samedi 8 juillet 2017

Jean Gilles - Musique sacrée (Les Passions, CD Ligia, 2012)



Jean Gilles (1668-1705) :

CD 1 :
Requiem
Cantate Jordanis Incolae

CD 2 :
Lamentations (Première lamentation pour le Mercredi saint au soir, Première lamentation pour le Jeudi saint au soir, Première Lamentation pour le Vendredi saint au soir)
Motet Diligam te Domine

CD 3 :
Messe en ré(*)
Te Deum(*)

Anne Magoüet, dessus
Vincent Lièvre-Picard, haute-contre
Bruno Boterf, taille
Jean-François Novelli, taille(*)
Alain Buet, basse-taille

Chœur de chambre Les Eléments (Joël Suhubiette)
Orchestre Les Passions
Jean-Marc Andrieu, direction musicale

Coffret de 3 CDs Ligia, 2012 (enregistrements en 2008, 2010 et 2012)


Aux yeux de la postérité, il s’en est fallu de peu pour que Jean Gilles (1668-1705) ne reste que l’homme d’une seule partition, son Requiem, qu’il n’entendit d’ailleurs jamais… Commandée par deux amis, fils de deux parlementaires toulousains, qui désiraient honorer la mémoire de leurs pères, la messe des morts terminée fut trouvée trop chère à exécuter. Gilles, « piqué » (selon une relation de 1756), décida d’en « avoir l’étrenne » et ajouta cette clause dans son testament. Il en eut malheureusement la primeur quelques temps plus tard...
Sa partition connut une vogue immense tout au long du XVIIIe siècle. Elle fut régulièrement donnée entre 1750 et 1770 au Concert Spirituel, laboratoire musical où se mêlaient musique d’« avant-garde » tout comme premières importations ultramontaines : Gilles fut le quatrième compositeur le plus donné. Durant les 32 années d’exécutions de ses œuvres, on chanta 67 fois six de ses partitions. Sa messe des morts fut exécutée aux obsèques de Rameau (en 1764), Stanislas Leczinski (en 1766) et celles de son gendre Louis XV (en 1774), ce qui paracheva sa renommée.

Ce Requiem fut souvent remis au goût du temps, comme il était alors d’usage. (Il suffit de se souvenir des réorchestrations faites par Mozart des partitions de Haendel…) La partition autographe ayant disparu, et les remaniements ayant été nombreux, on entendait jusqu’ici des versions travesties par diverses mains, comme celles de Corrette (qui ajoutera pour la version donnée pour les obsèques de Rameau, des parties de timbales et un carillon) ou en 1805, comme celles d’un certains Supries, organiste de Saint-Sauveur d’Aix, qui adaptera cette messe avec forces adjonctions de « cors, clarinettes, bassons et timbales ».

En se fondant sur l’instrumentarium de l’église toulousaine dans les années 1700 et des partitions anciennes (dont une version de copiste toulousain de 1731), Jean-Marc Andrieu a effectué un retour aux sources pour nous livrer une version magistrale qui en renforce la tendresse dansante et la sérénité enjouée. En cela, cette messe funèbre se distingue de la musique d’église de Versailles, plus emphatique et glorieuse. Sa construction plus fluide et « naturelle », dépourvue de la complexité contrapuntique d’un Charpentier, n’en est pas moins porteuse d’une lumière sereine, laquelle culmine dans un Lux aeterna intense et fervent.

La solennité qu’on pourrait attendre d’un office des morts est paradoxalement plus immédiatement accessible dans le motet Cantate Jordanis Incolae, probablement composé pour les Etats de Montpellier en 1697, ou encore pour la venue des ducs de Bourgogne et de Berry à Toulouse en 1701 (ceux-ci demandèrent à réentendre sa musique le lendemain). Ce motet dédié à saint Jean-Baptiste, sur un modèle versaillais, conclut avec puissance un premier disque. Il est précieux pour une interprétation qui renouvelle totalement l’interprétation d’un des standards de la musique française qui n’a presque jamais quitté les platines, sous de multiples avatars.

