principales universités et institutions de recherche de la région parisienne, ainsi que par la Ville de Paris, la FMSH et le Conseil régional d’Île-de-France », ambitionne de « permettre les progrès de la connaissance en favorisant les échanges, à travers les frontières disciplinaires, entre des chercheurs de nationalités et de cultures différentes ». Cette pluridisciplinarité féconde ne pouvait faire fi de la musique, ancien pilier d’un quadrivium dans lequel les disciplines voyaient se fondre leurs limites.

Le fondateur du Capriccio Stravagante Skip Sempé était ainsi présent, en cet après-midi du 30 novembre, pour une master class ouverte au public. Elle était suivie d’un concert qui lui permettait de déployer précisément ce que Théophile Gautier (ancien résident de l’hôtel Lauzun) affirmait, lorsqu’il définissait la poésie comme « des mots rayonnants, des mots de lumière avec des rythmes et une musique ». C’est avec ses complices Julien Martin et Josh Cheatham que ce si éclectique claveciniste nous a délivrés, en une fulgurance saisissante, quelques aperçus de cet univers musical parisien.

De poésie, bien qu’instrumentale, cette heure en était emplie. Vénusté des timbres, subtilité mâtinée de douceurs ou de disjonctions, étrangetés bienvenues (pour le Marin Marais introductif), ces paysages sonores tout de rocailles et de fleurs emplis, voyaient glisser sur leurs aspérités des rayons de gloires qu’on aurait pu croire tombées des salons de l’étage supérieur ; telles étaient les images que suscitait l’art des trois musiciens dans un panorama qui unissait allégresse et intériorité.
La sonate de Marin Marais au dialogue fluide, aux contrastes emplis de noblesse et de délicatesse, était suivie de pièces de viole des Forqueray où Josh Cheatham étincelait. Il tissa une résille sonore dont l’évanescence féérique (« La Du Vaucel ») le disputait à l’élégance, son art culminant dans une chaconne si enchanteresse qu’une Armide aurait pu enserrer Renaud à jamais en ses rets, par ses grâces. Deux sarabandes de Couperin et Rameau permirent ensuite à Skip Sempé de déployer une musicalité habitée et rayonnante. La suite de Hotteterre mit en relief l’onctuosité goûteuse et les silences empreints de nostalgie de la belle flûte de Julien Martin :diserte, elle chatoyait dans l’écrin idéal que lui brodèrent ses deux compagnons, autant protagonistes que réceptacle coruscant. Tous trois révèlent tant les couleurs que l’esprit si français de ce répertoire, en un geste ample qui se perpétuait encore sous les lambris peints, après la dernière note achevée, sur fond de bourrasque neigeuse.

Emmanuelle Pesqué

D’autres masterclasses ouvertes au public sur réservation préalable, seront organisées en collaboration avec la Piccola Accademia di Montisi. Par ailleurs, dans le cadre d’un partenariat avec le Concert de la Loge, l’IEA de Paris accueille en résidence Julien Chauvin, qui proposera également des masterclasses ainsi que des concerts, le tout ouvert au public.
Les annonces de ces manifestations seront publiées prochainement sur le site.

Rappelons également que l’IEA de Paris propose également des cycles de conférences (également disponibles en vidéo), ouverts au public sur réservation : ainsi, dans le cycle consacré à L’île Saint-Louis à travers les siècles, une présentation de « L’architecture des hôtels de l’île » sera faite par Alexandre Gady (Université Paris-Sorbonne), le 19 décembre prochain.


Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.
Photographie (c) Emmanuelle Pesqué.
   

samedi 11 novembre 2017

"Auteur, autrice ou auteure ?", asked the Authoress



Femme-auteur, auteur, autrice ou auteure ? La question se pose depuis fort longtemps…

Plusieurs points de vue s’opposent, et on peut les résumer ainsi :

1 - On peut arguer, comme le fait l'Académie française, que le masculin vaut neutre en français : un auteur, dans le sens général du terme, peut être du sexe féminin.
… et qu’aller occuper un domaine prétendument masculin, pour une femme, c’est également un moyen d’affirmer l’égalité. Et une belle  et JUSTE revendication. (Je ne pense pas que Marguerite Yourcenar, cet immense auteur, se soit posée la question...)
Personnellement, je penche plutôt pour cette option...

Quant à « unE auteur », le mot étant masculin, c’est une faute grammaticale.