Ses contemporains apprécièrent Gilles tout autant pour ses superbes motets que pour ce Requiem. Le motet le Diligam Te, mis à l’honneur sur le second disque, eut également une importante postérité artistique, puisqu’il commença à être programmé régulièrement dès 1731 au Concert Spirituel. L’œuvre, donnée en 1701 lors de la visite princière mentionnée précédemment, est également construite sur le modèle versaillais. L’alternance des formes est servie avec séduction par le doux ondoiement de l’orchestre et la délicatesse des solistes, le dynamisme du chœur et une basse de très grande classe.

Toute aussi séduisante est la pièce maîtresse de ce second volet. Le genre musical des Leçons de ténèbres fut un exercice spirituel tout autant que mondain au XVIIème siècle. Rappelons que ces Leçons était fondées sur le texte attribué au prophète Jérémie, qui déplore la chute de Jérusalem. Elles étaient chantées au cours des offices des ténèbres commémorant la Passion, puisque le texte fut adapté par l’Eglise comme sa parabole. Du Mercredi Saint jusqu’au Vendredi Saint, on éteignait une à une les quinze bougies des chandeliers (symbolisant le Christ, les apôtres et les trois Marie). Chaque verset était précédé par l’énonciation des lettres hébraïques qui en marque le commencement.

Gilles se distingue de la norme usuelle en écrivant dans un style choral de motet similaire à celui de Couperin. Cette œuvre de jeunesse (vraisemblablement un opus aixois du compositeur) fait l’objet d’une remarquable version : on est rapidement emporté dans les méandres du texte, ébloui par la spiritualité profonde qui s’en dégage, conquis par l’harmonie et l’homogénéité de tous les alchimistes qui livrent ici un très grand œuvre. Il s’agit bien d’une page qui devient rite de passage et réflexion sur la nature humaine. Il faudrait tout détailler, des volutes des lettres au « plorans ploravit » initial si prégnant, jusqu’aux « convertere ad Dominum » qui gagnent en intensité et en éloquence.

Le troisième volet de ce coffret restitue une Messe en ré de la jeunesse du compositeur (probablement aixoise, elle aussi, elle est vraisemblablement antérieure à 1695, et n’est connue que par une seule copie lacunaire, puisque Jean-Marc Andrieu en a restitué les parties intermédiaires, en s’appuyant sur l’écriture connue du compositeur). C’est l’une des très rares « messes à symphonie » à nous être parvenues, puisque « l’on sait que Louis XIV préférait la messe basse solennelle ».

Pour sa part, le Te Deum qui lui fait suite est daté de 1698. Il est l’objet d’une commande toulousaine pour la cathédrale Saint-Etienne de Toulouse, afin de célébrer la paix de Ryswick, qui concluait la guerre de la Ligue d’Augsbourg. Pièce forcément solennelle, elle ne s’en éloigne pas moins de la pompe versaillaise, par sa joie et sa simplicité touchante. Ce sont sans nul doute ces caractéristiques qui en expliquent le succès jamais diminué.

Là encore, le raffinement de l’interprétation des Passions fait merveilles. Rondeur du son, dynamisme et allégresse dansante caractérisent cette œuvre inédite. Divine surprise de ce disque, c’est bien cette messe en ré qui confirme l’homogénéité idéale des solistes en leurs échanges constants, melliflus et ondoyants, et le dynamisme d’un chœur qui sait se faire céleste en ses interventions, le tout étayé magistralement par un orchestre enthousiasmant.

Quant au Te Deum, il frappe par la finesse et la tendresse avec laquelle ce chant de louange est énoncé, sans qu’en soit pour le moins amoindris ni sa superbe, ni l’élan avec lequel il s’épanouit. L’échange si séduisant du « Te Gloriosus » (entre les superlatifs Vincent Lièvre-Picard et Jean-François Novelli) atteste de ces nuances si heureusement déployées.

Tout du long de ces différents opus, on retrouve une très belle équipe de solistes (élégance et luminosité de Vincent Lièvre-Picard, distinction parfois ambigüe d'Alain Buet, dignité aristocratique de Bruno Boterf, noblesse de Jean-François Novelli et sobriété éloquente d'Anne Magouët), un chœur exultant ou empathique (dont il est inutile de rappeler les immenses qualités) et un orchestre ductile, s’épanouissant dans ses couleurs recherchées, toujours attentif aux chanteurs, soutenant et déployant une fougue retenue. Dans un équilibre idéal, entre midi rayonnant et crépuscule parfois austère.


Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.

mardi 27 juin 2017

Festival de Saint-Michel en Thiérache (25 juin 2017)



Festival de musique ancienne et baroque de Saint-Michel en Thiérache 2017

Un monde de représentations, entre cantate et opéra.


Saint Michel en Thiérache ( photographie (c) Emmanuelle Pesqué )


Héroïnes tragiques

Jean-François Dandrieu (1682-1738) – Sonate en trio en sol mineur op. 1 n°3
Michel Pignolet de Montéclair – Cantate La Bergère pour voix seule et symphonie
Henry Purcell – Dido’s Lament (Dido and Aeneas)
Georg Friedrich Handel – Sonate en trio en do mineur op. 2 n°1
Georg Friedrich Handel – Air de Storgè : « Some dire event… Scenes of horror » (Jephta)
Louis Nicolas Clérambault – Cantate Léandre et Héro pour voix seule et symphonie
Georg Friedrich Handel – Air de Dejanira « Where shall I fly? » (Hercules)

Bis : Johann Sebastian Bach – « Erbarme Dich » (La Passion selon Saint Mathieu)

Eva Zaïcik, mezzo-soprano

Taylor Consort
Théotime Langlois de Swarte – violon
Sophie de Bardonnèche – alto
Louise Pierrard – viole de gambe
Justin Taylor – clavecin

Abbaye de Saint-Michel en Thiérache, 25 juin 2017


Inaugurant la dernière cession du festival de Saint-Michel-en-Thiérache, le Taylor Consort célébrait les affres de l’amour et du désespoir. C’est en effet par des va-et-vient entre l’opéra et la cantate que ces héroïnes malheureuses faisaient part de leurs tourments : amours trahies ou contrariées, horreurs entrevues – tant celle de la mère devinant grâce à un songe prémonitoire le futur sacrifice de sa fille, que la folie grandissante de l’épouse vengée mais égarée – formaient la trame d’un passionnant programme.

La délicieuse Eva Zaïcik se coulait avec flamme dans ces pages de cantate française pour lesquelles sa diction superlative et la fluidité de son discours font merveilles. Les tourments d’une bergère que l’on devine ici de soie vêtue étaient cependant un rien moins convaincants que ceux de la malheureuse Héro, finalement unie à son Léandre par un Neptune qui ne manque pas d’intervenir, en deus ex machina qui connait son affaire. Les influences italiennes qui influencèrent si souvent Montéclair sont ici bien discrètes, aussi était-ce la pureté de la déclamation de la mezzo qui emportait ce récit, en dépit d’un manque d’approfondissement du sous-texte. En revanche, on ne pouvait qu’être pleinement enthousiasmé par cette miniature tragique que sont les amours malheureuses de Léandre et Héro, dans laquelle finesse de l’ornementation, retenue emplie d’émotion et éclats mordorés participaient de cette évocation puissante et poignante. Ce sommet dans l’œuvre de Clérambault était l’un des moments suspendus de la matinée.

On demeurait toutefois un peu sur sa faim pour les deux airs haendéliens, moins idiomatiques, et qui se cantonnaient davantage à la surface des personnages, en dépit d’une belle détermination et d’un engagement sans fards. Etait-ce dû à une vocalisation moins aisée pour la scène de folie de Déjanire ?

La déploration de Didon, ornée avec goût, au revers d’une tradition parfois trop minimaliste, étreignait le cœur ; le timbre lustré et la fougue ombreuse de la soliste y étaient idéaux. Ainsi que dans l’extrait de la Passion selon Saint Mathieu, instant de grâce.

Une sonate en trio de Dandrieu, élégamment délivrée, introduisait ces pages et mettaient en relief le violon véloce et goûteux de Théotime Langlois de Swarte. Tout du long du concert, on ne pouvait qu’admirer la complicité des jeunes interprètes, ainsi que la sapidité corsée et délicate, en un délectable oxymore, d’un violon alerte, d’un alto frémissant et d’une viole de gambe chaleureuse, et regretter que le superbe clavecin de Justin Taylor ait été un rien trop en retrait.

Une ovation enthousiaste a salué ces instants raffinés d’intelligence musicale.