2 - Le terme « autrice », refusé par l’Académie française, a parfois été usité à la fin du XVIIIe siècle, et bien davantage avec la Révolution française. Ne pourrait-on pas le faire enfin homologuer par nos « habits verts »  ?

En témoigne cette note fort instructive de Neue französische Grammatik, publié en 1797.


Neue französische Grammatik 1797 "autrice"


Ou encore, bien plus rare utilisation, celle d’un chroniqueur de La Gazette des théâtres : journal des comédiens du 18 février 1836 :

Gazette des Théâtres 1836 "autrice"

Photographie © Gallica.


A ce sujet, on lira le passionnant article d’Aurore Evain : HISTOIRE D'AUTRICE, DE L'ÉPOQUE LATINE À NOS JOURS, dans SÊMÉION, Travaux de sémiologie n° 6, "Femmes et langues", février 2008, Université Paris Descartes.



3 – Le terme « auteuresse » (et même « auteure »), me semble à proscrire… Barbarisme et anglicisme vont de concert dans cet emploi.

De toute façon, sur ce blog, je suis une « écrivante ».

jeudi 9 novembre 2017

Mozart - La Flûte enchantée (Opéra Comique / Komische Oper Berlin, 2017)



Mozart – Die Zauberflöte (1791)

Pamina  – Kim-Lillian Strebel
Tamino  – Adrian Strooper
Reine de la nuit  – Olga Pudova
Sarastro, Orateur Wenwei Zhang  – Andreas Bauer
Papageno  -- Richard Sveda
Papagena  – Martha Eason
Monostatos  – Johannes Dunz
Première Dame  – Inga-Britt Andersson
Deuxième Dame  – Katarzyna Wlodarczyk
Troisième Dame  – Karolina Sikora
Premier homme en armure  – Timothy Richards
Deuxième homme en armure  – Alexej Botnarcius
Trois garçons  – Tölzer Knabenchor

Collectif 1927 (Suzanne Andrade et Paul Barritt) et Barrie Kosky – conception
Animations, Paul Barritt – animations
Suzanne Andrade, Barrie Kosky – mise en scène
Arnold Schoenberg Chor

Orchester Komische Opera Berlin
Kevin John Edusei – direction musicale

Production du Komische Oper Berlin.
Opéra Comique, 7 novembre 2017

Flüte Enchantée de Mozart Photographie © Iko Freeze, Komische Oper Berlin


16 ou 18 notes par seconde*

Les balbutiements glorieux du cinéma, avant le fameux Chanteur de Jazz qui fit entendre enfin le son d’une voix humaine, n’auraient été les mêmes sans la contribution du théâtre et du music-hall. C’est en effet dans ces racines théâtrales-là et dans moult littératures, que metteurs en scène et studios se pourvurent en situations, intrigues et acteurs, pour dérouler les premières bobines qui réjouirent nos grands-parents, firent la fortune de certains studios et font encore les délices actuels de certains ciné-clubs. Si l’on pense désormais aux grands studios hollywoodiens, à Berlin, l’UFA n’en tourna pas moins d’immenses fresques en noir et blanc, qui, pour être muettes n’en sont pas moins loquaces sur la comédie humaine et ses tragédies.

Il tombe sous le sens que, voulant faire un hommage à ces grands pionniers, le Komische Oper Berlin, d’où vient cette production de 2015, ait lorgné vers ces références incontournables, et que le Collectif 1927, dont la virtuosité n’est plus à prouver, se soit emparée avec gourmandise de ces grands anciens, y voyant un équivalent avec le théâtre populaire et bon enfant souvent promu par Emmanuel Schikaneder, le commanditaire de ce Singspiel.

Flüte Enchantée de Mozart Photographie © Iko Freeze, Komische Oper Berlin


Sur le papier, l’idée est excellente. Mais, si elle éblouit par sa poésie et son inventivité sur le plateau, il faut néanmoins concéder qu’elle maltraite souvent la partition, ici réduite à un florilège de moments de bravoure. Bravoure féérique, fluide et poétique, à laquelle on applaudit des deux mains, mais qui impose des contraintes techniques, relevées d’ailleurs avec un naturel gouailleur et enthousiaste, mais qui finissent par brider orchestre et chanteurs. La précision et la force de l’illusion ont des contraintes, que le chant ne connaît pas forcément…