Sainte Thérèse Hirson (Photographie (c) Emmanuelle Pesqué )

Sainte Thérèse Hirson (Photographie (c) Emmanuelle Pesqué )


Scènes de clavier

François Couperin — Passacaille (Pièces de Clavecin, 8e ordre)
J.S Bach — Ouverture française BWV 831 (Ouverture – Courante – Gavotte I/II – Passepied I/II – Sarabande – Bourrée I/II – Gigue – Echo)
G.F. Handel-F. Liszt — Sarabande et Chaconne de l’opéra Almira

Kit Armstrong, piano

Eglise Ste-Thérèse (Hirson), 25 juin 2017



C’est dans l’étrange église Sainte-Thérèse désormais désacralisée et qu’il a transformée en lieu culturel après l’avoir achetée, que le pianiste américain Kit Armstrong présentait un programme qui trouvait son fondement dans la musique baroque. Probablement convaincu que l’instrument moderne est totalement impropre à traduire la subtilité de la rhétorique instrumentale du Grand Siècle, le pianiste ne tenta pas même de s’approximer de la tonalité du clavecin, par une imitation malencontreuse. Au contraire, il donna libre court à un jeu aux riches harmoniques, tout en restant d’une grande précision rythmique. La paraphrase de Liszt lui permit de manifester pleinement ses qualités virtuoses, tandis que le bis de Byrd concluait avec forces « trompettes », en une allégresse jubilatoire.


  
Saint Michel en Thiérache ( photographie (c) Emmanuelle Pesqué )


Duel londonien
Nicola Porpora — Sinfonia en trio op. 2 en do majeur
Nicola Porpora Salve Regina, cantate pour contralto en fa majeur
Nicola Porpora Largo du concerto pour violoncelle en sol majeur
Nicola Porpora — « Alto Giove » (Polifemo)
Georg Friedrich Handel — Sinfonia allegro HWV 338 (1er mouvement)
Georg Friedrich Handel — « Verso gia l’alma nel core » (Aci, Galatea e Polifemo)
Georg Friedrich Handel — « Stille amare » (Tolomeo)
Nicola Porpora — « Tradita, sprezzata » (Semiramide riconosciuta)
Georg Friedrich Handel — Sinfonia et « Cara Sposa » (Rinaldo)
Georg Friedrich Handel — Sinfonia Concerto X opus 6 (HWC 238)
Nicola Porpora — « Fuggi, fuggi degli occhi miei » (Semiramide riconosciuta)

Bis: « Lascia, ch’io pianga » (Rinaldo)

Orfeo 55
Nathalie Stutzmann, contralto et direction

Abbaye de Saint-Michel en Thiérache, 25 juin 2017


On ne présente plus Nathalie Stutzmann, tant cette dernière arpente depuis longtemps les chemins du baroque. Mais ce territoire ne borne pas sa curiosité, puisqu’elle a dirigé avec un immense succès un Tannhäuser version française à Monte Carlo en mars dernier. Cette fois-ci, c’est avec son ensemble que l’énergique contralto a concocté un programme rassemblant deux ennemis musicaux, les compositeurs Porpora et Haendel, tout aussi célèbres en leur temps. Si le second a gagné depuis longtemps la bataille de la postérité, le premier mérite bien mieux que sa réputation de rival d’Haendel, comme l’ont déjà prouvé de nombreuses résurrections de ses œuvres.

Parfois un peu brouillon, le tonus de la contralto emporte ce concert sur les cimes de son enthousiasme. Empoignant ces partitions à bras le corps, se démultipliant, qu’elle donne un départ ou qu’elle se concentre sur son chant, elle fait sienne les douleurs de ces héros expirants ou de ces héroïnes blessées. C’est néanmoins dans la sobriété haendélienne et son aspect élégiaque qu’elle est la plus percutante, les bigarrures d’affects violents s’entachant ici de quelques glissements outranciers parfois éloignés des intentions premières des compositeurs. Son timbre si reconnaissable s’y déploie et emplit la large nef de l’abbaye, sa solidité et sa souplesse réfléchissant l’architecture singulière et si séduisante de l’édifice gothique et baroque à la fois. Orfeo 55, ductile et dynamique, entoure la voix de sa fondatrice d’un lyrisme attentif et impétueux.



Ces textes ont été rédigés pour ODB-opera.

Saint Michel en Thiérache ( photographie (c) Emmanuelle Pesqué )

Saint Michel en Thiérache ( photographie (c) Emmanuelle Pesqué )