Flüte Enchantée de Mozart Photographie © Iko Freeze, Komische Oper Berlin


Paradoxalement, dans ce feu d’artifice de couleurs et de créativité dignes des grands dessins animés des années 30, ce sont les pastiches de films muets qui s’impriment sur la rétine, en leurs camaïeux tranchés : les personnages ne sont-ils pas devenus des échos de ces archétypes de celluloïd ?
Ainsi, Pamina (une délicieuse et fruitée Kim-Lillian Strebel) devient une Louise Brooks qui aurait également le mordant d’une Barbara Stanwick ou d’une Vilma Bánky. Tamino est Ramon Navarro ou Rudolf Valentino (doté de la fragilité touchante et de la musicalité d’Adrian Strooper). Un Papapeno carré vocalement (Richard Sveda), mais à la présence lunaire d’un Buster Keaton coloré ; un Monostatos (Johannes Dunz, irrésistiblement cauteleux), lequel fait évidemment penser à Nosferatu (lequel poursuit Pamina dans des escaliers aussi tourmentés que ceux du Tartuffe de Murnau) ; un Sarastro capitaine d’industrie (Andreas Bauer, correct, mais peu transcendant), endossent les oripeaux de leurs personnages projetés sur un écran moucheté, faisant sourire ou rire. Toutefois, la vision de cauchemar de la Reine de la Nuit (Olga Pudova, corsetée tant dans son apparition scénique que dans sa vocalité) tombe à plat : cette « universelle araigne » qui s’impose dans son abomination première, dès son apparition initiale, ne s’insère en rien dans cet univers humain, et détruit ce que la duplicité révélée de cette mère éplorée peut avoir d’ambigu et de séduisant. 

Flüte Enchantée de Mozart Photographie © Iko Freeze, Komische Oper Berlin

Flüte Enchantée de Mozart Photographie © Iko Freeze, Komische Oper Berlin


Ca et là, on note des clins d’œil à des films devenus des références ou moins connus, tranchant nettement entre nature et culture, industrie et forêts agrestes, enfermement et grands espaces (la fuite sur les toits de Pamina et Papageno faisant toutefois penser aux fantaisies plus tardives d’un Fred Astaire…) Mais, contrairement à L’Inhumaine de L’Herbier (1924) où cette technologie était associée à l’idée de progrès et de rédemption, on pense ici davantage à l’aliénation du Metropolis de Lang (1927). De même, le monde patriarcal de Sarastro et ses prêtres, fait irrésistiblement penser à celui de L’Argent (encore de L’Herbier, 1928), le côté libidineux de l’entrepreneur, en moins…
Conformes à cet univers cinématographique, en revanche, sont les façons d’intertitres imagés et inventifs, qui remplacent les dialogues. L’habitude est désormais de réduire fortement ces derniers et on finirait presque par s’y résigner. En l’espèce, ils ont totalement disparus, remplacés par des pantomimes inspirées des films muets. Fausse bonne idée, car l’accompagnement par un pianoforte sans nuances – lequel crée parfois des frottements étranges avec les tonalités des reprises orchestrales – lasse rapidement. Et les deux fantaisies de Mozart apportent un univers tout autre que celui de son conte de fée maçonnique ; ruptures qui nuisent à la fluidité ménagée par Mozart dans son assemblage foutraque et si fascinant.

Flüte Enchantée de Mozart Photographie © Iko Freeze, Komische Oper Berlin

Flüte Enchantée de Mozart Photographie © Iko Freeze, Komische Oper Berlin


Présente-t-on encore La Flûte enchantée ? Non, et c’est tant mieux pour ceux qui découvriraient avec cette production ludique l’un des derniers chefs-d’œuvre de Mozart, en un parallèle malin des allusions mozartiennes à la culture théâtrale et musicale de son temps. Mais ce qui était clin d’œil immédiatement compréhensible par le public du Theater auf der Wieden, dans sa dimension musicale, n’est ici doublé que visuellement. On ne peut malheureusement pas en dire autant de d’une interprétation qui, n’étaient les solistes cités ci-dessus, les touchants Garçons et un chœur vigoureux et impliqué, fait bien penser à une interprétation d’une troupe de ville moyenne des années 20.

Flüte Enchantée de Mozart Photographie © Iko Freeze, Komische Oper Berlin


* En 1920, la vitesse de déroulement des bobines de film étaient encore très souvent de 16 à 18 images par seconde, au lieu de 24.

Photographies © Iko Freeze, Komische Oper Berlin



Ce texte a été rédigé pour ODB-opéra.